Eurozone: une grande banque privée suisse contre les eurobonds et la monétisation

Selon Lombard Odier, le salut de l’Europe se trouvera dans des faillites en bon ordre

Une grande banque privée suisse familiale, Lombard Odier, existant depuis plus de deux siècles et présente dans 20 pays, donne son avis sur la résolution de la crise européenne: le salut de l’Europe ne se trouvera ni dans les eurobonds, ni dans la monétisation, mais dans des faillites en bon ordre.

Par Vincent Benard

Cela ne changera pas la face du monde, mais lorsque les éléments essentiels de nos analyses sont partagés par de grands professionnels reconnus sur la place financière, cela vaut la peine d’être relevé.

Suisse, des banquiers privés… et responsables !

En Suisse, le terme « banque privée » ne désigne pas toutes les banques du secteur privé, mais uniquement celles obéissant à certaines règles. Les banquiers privés suisses sont, statutairement, responsables sur leurs biens personnels des pertes de leurs établissements. Inutile de dire que cela les rend généralement peu disposées à se lancer dans des aventures financières incertaines, au contraire des banquiers généralistes de type « société anonyme » (y compris ceux de la riante Helvétie, comme UBS), qui ont parfois quelque peu oublié les règles de la plus élémentaire prudence ces dernières années (le foreclosure-gate en est l’exemple type). Et ces gens n’ont pas pour habitude de lancer des analyses à la petite semaine pour le plaisir, car ils jouent avec leur argent lorsqu’ils se trompent trop lourdement.

Et donc, lorsqu’une grande banque privée suisse familiale, existant depuis plus de deux siècles et présente dans 20 pays, donne son avis sur la résolution de la crise européenne, on l’écoute, forcément. Et, plus intéressant, leur analyse conforte celles que j’ai développées ici-même depuis le début. C’était ma minute d’auto-congratulation.

Lombard Odier compare les euro-bonds au papier « subprime »

La banque Lombard Odier a publié le 7 décembre 2011 un bulletin stratégique intitulé : « Les Euro-Obligations ou la BCE peuvent elles sauver la mise » ? Et leur réponse est non. Plus intéressant, leurs arguments sont identiques à ceux que j’ai évoqués dans plusieurs articles. Concernant les Eurobonds, Lombard Odier écrit :

(…) Or le Traité de Maastricht est la preuve qu’une intégration budgétaire reposant sur la bonne volonté des États membres est vouée à l’échec. De plus, l’émission d’euro-obligations, telle que l’envisage la CE, ne résoudrait en rien le problème sous-jacent de surendettement puisqu’il s’agit simplement d’une centralisation de la dette qui permettrait aux pays en difficulté de continuer à parasiter le système en profitant de taux d’intérêt bas et en repoussant les ajustements structurels indispensables pour restaurer leur viabilité budgétaire. Ceci risquerait même de créer une nouvelle forme de dette « subprime », avec des euro-obligations qui ne seraient pas plus sûres, mais qui auraient l’air plus sûres du fait du manque de transparence. En définitive, le manque de discipline dans les pays en difficulté pourrait accélérer la contagion de la crise des pays périphériques vers les États du cœur de l’Europe et, éventuellement, aboutir à un défaut de paiement au niveau de l’UEM. Il n’est donc guère surprenant que l’Allemagne s’oppose fermement à cette option.

À rapprocher de ce que j’écrivais dans « les german backed securities ne vaudront pas mieux que les MBS subprimes », extrait :

Forcer les bons élèves à partager le destin des mauvais ne peut que forcer une extension des ennuis des cancres aux bons éléments. La pourriture contamine la viande saine, mais la bonne viande ne nettoie pas la barbaque pourrie.

J’ai également développé le problème de l’aléa moral que les mécanismes de mutualisation des dettes fournissent aux États, et notamment ici : « Qui veut la peau du FESF? ».

Monétisation : « intenable à moyen terme »

Concernant la monétisation des dettes par la BCE, Lombard Odier est catégorique : cela ne ferait qu’empirer la situation. Extrait :

Plusieurs dirigeants, comme le Président Sarkozy, souhaitent un engagement plus fort de la part de la BCE. Ils entendent par là des interventions complètes de cette dernière, y compris à travers des rachats d’obligations illimités et non stérilisés, sur le marché secondaire et primaire, de manière à maintenir les taux d’intérêt en deçà d’un niveau prédéfini. Ceci entraînerait non seulement un gonflement important du bilan de la BCE, mais signifierait aussi que cette dernière s’engagerait dans une monétisation de la dette.

(…). Mais au-delà des considérations juridiques et politiques, les rachats de la BCE permettraient-ils aux États de disposer de suffisamment de temps pour rétablir leur solvabilité ou même résoudre la crise ? Nous ne le pensons pas. (…) L’interventionnisme de la BCE pourrait même exacerber la crise en faisant reposer tout le poids du financement des États sur la banque centrale – une situation intenable à moyen terme. Et, au final, le problème du stock de la dette (qui aura été transféré au fil des ans des entreprises, aux ménages, au secteur public et enfin aux banques centrales) ne serait toujours pas résolu. (…)

Autant de questions que j’ai soulevées dans mes deux récentes condamnations (première, seconde) de la monétisation directe des dettes.

Solutions : « restructurer les dettes à grande échelle »

Et quelles solutions évoquent-ils ? Eh bien… une restructuration de grande ampleur des dettes publiques et privées, que j’ai évoquée en de multiples occasions. Par exemple ici, « la faillite, passage obligé d’une sortie de crise », un des rares articles ou j’évoquais les échanges « dette capital » entre débiteur individuel et banque prêteuses, en plus de ma marotte traditionnelle des échanges dette-capital pour les détenteurs d’obligations bancaires que je replace à tout bout de champ. Lombard Odier ne développe pas cette dernière option, je ne puis donc savoir s’ils y adhèrent ou pas. Mais en tout cas, l’établissement genevois ose affirmer que les « pseudo-solutions » du couple Merkel-Sarkozy, fondées sur la dissimulation de la fuite en avant dans la dette derrière des artifices d’ingénierie financière, ne sont pas viables, et que notre salut viendra d’une saine gestion des faillites qui s’annoncent.

Les points de vue fréquemment iconoclastes développés depuis le début par les différents auteurs de Contrepoints cesseraient ils d’être tabous ?

—-
Sur le web

Lire également :
La lettre stratégique de Lombard Odier

Sur la crise européenne, lire également :
Eurozone: le fantasme de la monétisation des dettes souveraines
Monétiser la dette publique, une catastrophe!
Crise Européenne: à court terme, nous sommes tous morts
La route de la prospérité est devant nous !
Eurozone : Qui veut la peau du FESF ?
La faillite, passage désagréable mais obligé d’une sortie de cette crise