Le flic au carrefour

La présence d’un agent pour réguler le trafic d’un carrefour crée une grande pagaille. Comme pour toute régulation fondée sur l’autorité

Chacun l’aura remarqué, la présence d’un agent pour réguler le trafic d’un carrefour crée une grande pagaille. Il en est de même de toute régulation fondée sur l’autorité.

Par Alain Cohen-Dumouchel

Tous les conducteurs ont fait à un moment ou à un autre, la douloureuse expérience d’une circulation réglementée par un ou plusieurs agents de la force publique. Cette aventure peut advenir lorsque des feux de circulation  sont en défaut, lors d’une panne électrique de quartier, ou à l’occasion du passage d’un convoi officiel. Il est à noter que cette dernière éventualité prend de plus en plus le pas sur les deux premières : la probabilité de croiser une Citroën C6 noire (le pouvoir c’est sérieux) et diesel (pour faire des économies) accompagnée d’un convoi de gendarmes (de toutes façons ils sont payés, autant les utiliser) étant devenue nettement plus élevée que celle d’une panne électronique ou électrique.

Bref, nous l’avons tous constaté, la présence d’agents « régulateurs » au milieu d’une intersection où nous passons tous les jours provoque une invraisemblable pagaille.

Les temps de traversée sont considérablement accrus par rapport à l’habitude et les files plus longues. Le phénomène est parfaitement connu de l’automobiliste moyen qui, après une attente interminable, peut enfin s’exclamer à l’approche du carrefour « c’est normal, y a des flics !».

Alors pourquoi l’administration du carrefour fait-elle systématiquement moins bien que les feux automatiques ? Tout simplement parce que les feux sont réguliers, donc prévisibles. Tout le monde peut adapter sa conduite, accélérations, freinages, trajectoire, choix de l’itinéraire, à une topologie et à une chronologie connues. Au contraire, lorsque le carrefour est gouverné, il l’est uniquement en fonction de ce que le policier peut voir et apprécier. Or il ne voit pas les files de voiture dans toute leur longueur ni l’impact d’un arrêt trop prolongé sur les intersections précédentes ou suivantes. En gouvernant, il dérègle tout car il annihile les centaines d’habitudes et d’anticipations des automobilistes.

Le gouvernement du carrefour a d’autres conséquences néfastes. Chaque occupant d’une file, exaspéré par la lenteur de la circulation croit pouvoir influencer le policier administrateur. Il s’ensuit des concerts de klaxon destinés à obtenir par intimidation le blocage de la file « adverse » et le maintien de la circulation sur sa propre file. Bien entendu les automobilistes de l’autre file font la même chose, ce qui annule tout effet positif tout en créant des nuisances sonores pour les riverains.

D’accord, nous diront les adorateurs de l’État (qui commencent à voir où nous voulons en venir), mais le policier fait quand même mieux que s’il n’y avait personne au carrefour. L’ordre croissant de la régulation serait donc : 1 régulation sans signalisation automatique  – 2 régulation par autorité – 3 régulation avec feux.

Or, là aussi, l’expérience contredit cette hiérarchie. Lorsque des feux de circulation sont en panne, ils passent dans un mode dégradé, orange clignotant. Et dans ce cas, on constate souvent que le carrefour est nettement plus fluide que d’habitude. La réglementation prévisible, mais assez grossière, des feux de circulation est remplacée par des centaines de négociations de gré à gré entre automobilistes. À la priorité à droite vient se substituer un accord tacite de passage alterné entre les véhicules. Bien entendu, un mauvais coucheur vient parfois troubler cette entente et exige l’application de sa priorité en forçant le passage, mais dans l’ensemble, ça marche ! Au point que les pouvoirs publics emploient de plus en plus des « carrefours giratoires », qui à l’aide de règles simples et sans signalisation automatique réussissent à rendre la circulation plus fluide.

L’ordre croissant de la régulation du carrefour est donc en fait :  1 régulation par autorité – 2 régulation par feux – 3 régulation sans signalisation automatique.

Bien entendu, cette expérience a des limites. Si le carrefour est dangereux et sans visibilité, il vaut mieux utiliser des feux. C’est parce que le rond point est dégagé et doté d’une bonne visibilité, donc que le conducteur est bien informé, que la solution est efficace. De même, en cas d’embouteillage monstre avec des voitures imbriquées dans tous les sens, un policier (l’autorité) peut arriver à désengorger le carrefour, ce que les feux de circulation n’arriveraient même pas à faire.

Les différentes méthodes de gestion de la circulation permettent de définir un curseur grossier  sur lequel on peut tenter de placer quelques grands sujets de société, par exemple la justice, l’aide  sociale et enfin le crédit et la monnaie. À gauche se trouve l’autorité coercitive (le flic du carrefour), au centre se trouve la réglementation (les feux) à droite le gré à gré contractuel (le giratoire).

 

Dans le cas de la justice, la représentation de notre société sur le curseur est assez large. La justice de Saint Louis sous son chêne (autorité coercitive) n’existe plus. Mais il existe toujours un ministère public et un procureur qui ont vocation à défendre un « intérêt collectif » même en l’absence de victime. Le droit codifié (au centre) est prépondérant mais il n’est pas rigide, il peut laisser place à des négociations ou à des débats (les condamnations ne sont pas fixes). Il y a donc une part de gré à gré dans la façon dont est rendue la justice. L’extrême droite du curseur a été défendue par Proudhon qui nie la légitimité de toute institution juridique.

Pour ce qui concerne l’aide sociale, la gauche du curseur représente les redistributions coercitives décidées arbitrairement par le pouvoir royal, ecclésiastique ou républicain. Le centre du curseur représente les mêmes redistributions violentes lorsqu’elles obéissent à des règles établies et prévisibles. Plus les règles changent souvent et plus on se déplace vers la gauche du curseur. À la droite du curseur se trouve la redistribution volontaire, c’est-à-dire la vraie charité.

Le cas du crédit et de la monnaie est d’actualité. De tout temps, la création monétaire a été un privilège d’État (c’est la gauche du curseur) et, de tout temps, il y a eu des crises monétaires graves. L’apparition d’une réglementation pléthorique est plus moderne. Elle est née lorsque les États ont délégué aux banques privées la création monétaire sans vouloir leur laisser la moindre marge de manœuvre. Les nations ou les entités supranationales comme l’Europe veulent contrôler la masse monétaire pour « piloter » l’économie. C’est la situation actuelle qui va de la gauche du curseur jusqu’à son centre. La droite du curseur consisterait en une création monétaire effectuée par des banques libres, intégralement responsables de leurs prêts, susceptibles de faillite en cas de mauvaise gestion, donc attachées à vérifier la solvabilité des emprunteurs. Nous n’y sommes pas et dans le cas de la monnaie, les bouchons se produisent régulièrement depuis 4000 ans.

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