Les modérés, les extrémistes et la liberté

Si les libéraux, fervents défenseurs de la liberté, sont souvent dépeints comme des extrémistes, cela signifie certainement que les modérés sont modérément pour la liberté.

Par Gary Galles (*), depuis Malibu, Californie
Un article du Mises Institute traduit par l’Institut Coppet

Alors que j’observais les grands médias au cours des dernières décennies, j’ai noté un engouement croissant pour les mots « modérés » et « extrémistes.» Ces mots, jumelés d’une manière particulière, sont devenus beaucoup plus courants.

En Californie, où je vis, chaque fois que la législature a du mal à voter un budget, les experts accusent la baisse du nombre de membres modérés, dont les sièges seraient désormais détenus par des extrémistes. Bien sûr, ce qui est vraiment en cause, c’est que les Démocrates, qui dominent la législature depuis longtemps, trouvent plus difficile d’acheter suffisamment de voix Républicaines pour imposer leurs priorités budgétaires, qui impliquent invariablement d’augmenter la charge sur certains pour donner plus aux autres. Lorsque des membres du parti d’opposition qui ne sont que modérément attachés au principe de propriété de soi (les « modérés ») sont remplacées par ceux plus fermement attachés à celle-ci (les « extrémistes »), au moins pour ce qui concerne les taxes, le prix d’achat des votes contre-son-camp nécessaires peut augmenter de façon spectaculaire. Les Démocrates ne peuvent pas imposer leur programme aussi facilement et les blocages deviennent plus communs.

Le traitement du Tea Party par les médias traditionnels au cours du débat-impasse sur le plafond de la dette a suivi à peu près la même ligne. Dans le sillage d’une expansion historique du pouvoir fédéral et des dépenses, où 40 pour cent de chaque dollar dû être emprunté, les experts en appelèrent aux modérés, parce qu’ils feraient compromis envers le président Obama pour des impôts plus élevés, plutôt que les extrémistes actuels, qui voulait revenir sur certaines des extravagances nouvelles et améliorées des dépenses publiques.

Dans ces deux exemples, et bien d’autres (comme le traitement de Ron Paul par les grands médias tout au long de sa carrière politique), la modération recherchée est toujours une modération de la défense de certains aspects de la liberté (propriété de soi), de sorte que de nouvelles percées puissent être imposées, faisant que les plus fermes dans la défense (NdT de ces libertés) soient estampillés comme extrémistes déraisonnables.

Cependant, j’ai récemment découvert que cette tendance n’est pas aussi nouvelle que je l’avais cru. Dans un « manifeste électoral », publié en novembre 1830, Frédéric Bastiat offrait une discussion-débat sur le même problème en France. Comme il s’exprime avec sa clarté, son esprit et son ironie caractéristiques, je pense qu’il est utile de le citer :

Aux électeurs du Département des Landes :

[C’est] surtout la modération qui joue un grand rôle dans cette armée de sophismes…

On veut à tout prix des modérés ; on craint les exagérés par-dessus tout… et comme le centre est bien le milieu entre la droite et la gauche, on en conclut que c’est là qu’est la modération.

Étaient-ils donc modérés ceux qui votaient chaque année plus d’impôts que la nation n’en pouvait supporter ? Ceux qui ne trouvaient jamais les contributions assez lourdes, les traitements assez énormes, les sinécures assez nombreuses … un trafic odieux de la confiance de leurs commettants…

Et sont-ils exagérés ceux qui veulent éviter le retour de pareils excès ; ceux qui veulent mettre de la modération dans les dépenses ; ceux qui veulent modérer l’action du pouvoir … qui ne veulent pas que la nation soit exploitée par un parti plutôt que par un autre… ?

Mais le gouvernement … tend avec force … à étendre indéfiniment sa sphère d’action. Livré à lui-même, il franchit bientôt les limites qui circonscrivent sa mission ; il augmente outre mesure … ; il n’administre plus, il exploite ; … ; il ne protège plus, il opprime.

Telle serait la marche de tous les gouvernements … si les nations n’opposaient un obstacle aux envahissements du pouvoir.

[Il] ne faut pas marchander la liberté, [elle] est un bien si précieux qu’on ne saurait le payer trop cher …

[La] profusion et la liberté … sont incompatibles.

Or, que peut-il exister de liberté là où, pour soutenir d’énormes dépenses, le gouvernement, forcé de prélever d’énormes tributs, se voit réduit à recourir aux contributions les plus vexatoires, … à envahir le domaine des industries privées, à rétrécir sans cesse le cercle de l’activité individuelle, à se faire marchand, fabricant, courrier, professeur… ? Sommes-nous libres si le gouvernement … soumet toutes les actions aux recherches des employés, entrave toutes les entreprises, enchaîne toutes les facultés, s’interpose entre tous les échanges pour gêner les uns, empêcher les autres et les rançonner presque tous ?

Peut-on attendre de l’ordre d’un régime qui, plaçant sur tous les points du territoire des millions d’appâts offerts à la cupidité … répandant de plus en plus la manie de gouverner et la fureur de la domination ?

Voulons-nous donc délivrer l’autorité des intrigants qui l’obsèdent pour la partager, des factieux qui la sapent pour la conquérir, des tyrans qui la renforcent pour la défendre ; voulons-nous arriver à l’ordre, à la liberté, à la paix publique ?…

Voudrions-nous que le pouvoir s’intéressât plus à nous que nous ne nous y intéressons nous-mêmes ? Attendons-nous qu’il se restreigne si nous le renforçons ; qu’il se montre moins entreprenant si nous lui envoyons des auxiliaires ; espérons-nous que nos dépouilles soient refusées … [N]ous exigerions de ceux qui nous gouvernent une grandeur d’âme surnaturelle, un désintéressement chimérique, et nous, nous ne saurions pas défendre, par un simple vote, nos intérêts les plus chers !

Électeurs, prenons-y garde ! nous ne ressaisirons pas l’occasion, si nous la laissons échapper … mais enfin il ne faut pas fermer les yeux à l’évidence … et s’il n’a pas été fait d’améliorations matérielles, nous en fait-on du moins espérer ? Non.

[La] liberté … détruirons-nous son ouvrage avec nos votes ?

Frédéric Bastiat reconnaissait que, à son époque, la « modération » politiquement populaire était le fruit de l’expansion de la coercition gouvernementale, alors que l’extrémisme, qui était continuellement attaqué, signifiait un engagement pour défendre la liberté. Malheureusement, rien ne semble avoir changé en matière d’expertise politique, au-delà d’une explosion des médias qui déforment cette question cruciale. Mais heureusement, si nous reconnaissons avec Bastiat ce qui est réellement en jeu – une liberté trop précieuse pour être négociée – une telle rhétorique biaisée ne peut nous tromper au point de devenir des complices de la destruction de la liberté par nos choix politiques.

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(*) Gary Galles est professeur d’économie à l’université Pepperdine, Malibu, Californie

Un article du Mises Institute
Traduction de Stéphane Geyres pour l’Institut Coppet.
Article reproduit avec l’aimable autorisation de l’Institut Coppet.