Adieu de Gaulle !

Nicolas Sarkozy à Davos (Crédits : World Economic Forum, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Les tares actuelles de la France ne peuvent être imputées au seul Sarkozy et remontent en fait à de Gaulle

L’hebdomadaire Courrier international a consacré un de ses derniers numéros à la vision qu’ont les journalistes étrangers de Nicolas Sarkozy. Un article a retenu en particulier mon attention car il soulignait à juste titre que les tares actuelles de la France ne pouvaient être imputées à notre seul président et remontaient en fait à de Gaulle. Le journaliste allemand, non sans exagération, voyait une continuité à l’œuvre dans l’incapacité des Français à accepter le régime parlementaire. C’est assez injuste car la France a connu deux régimes nettement parlementaires, la IIIe et la IVe République, mais dont l’instabilité chronique a laissé de mauvais souvenirs aux Français.

Cela dit, notre régime ultra-présidentiel devrait tout autant mettre mal à l’aise les Français. Le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral ont renforcé les défauts rédhibitoires de cette République-là. La personnalité virevoltante de M. Sarkozy a fait le reste.

Notre régime est incestueux, le mélange des genres y est la règle, l’équilibre des pouvoirs l’exception. Dans quel autre grand pays démocratique les hauts fonctionnaires, tous issus de l’ENA, contrôlent-ils à la fois un État surpuissant et les grandes entreprises du CAC40 où ils « pantouflent » après avoir fait leur début de carrière à l’Inspection des Finances ou au Conseil d’État ? Dans quel autre pays démocratique, les principaux groupes vendeurs de biens ou prestataires de service à l’État et aux collectivités locales, Bouygues, Vivendi, Largardère, Dassault, etc., possèdent-ils également les plus gros médias de la presse écrite et audiovisuelle et sont-ils dirigés par des amis intimes du président ?

On est ébahi qu’avec tout ce pouvoir entre les mains, M. Sarkozy n’arrive pas à changer la France. Or personne ne semble se demander, dans notre brave pays, si on ne parvient pas à le réformer justement parce que le président y a trop de pouvoir.

Notre régime n’a que les apparences d’une démocratie libérale. Il en ignore certains principes fondamentaux comme la séparation et l’équilibre des pouvoirs, le check and balances cher aux Anglo-saxons. Peuple immature, les Français pensent que cet équilibre paralyserait la société française alors que c’est tout à l’inverse la concentration et la centralisation des pouvoirs qui l’anémient. Inutile alors de se demander pourquoi nos concitoyens se méfient du capitalisme puisqu’ils se méfient de la décentralisation des décisions à l’œuvre et dans l’économie de marché et dans les vraies démocraties libérales. On ne s’étonnera pas du coup qu’un Régis Debray, nouveau thuriféraire de la mémoire gaullienne après avoir été celui du guévarisme – Seigneur, prends pitié de lui – , se soit plu à opposer il y a quelques années la « démocratie » à la « république ». Si une telle opposition était pertinente – ce dont je doute car il n’y a pas de vraie république sans démocratie libérale -, eh bien je choisirais à l’inverse la démocratie contre la république. Tout bien considéré, je préfère même une monarchie à l’anglaise à notre Ve République.

De Gaulle, on l’a déjà souligné, a ressuscité la vieille tradition bonapartiste de notre pays, mélange stupéfiant de monarchisme et de jacobinisme où l’écrasement des corps intermédiaires ne se manifeste plus par l’absence de médiations entre les députés et le peuple, mais par l’élection du roi de France au suffrage universel direct. Hugues Capet élu par M. et Mme Toutlemonde.

À Alain Peyrefitte qui lui demandait si le nouveau régime issu de la crise de 1958 était une « république monarchique », de Gaulle eut le toupet de répondre : « Non, plutôt une monarchie républicaine ». Comme le soulignait le journaliste allemand cité par Courrier international, la nuance est révélatrice : la république passait pour de Gaulle après la monarchie. Et notre journaliste le crédite méchamment de deux succès : la liquidation du colonialisme et celle du parlementarisme.

Or je suis hélas entièrement d’accord avec lui, à quoi j’ajouterai qu’avec ses plans quinquennaux et son étatisme impénitent, il a renforcé le jacobinisme et, par voie de conséquence, le pouvoir de l’ENA au détriment de la société civile et du dynamisme des PME qui font la force de l’Allemagne par exemple.

De Gaulle a accepté en 1945 le compromis corporatiste élaboré par le Conseil national de la Résistance – autre grand mythe national qu’il est temps de déboulonner – en abandonnant le contrôle de pans entiers du service public aux communistes pour éviter un scénario de guerre civile à la grecque. Pouvait-il faire autrement ? Il est permis d’en douter, mais au moins reconnaissons en cet épisode historique une des sources principales du comportement lamentable des syndicats de fonctionnaires dans notre pays.

De Gaulle a tué la République, la vraie, en 1958 pour éviter la guerre civile que les Pieds noirs menaçaient d’exporter vers la Métropole. Pouvait-il agir différemment ? Là encore, il est loisible de le nier. Mais avouons-le également et passons maintenant à autre chose.

Il en était d’ailleurs lui-même conscient puisque son dernier acte politique fut, en 1969, d’essayer de revivifier les corps intermédiaires qu’il avait contribué à écraser en 58 en proposant leur réprésentation au Sénat. Trop tard, le référendum fut son ultime échec.

Tant que nous n’aurons pas regardé en face les mythes de notre passé, le pessimisme et le manque de confiance dans l’avenir qui caractérisent présentement notre pays ne pourront être dépassés. Et nous ne nous en guérirons pas en vouant un culte passéiste à de Gaulle.

Il nous faudra en conséquence fonder, sous une forme ou sous une autre, par un moyen ou par un autre, peu importe, une VIe République où le parlement retrouvera ses prérogatives perdues, où les collectivités locales jouiront de pouvoirs encore plus étendus que depuis 1985 et où le président inaugurera les chrysanthèmes.

Le référendum qui s’est déroulé récemment en Grande-Bretagne vient à point nommé nous rappeler que certains de nos voisins sont plus sages et pragmatiques que nous. Les Britanniques ont rejeté l’introduction d’une dose de proportionnelle proposée par les Libéraux-Démocrates. Malgré toute la sympathie spontanée que j’éprouve pour les LibDems de Nick Clegg, je m’avoue partisan convaincu du système anglo-saxon du first past the post, c’est-à-dire du système uninominal à un tour.

Je pense en effet qu’un régime parlementaire ne peut être stable que s’il ignore la proportionnelle. C’est elle qui a paralysé la IIIe et la IVe République, c’est elle qui paralyse la Knesset israëlienne, la Belgique ou les Pays-Bas, c’est elle qui commence à rendre délicat le jeu des alliances en Allemagne – où la CDU et la SPD ont de plus en plus de mal à composer des gouvernements pérennes.

Ou alors, on se doit d’adopter carrément le régime présidentiel américain avec ses traditions de négociation entre le Congrès et la présidence – difficiles à transposer ailleurs – , mais il n’y a pas d’entre-deux. Il n’y a pas de système viable sur le long terme entre l’anglais et l’américain. Pas étonnant d’ailleurs si ce sont les deux régimes démocratiques les plus vieux du monde.

Alors vive la VIe République, non à la proportionnelle et adieu de Gaulle !

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Article publié le 15 mai 2011 sur le site de l’auteur, repris avec son aimable autorisation.