Le bien commun démystifié

Le bien commun exige-t-il une redistribution forcée?

Le bien commun exige-t-il une redistribution forcée?

Par Edward Younkins
Article publié en collaboration avec l’Institut Coppet

Le bien commun est l’un des concepts les plus vagues et les plus difficiles à définir de l’histoire de l’humanité. Pour beaucoup, il prime sur les individus et leurs propres intérêts personnels. Quelques uns vont même jusqu’à réifier cette notion abstraite et lui attribuer une existence en tant que telle. Lorsque le bien commun d’une société est ainsi considéré comme transcendant le bien individuel de ses membres, il est généralement perçu comme le bien de la majorité. En politique et en économie, ce terme est d’ailleurs fréquemment utilisé lorsqu’il s’agit de convaincre le peuple à consentir quelques efforts. Le bien commun est alors invoqué en référence à la pauvreté, et a trait aux notions d’égalité et de répartition des richesses.

L’expression qui nous intéresse ici est également employée par tous ceux qui désirent imposer de manière détournée leur propre volonté aux autres. Par exemple, les défenseurs des thèses socialistes sont toujours prompts à arguer du fait que chaque être humain a l’obligation morale de servir le bien commun plutôt que ses propres intérêts. Il est aussi d’usage d’affirmer qu’il est du ressort des gouvernements d’assurer le bien commun, dans la mesure où les individus sont trop égoïstes pour se sacrifier volontairement pour une telle cause. C’est ainsi que dans un total mépris pour les citoyens, les autorités politiques imposent bien souvent une voie à suivre pour réaliser le bien commun, et fixent arbitrairement des objectifs pour en mesurer la progression.

J’ai l’habitude de participer régulièrement – avec d’autres professeurs de philosophie, de sciences politiques, et d’économie – au séminaire de philosophie économique et politique organisé par mon université. À l’occasion d’une des sessions s’ouvrit un débat au cours duquel il était fait vaguement mais fréquemment référence au bien commun. Un étudiant courageux osa alors demander à son interlocuteur – professeur de philosophie politique – de définir ce que cela voulait dire exactement. Abasourdi par cette demande, ce dernier s’exclama : « Si vous ne savez même pas ce qu’est le bien commun, c’est vraiment que vous n’avez pas appris la moindre chose ces quatre dernières années ! ». Pressentant à ce moment que la question posée s’apprêtait à rester sans réponse, je décidai de mettre les pieds dans le plat.

Pour découvrir l’essence du bien commun, dis-je, il est au préalable nécessaire de déterminer ce qui fait qu’un Homme est ce qu’il est.

Et ce qui fait la nature d’un Homme, c’est sa capacité à penser rationnellement, et à pouvoir utiliser des mécanisme complexes d’abstraction et de conceptualisation : ces caractéristiques étant nécessaires à sa survie et à sa réalisation en tant qu’être humain. La raison est la faculté qui nous permet de ressentir, d’identifier et d’interpréter les stimuli perçus par nos sens. Cette capacité de rationalisation place clairement l’Homme à part des autres espèces. Et ainsi, pour vivre sa vie d’être humain, un Homme doit penser, agir et créer lui même les conditions nécessaires à sa survie et à sa réussite.

La liberté, qui est un bien fondamental à la fois personnel et social, est un autre besoin naturel propre à l’Homme.

Chaque personne est capable de penser par elle même et de conjuguer son énergie et ses efforts pour agir en accord avec ses idées. Les Hommes sont donc des êtres rationnels, libres de leurs désirs, et qui ont la capacité de former leurs propres buts, objectifs, et intentions. Pour vivre pleinement et se réaliser, il faut d’abord comprendre ce qui est indispensable à la survie et à la prospérité, faire face à une multitude de choix et d’actes à accomplir, et agir de manière rationnelle. Le droit à la liberté (et à vivre) constitue en fait un droit à s’engager dans un tel processus. La liberté est une condition nécessaire, mais pas suffisante, pour la survie, le bonheur, et le bien-être moral.

Le droit à la liberté a pour objet de permettre aux personnes de vivre leur vie comme elles l’entendent, dans la mesure où elles n’attentent pas à la liberté d’autrui. En particulier, elles sont libres d’agir dès lors qu’elles sont libérés de la contrainte exercée sur elles par d’autres individus, par certains groupes de personnes, ou par un gouvernement.

Le bien commun se doit nécessairement d’être un bien pour chacun. La liberté remplit parfaitement cette exigence, étant donné que la responsabilité et l’autodétermination qui la sous-tendent constituent un bien pour chaque personne. Le bien commun ne réside pas tant dans ce que les gens font une fois libres que dans le fait même qu’ils le soient, étant sous-entendu que chaque personne est considérée comme une fin et non pas seulement comme un moyen. Cette idée du bien commun est respectueuse de l’autonomie de chaque individu.

De plus, la liberté et l’autodétermination peuvent être possédées simultanément par tous, et sont offertes de manière indivisible et constante à l’ensemble des êtres humains. Chaque personne peut s’approprier ces biens intangibles sans léser quiconque. Aussi nombreux qu’ils soient, les individus peuvent tous embrasser ces concepts et les faire leurs.

Par opposition à cette vision des choses, lorsque les socialistes (ou assimilés) évoquent le bien commun, ils se réfèrent en fait souvent à la répartition des biens matériels entre les individus. Les partisans bien intentionnés de l’État Providence d’aujourd’hui utilisent ainsi le terme de « bien commun » à des fins rhétoriques pour défendre des programmes de redistribution des ressources.

Or, le véritable Bien Commun réside dans la protection des libertés individuelles. Chaque personne a le droit de se protéger contre toute forme d’agression, qu’elle provienne d’individus ou d’États. Le rôle essentiel d’un gouvernement est de protéger la liberté de chacun à rechercher son propre bonheur ou tout autre objectif qu’il s’est fixé. Un gouvernement désireux d’assurer le bien commun devrait restreindre son action à la protection du droit naturel de ses citoyens à la liberté et au maintien de l’ordre et de la paix. Dans une telle configuration, la nécessaire autodétermination des personnes rend illégitime tout sacrifice de l’autonomie des individus par un ordre politique ou juridique. La seule garantie que puisse offrir un gouvernement limité est la liberté pour chacun de rechercher son propre bonheur tout en respectant les droits des autres. Une structure institutionnelle libérale s’inquiète du comportement extérieur des personnes plutôt que de leur vertu. Et un système social digne de ce nom ne devrait pas imposer un bien particulier, ou forcer les gens à rechercher le bien ; il devrait se borner à maintenir les conditions qui laissent les citoyens libres de rechercher ce qu’ils veulent.

Alors que je concluais cette explication, je pus observer certains étudiants acquiescer tandis que des collègues professeurs demeuraient silencieux. Peut-être étaient-ils terrifiés par ma définition peu commune du bien commun ? Ou bien ont-ils pensé : « Younkins, vous avez peut-être passé plus de la moitié de votre vie à enseigner, mais vous n’avez strictement rien appris ! ».

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Source : The Freeman online
Traduction : Marie-Adeline Rothenburger pour l’Institut Coppet.

(*) Edward Younkins est professeur à l’université jésuite de Wheeling, en Virginie occidentale.