Google est-il libéral?

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Google est-il le symbole des méfaits d’un capitalisme débridé ?

Google fait à nouveau parler de lui avec son lancement de Google+. « Google va-t-il engloutir l’Internet ? » titre par exemple Atlantico. Google serait-il donc un monstre libéral – ou anti-libéral même, peut-être ?

Par Stéphane Geyres

Le monde des grandes entreprises technologiques grand public est un monde devenu passionnel et hautement symbolique, qui sert régulièrement de référence plus ou moins fiable et objective au débat économique de comptoir et de télévision. Les Microsoft, Apple, Facebook ou Google – toutes américaines, bien sûr – sont chacune chargée de clichés et d’une image spécifique, plus ou moins paradisiaque, plus ou moins satanique, souvent aux yin et yang contrastés. Microsoft est ainsi souvent prise comme symbole de l’horrible entreprise hégémonique empêchant les startups de gagner leur place au soleil de Palo Alto, Apple à l’inverse représente le noble David face à ce Goliath et Facebook, encore jeune et à l’image mouvante, tient la place de la startup éclair que chaque jeune rêve de créer – sans jamais avoir tenté de le faire, cependant.

Google dans ce club très fermé a une place bien à lui, à part, avec une image très contrastée, qui a évolué avec l’importance de sa présence sur le Net. Google s’est imposé en moins d’une décennie comme le site de recherche sur Internet, pour tout et même plus, avec comme devise qu’un jour, on ira sur Google pour retrouver même ses clés perdues. Depuis, tirant sur tout ce qui bouge, il a élargi son domaine bien au-delà de la recherche de site web pour offrir – toujours gratuitement – des services comme l’email, la suite bureautique, la géolocalisation, l’album photo et bien d’autres – et cela le plus souvent de manière novatrice et intégrée. Ce succès et cet appétit ont fait de Google le premier prestataire de publicité en ligne au monde, et de loin. La jalousie et ses affres ont vite fait de suivre.

En effet, cette position largement dominante n’est pas pour satisfaire tout le monde, loin s’en faut. Et malgré son image de startup à l’immense succès, bien des gens voient chez Google non pas le symbole du libéralisme positif, mais au contraire le symbole des méfaits d’un capitalisme débridé – dont seuls les États-Unis ont le secret, bien sûr. Certes, répondre quant au libéralisme de Google supposerait probablement une thèse, mais considérons néanmoins trois aspects où l’exemple du moteur de recherche peut éclairer bien des confusions en matière de liberté.

En premier lieu, ce métier de moteur de recherche soulève la question de la légitimité même de l’accès à l’information. Nous sommes passés pendant la seconde moitié du vingtième siècle – enfin, nous qui avons la chance d’habiter des pays relativement développés, sinon libres – d’une société de production industrielle à une société principalement informationnelle, où savoir, connaître – sinon comprendre – sont devenus aussi aisés que quelques coups de clic chez Google, justement. En quelques années, plus besoin de ces lourds volumes encyclopédiques qui garnissaient les étagères de nos – riches – parents pour répondre aux questions existentielles posées par la télé-réalité ou les joutes de nos politicards les plus abracadabrantesques…

Pourtant, beaucoup font encore de la résistance. L’accès à « l’information » en général constitue en effet un marché lucratif, ou plutôt a pendant longtemps constitué un marché lucratif. De nombreuses entreprises, de tailles parfois importantes, se sont bâties sur l’idée – la réalité à l’époque – que l’information est une ressource rare ou difficile d’accès.

Les éditeurs de revues ou livres professionnels par exemple vendent très cher leur produits à d’autres professions qui parfois leur doivent leur survie et donc acceptent des prix élevés. Les médecins par exemple, ou les juristes tout pareil, doivent en permanence se tenir au courant des dernières avancées ou des dernières lois et textes. Ils sont donc quasiment obligés de tous s’abonner aux revues professionnelles des grands éditeurs mondiaux. Mais quoi ? Voilà-t’y pas que Google permettrait un accès à de telles informations de manière gratuite et plus simple ? Il est bien évident que les grands éditeurs ne sauraient l’entendre ainsi et font donc de la résistance, menacés qu’ils sont tout simplement de pure disparition.

Il en est de même pour de nombreux métiers dits de communication, de courtier d’information, que Google menace directement : écoles et universités, bibliothèques, salons et expositions, magazines et publication professionnelles donc, mais aussi les journalistes et les experts de tous poils. Mais c’est aussi le cas pour les juristes eux-mêmes, ceux dont le métier est précisément de profiter de toutes les lois sur le copyright, brevets, marques et autres soi-disant secrets industriels.

Est-ce donc à dire que Google serait pirate, ou du moins favoriserait ou ferait la promotion d’une forme moderne de piraterie ? La réponse libérale est clairement négative, dans la mesure où la propriété intellectuelle en général n’est pas un concept libéral – et donc la question du vol ou de l’abus de propriété intellectuelle est de même dénuée de sens libéral. Il n’y a pas de propriété intellectuelle selon la doctrine libérale et dès lors, Google ne saurait être pris pour une entreprise pirate, bien au contraire.

L’objet de cet article n’est pas de rédiger une thèse sur la question de la propriété intellectuelle, bien d’autres s’y sont attardés avec plus de pertinence, mais donnons néanmoins quelques pistes simples de compréhension. Le concept de propriété est un outil juridique générique dont l’objet est de gérer les conflits potentiels d’accès aux ressources entre les humains. Ainsi, si on considère par exemple le PC dont je me sers pour rédiger ce texte, j’ai besoin de pouvoir éviter que quiconque en revendique légitimement l’usage à ma place, créant ainsi un conflit insoluble entre nous. La propriété me donne le droit reconnu de revendiquer l’exclusivité de ce PC et d’éviter de tels conflits. Une caractéristique des objets physiques ainsi possédés tient à l’impossibilité de les dupliquer – sauf à consommer d’autres ressources dont la propriété ferait elle-même question.

Or en matière de productions de l’esprit, ces notions perdent littéralement toute substance – même si les juristes ne seront bien sûr pas d’accord. L’accès à une idée, un texte, une musique, ou autre n’est pas de nature conflictuelle, car toute production intellectuelle peut être reproduite, partagée et communiquée à l’infini, gratuitement ou presque et ce sans que l’auteur en soit privé en aucune façon. Il n’y a donc pas de vol possible d’une œuvre intellectuelle, c’est là une légende sans fondement, l’idée du piratage en la matière étant ainsi tout aussi fantaisiste et infondée.

Google se trouve donc être, bien au contraire de ce que beaucoup colportent, un bienfaiteur en matière de propriété intellectuelle en libérant l’accès à une masse considérable d’information pour l’ensemble des internautes de cette planète. De quoi largement contrebalancer la perte incertaine de quelques rares maisons d’édition poussiéreuses.

Cette capacité à concentrer l’accès à l’essentiel du capital intellectuel numérisé donne à Google une puissance de service objectivement considérable. Cette puissance est souvent vue par certains comme un monopole, voire une hégémonie, faisant du californien un « méchant » dont il faudrait se méfier voire se protéger. Rien de tout cela n’a pourtant de logique ou réalité.

La position de monopole est ainsi un énorme paradoxe, presque une tarte à la crème. En effet, lorsque Google a vu le jour, le marché de la recherche de site web était dominé par les Yahoo! et AltaVista dont il a challengé la position. À l’époque donc, la situation était inversée, le monopole dans les mains de Yahoo!-Goliath et Google-David partant à sa conquête. Le succès de cette ambition a aujourd’hui largement inversé le paysage, mais est-ce que le marché est pour autant définitivement figé ? Clairement non, rien n’empêche structurellement quiconque de contester cet état de fait et prendre à son compte la part du lion. Microsoft a ainsi tenté le défi avec son moteur Bing, au succès et aux qualités indéniables, mais sans pour autant avoir à ce jour gagné le jeu sans conteste possible. Mais demain peut-être, qui sait ?

Google n’est donc pas un monopole, tant qu’il sera possible pour une entreprise de librement et spontanément défier sa position, on ne pourra parler de monopole. Pour un libéral, il n’y a monopole que lorsque la concurrence n’est pas légalement possible. Tant que le consommateur peut être amené à choisir de dépenser son temps ou ses ressources à un autre service que celui de Google, on ne pourra parler de monopole. La concurrence, ce n’est pas offrir strictement le même service. Concurrencer, c’est inciter le consommateur à choisir de dépenser autrement.

Reste la position supposée hégémonique, Google le méchant dont il faut se méfier. De quoi s’agit-il ? Google est tellement performant, il donne accès à tellement de données et informations, que cela en dérange certains qui y voient là une violation de ce que les anglo-saxons appellent la « privacy » – l’intimité, la confidentialité légitime de données personnelles – ou autres « secrets.» Les robots de Google cherchant et trouvant partout sur la toile, il est évident qu’ils tombent régulièrement sur des sites hébergeant des données de tous types et de tous niveaux de confidentialité. Ces données deviennent aussitôt accessibles par la terre entière, souvent à l’insu des personnes concernées. Pour peu que cela donne lieu à une diffusion large et objet de buzz, ces dernières crient alors au hacking sauvage, à l’intrusion abusive voire à la diffamation. Imaginons que des données financières finissent ainsi dans les mains de l’administration des impôts et Google devient aussitôt coupable d’abominable collusion avec l’État.

Google serait donc un horrible espion des forces étatiques, à commencer par l’administration américaine bien sûr. Pourtant, le problème est ailleurs. En premier lieu, Google n’a accès qu’aux données mises en accès sur le réseau. Si des données sensibles sont ajoutées à ses index, c’est que leur sécurité était inexistante. La responsabilité en incombe à l’entreprise qui héberge le site web concerné, ou à ses clients, mais pas à Google. On ne peut pas demander à la fois à Google d’indexer le web et d’identifier les données sensibles, car la sensibilité est une notion qui n’a de sens que pour l’individu ou l’entreprise concerné par les données en question. Le libéral veille toujours à clarifier le jeu des responsabilités.

Par ailleurs, la mise en accès sur le réseau de données dites sensibles n’est en fait le plus souvent pas un problème en soi, contrairement à ce que les vierges effarouchées de la CNIL veulent nous faire croire. Comme souvent, il faut regarder du côté de l’État pour que le problème se pose. La CNIL nous explique qu’il faut protéger nos données des griffes du business, qui pourrait en abuser pour nous proposer une avalanche de services dont nous n’aurions que faire. Mais le libéral sait bien que la menace n’est pas là, car notre libre-arbitre nous protège toujours du vendeur, face auquel un « non » ferme clôt toujours tout débat. Par contre, c’est bien sûr l’État qui peut profiter des services de Google pour obtenir des informations dont il peut abuser. Mais là encore, la faute n’incombe pas à Google, mais bien aux imprudents et à l’État inquisiteur.

Il y a là sans doute un revers malheureux à la médaille d’or de Google, on ne donne pas libre accès aux données du monde sans casser quelques œufs. Mais il demeure qu’au bilan, Google constitue une machine qui fait extraordinairement avancer la liberté, par l’accès quasi-gratuit à l’information, par l’innovation constante et enfin en permettant de mettre au jour ceux qui abusent pour mieux asservir.