Ceci n’est pas une crise du capitalisme libéral

Il faut chercher en dehors des usual suspects du politiquement correct

Vous accusez le capitalisme d’être la source de vos malheurs, vous réclamez la « démondialisation » et le retour du nationalisme économique, vous réclamez un « État fort ». Mais ceci n’est pas une crise du capitalisme. Explications.

Par Georges Kaplan

« Les gouvernements et parlements européens se sont efforcés, depuis plus de soixante ans, de gêner le jeu du marché, d’intervenir dans la vie économique et de paralyser le capitalisme. […] Ils ont dressé des barrières douanières ; ils ont encouragé l’expansion de crédit et une politique d’argent facile ; ils ont eu recours au contrôle des prix, aux salaires minima et aux procédés subsidiaires. Ils ont transformé la fiscalité en confiscation et expropriation ; ils ont proclamé que les dépenses imprudentes étaient le meilleur moyen d’accroître richesse et bien-être. Mais quand les conséquences inévitables de telles politiques […] devinrent de plus en plus évidentes, l’opinion publique ne porta pas son blâme sur ces politiques chéries, elle accusa le capitalisme. Aux yeux du public, ce ne sont pas les politiques anticapitalistes mais le capitalisme qui est la cause profonde de la dépression économique, du chômage, de l’inflation et de la hausse des prix, du monopole et du gaspillage, du malaise social et de la guerre. »

Nous sommes en 1944. Lorsque Ludwig von Mises écrit ces quelques lignes qui introduisent son « Omnipotent Government » [1] où il décrit les causes de la montée du national-socialisme en Allemagne et les politiques qui ont précipité le monde dans une des guerres les plus sanglantes et les plus destructrices de l’histoire, les gouvernements du monde libre préparent la signature des premiers accords de libre-échange du GATT (qui seront signés en 1947 à Genève) et, le 22 juillet de cette même année, la mise en œuvre des accords de Bretton Woods. Dans l’esprit de ceux qui ont vécu les années qui précèdent la seconde guerre mondiale, la condition ultime de la paix dans le monde – rien que ça – ne fait aucun doute : il faut à tout prix éviter un retour au nationalisme économique, au protectionnisme et aux politiques de dévaluations compétitives d’avant guerre.

Le système de Bretton Woods prévoyait que chacun des pays signataires s’engage à maintenir une parité fixe de sa monnaie nationale par rapport au dollar américain, lequel était garanti par une quantité d’or à raison de 35 dollars pour une once. En d’autres termes, en signant cet accord, les différents gouvernements acceptaient de maintenir la valeur de leurs monnaies respectives par rapport à l’or ; c’est-à-dire qu’ils s’interdisaient de dévaluer leurs monnaies nationales. Mais au cours des années 1960, le gouvernement des États-Unis [2] crée une inflation sur le dollar américain qui se transmet mécaniquement à toutes les autres monnaies du système. Le 15 août 1971, les États-Unis suspendent unilatéralement la convertibilité du dollar en or – c’est le « Nixon Shock » ; la fin de l’étalon-or. Le système de taux de changes fixes devient intenable est s’effondre définitivement en mars 1973 pour laisser place à un système de parité flottantes. À partir de ce moment plus rien ne limite la capacité de création monétaire des États [3]. Nous sommes définitivement rentrés dans l’ère de la « fiat monnaie » ; une monnaie-papier dont la valeur n’est garantie par absolument rien d’autre que par le bon vouloir de nos gouvernements et de nos banques centrales.

Si, depuis la nuit des temps, les États ont cherché à contrôler la monnaie c’est tout simplement que le contrôle de la monnaie, c’est l’arme fiscale absolue. L’inflation est un impôt. C’est un impôt qui permet, en faisant « tourner la planche à billet » [4] et donc en dévaluant la monnaie, de transférer la richesse de ceux qui disposent d’économies vers ceux qui sont endettés – et au premier titre, vers l’État. Lorsque Bretton Woods disparaît, nos gouvernements, enfin libérés de cette contrainte, vont découvrir un nouveau moyen de financer la dépense publique : on peut désormais se passer partiellement de lever des impôts, il suffit d’enchaîner déficit budgétaire sur déficits budgétaires – c’est-à-dire de créer de la dette – et de dévaluer la monnaie. Quelques chiffres pour la France : de 1973 à 1983, la dépense publique passe d’un peu moins de 40% du Produit Intérieur Brut à plus 50% du PIB. Sur la même période, le franc français va perdre plus de 65% de sa valeur : c’est-à-dire, par exemple, qu’une Renault 5 qui coûtait 10 800 francs en 1973 vaudra 30 700 francs dix ans plus tard [5]. À partir de 1975, les gouvernements qui ont successivement présidé aux destinées de ce pays n’ont pas voté un seul budget à l’équilibre. Pas un seul.

Pendant des décennies nous avons dépensé, pendant des décennies nous avons empilé dette sur dettes pour financer des systèmes sociaux de plus en plus coûteux, une pléthore d’emplois publics plus ou moins utiles, un mille-feuille administratif digne de l’Ancien Régime, le programme Rafale de M. Dassault, les subventions de la presse et – « last but not least » – le sauvetage des banques. En 2010, la dépense publique atteignait ainsi 56,6% du PIB : à ce niveau, elle n’est vraisemblablement même plus finançable par l’impôt. Avec une des pressions fiscales les plus élevées du monde, aucun citoyen français ne sait ni combien d’impôt il paye, ni à quoi ses impôts servent. Une étude récente [6] calculait qu’entre charges, impôt sur le revenu et impôts indirects, un salarié français moyen ne disposait librement que de 43,6% de son salaire.

Pendant des décennies, nous avons réglementé à tour de bras. Winston Churchill disait que « si vous avez dix mille règlements, vous détruisez tout respect pour la loi » ; nous sommes désormais bien au-delà de ce chiffre. Nul n’est supposé ignorer la loi mais, pardon, je crains fort que nous soyons tous dans ce cas – juristes professionnels inclus. Nos lois sont devenues un tel maquis d’une telle instabilité que, de l’aveu même du médiateur de la République, même l’administration chargée de les faire appliquer s’y perd. Nous vivions autrefois dans un État de droit, où un homme pouvait compter sur un environnement stable pour faire des projets et mener sa vie ; nous vivons désormais dans l’attente de la prochaine lubie, de la prochaine mode et des pages de règlementations qu’elle enfantera.

Pendant des décennies, enfin, nous avons fondé tout notre système financier sur ce qui n’est rien d’autre qu’un système de planification monétaire centralisée auquel nous avons enlevé son seul garde-fou : l’étalon-or. Nous avons construit un système qui favorise explicitement les cigales dépensières et sanctionne les fourmis économes, nous avons demandé à nos banquiers centraux de piloter l’économie à coup de manipulation des taux d’intérêts. Et qu’avons-nous obtenus ? Des monnaies dont la valeur s’est effondrée, du surendettement, des bulles spéculatives et des récessions. À l’heure où j’écris ces lignes, nos banques centrales sont en train de préparer ce qui sera selon toute vraisemblance la plus gigantesque bulle spéculative jamais observée ; celle-là non plus ne sera pas une « crise du capitalisme ».

Et aujourd’hui que ce système s’effondre, vous accusez le capitalisme d’être la source de vos malheurs, vous réclamez la « démondialisation » et le retour du nationalisme économique, vous réclamez votre « souveraineté monétaire » et la dévaluation à qui elle sert de faux nez, vous réclamez un « État fort », l’avènement d’un homme (ou d’une femme) providentiel. Vous réclamez, en sommes, de compléter le tableau que Mises dresse au début de cet article – point par point.

L’histoire ne se répète pas à ce qu’on dit mais elle a une forte tendance au bégaiement. J’agirais en conséquence pour ma famille et moi-même mais, comme il se trouve que j’aime ce pays, je me fais un devoir de vous transmettre l’avertissement de celui qui avait fait siens les mots de Virgile : « Tu ne cede malis sed contra audentior ito » [7].

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Sur le web
Notes

[note][1] « Omnipotent Government : The Rise of the Total State and Total War », une excellente traduction est disponible en ligne ici.
[2] Qui cherche notamment à financer la guerre du Viêt Nam et la conquête de l’espace.
[3] C’est dans ce contexte que Valéry Giscard d’Estaing va faire voter la fameuse loi n°73-7 du 3 janvier 1973 qui interdit au Trésor Public de se financer directement auprès de la Banque de France ; c’est-à-dire par émission monétaire.
[4] C’est une image ; la monnaie est aujourd’hui essentiellement électronique.
[5] Véridique.
[6] Institut Économique Molinari – « Fardeau fiscal de l’employé lambda au sein de l’UE » (Juin 2011).
[7] Tu ne cèderas pas au mal mais le combattra avec courage.[/note]