Kadhafi, Libye et états dʼâme libéraux

Le Café Liberté invite à un débat sur ce sujet brûlant qui déclenche des controverses

En contrepoint au discours de Vaclav Klaus, à l’article d’Aurelien Véron, « Pourquoi la France ne doit pas intervenir en Libye » et à celui de Daniel Hannan, « Six raisons de ne pas intervenir en Libye ».

Le 21 Mars 2011, le Café Liberté a invité à un débat sur les limites civilisatrices libérales à l’ingérence militaire, sujet brûlant qui déclenche des controverses avec ce préambule :

La lecture éthique des événements libyens fait donc appel à des notions fondamentales aux yeux des libéraux : le droit à l’insurrection face à l’oppression, à l’ingérence contre le crime, à la sécession en absence de communauté de destin. Cette série de droits s’inscrit dans le corpus fondamental élaboré au fil des siècles qui nous ont précédé par la pensée libérale qui établit le fondement de leur légitimité et dessine leurs limites.

La notion de guerre juste est ancienne, et remonterait au moins au consul romain Cicéron. Elle est également abordée par Saint Augustin et Saint Thomas d’Aquin. Elle fait l’objet d’importants développement avec l’École de Salamanque des 15e (Francisco de Vitoria) et 16e siècles (Francisco Suárez) avec laquelle le libéralisme économique et politique est déjà fondé. Pour ces scolastiques la guerre est un mal en soi-même et pour être juste il lui faut empêcher un mal plus grand et ne pas engendrer de maux inutiles ou disproportionnés.

Pourtant le débat n’est pas clôt au sein de la communauté libérale quant au bien-fondé de l’ingérence internationale en Libye. Ainsi certaines voix libérales parmi les plus respectées ont émis un refus ou d’importantes réserves contre cette intervention, parmi lesquels Ron Paul, Vaclav Klauss ou Aurélien Véron.

À la liste des argumentaires anti-intervention on peut rajouter les « six raisons de ne pas intervenir en Libye » de Daniel Hannan, même si ces dernières sont, pour certaines, spécifiquement britanniques. Lʼespace dʼun « article » est trop petit pour réfuter, un par un et dans le détail, ces arguments.

Très sommairement :

– Le texte de Ron Paul est introuvable (page requested not found). Dommage.
– Le texte de Vaclav Klauss est un fouillis d’affirmations incohérentes entre elles, parfois totalement vides de sens : de la langue de bois diplomatique dans toute sa splendeur.
– Le texte dʼAurelien Véron – très clair et cohérent – recourt à deux arguments : 1° il ne faut pas apporter la « liberté » au peuple libyen, la seule liberté solide est celle que le peuple libyen saura gagner par lui-même ; 2° une intervention « occidentale » risque de remettre en selle une Al Qaida (actuellement en perte de vitesse), avec de nouveaux risques d’attentats dans nos paisibles contrées.

Le premier argument est soutenu par une belle citation de Stuart Mill. Hélas, ce genre de raisonnement pouvait éventuellement être tenu au milieu du 19e siècle. Je considère, pour ma part, que, de nos jours, aucune tyrannie ne peut tomber sous lʼeffet seul de la révolte interne. Jʼai beau scruter lʼhistoire du 20e siècle, je ne trouve aucun exemple de tyran renversé sans intervention majeure de pouvoirs externes. On peut débattre longuement du pourquoi de la chose (ce nʼest pas la place dʼun tel débat ici, malgré lʼimportance cruciale dʼun tel débat sur la validité de mon propos).

Secondairement, il me semble que cette vision instaure une sorte de relation « proportionnelle » entre le degré de liberté civique et la bravoure du peuple. Or, que je sache, la liberté, dans la vision des libéraux, est un droit fondamental humain et non pas une récompense exceptionnelle, réservée aux plus méritants.

Tertio, même si lʼon admettait cette vision de liberté au prorata du mérite, je ne crois pas quʼun libéral devrait confondre les mérites individuels avec ceux dʼun “peuple”. Les vertus ou vices peuvent éventuellement être jugés chez des individus particuliers. Mais cʼest quoi une “nation” brave ? Les français de nos jours jouissent – quoi quʼon en dise – dʼune grande liberté (comparés aux Libyens, par exemple). À qui le mérite? À M. Véron ? Il nʼa probablement jamais connu la moindre menace à sa vie (et tant mieux pour lui, et pourvu que ça dure). Pourtant il jouit dʼune liberté personnelle enviable, que nʼont jamais connu des milliers de Libyens de Benghazi qui, eux, de nos jours, risquent leur vie. Curieusement, de par leur geste, ces Libyens montrent quʼils méritent certainement cette liberté si convoitée : pourtant, ils ne lʼont pas. De son coté, M. Véron… nous ne savons encore rien sur ses mérites éventuels en situations de risque extrême. Ce simple exemple montre à quel point cette approche « au mérite » – de surcroît appliquée à des abstractions telles que « peuple » ou « nation » – est imbécile : elle ne justifie rien et nʼexplique rien. Fonder une action sur de telles considérations est donc absurde.

Lʼargument du risque attentats en « Occident », par une Al Qaida éventuellement revigorée, me parait peu crédible. Kadhafi est loin dʼêtre un héros de la cause islamique, loin sʼen faut. Mêmes les plus fanatiques pro-arabes le savent. Ce nʼest pas le « martyre » éventuel de Kadhafi qui va ressourcer Al Qaida, même si les « tortionnaires » seront des mécréants « occidentaux ». Par ailleurs, si nous, Occidentaux, pissons dans notre froc devant la perspective dʼimprobables attentats, que reste-t-il de notre grande bravoure comme justificatif de notre grande liberté ?

Autres arguments :

– Il ne faut pas intervenir sans savoir vers quoi les choses vont évoluer. Argument de technocrate constructiviste ! (Pourtant, il émane de chez Vaclav Klauss). Et alors ? Même si une grosse pagaille devra sʼensuivre, nʼest-elle pas le passage presque obligé vers la démocratie ? Au pire, je dirais : de cette pagaille pourront émerger le meilleur comme le pire. OK. Mais avec Kadhafi en place, on est sûr… seulement du pire. Le « meilleur » nʼa même pas la chance que lui offre la pagaille. Sauf si on continue à croire que la présence de Kadhafi nʼest pas le « pire » (voir l’article de Giuliano Luongo) et surtout que cette situation « tiède » pourrait perdurer sans en payer le prix au quintuple dans le futur.
– On nʼa aucun intérêt à intervenir. Certes, aucun intérêt matériel et immédiat. À très long terme… les conduites dictées par lʼintérêt matériel à court terme (et non pas par des convictions morales) se payent cher. Très cher !
– On nʼa pas les moyens de le faire. À lʼévidence faux.

La liste des arguments nʼest pas exhaustive. OK, il nʼy a donc pas dʼimpératif à ne pas intervenir. Mais pour autant il nʼest pas encore dit quʼon devrait le faire.

Il existe, en faveur de lʼintervention, au moins un argument – un seul mais fondamental : sans intervention, des innocents meurent. Ceci est une évidence et se passe réellement, concrètement. Et cela se passe non pas dans un futur improbable mais aujourdʼhui. Or, le monde occidental a les moyens de stopper cela. Dans ces conditions, ne pas intervenir pour protéger ces gens serait une faute quʼaucun autre argument ne saurait gommer. Une faute aux conséquences lourdes dans lʼavenir. Le plus précieux bien, à moyen et long terme, nʼest pas le prix du baril de brut mais surtout la crédibilité et le respect que nous inspirons. Or ceci passe dʼabord et avant tout par un minimum de cohérence entre paroles et actes. Demandez à nʼimporte quel musulman : le respect, dans les actes, de ses paroles est, à leurs yeux aussi, une vertu suprême. Or, nous prêchons depuis des décennies le respect de la vie humaine comme valeur fondamentale. Ne pas accompagner nos propos par des actes – lorsque nous pouvons techniquement le faire – est le moyen le plus sûr de se suicider, en tant que civilisation.

(Illustration René Le Honzec)

Certes, ça aurait été mieux dʼavoir un plan pour après. Certes, une opposition interne plus structurée nous aurait aidé, pour lʼaprès. Certes, on aurait aimé que les Libyens eux-mêmes puissent résoudre le problème. Etc. etc. Hélas, toutes ces exigences – accessoires – sont absentes. Même cumulés, ces « défauts » nʼarrivent cependant pas à contre-balancer lʼargument – unique mais majeur – que je viens dʼévoquer et qui plaide pour lʼintervention. Bien sûr, une intervention visant clairement à protéger les civils (ce qui implique, probablement, éliminer Kadhafi et sa clique). Pour lʼaprès on verra… en spectateurs ! Surtout pas comme acteurs.

Je suis surpris que des libéraux puissent se perdre dans des argumentaires accessoires au point dʼoublier les fondamentaux. À moins quʼon mʼexplique que le prix potentiel du baril de pétrole dans les années qui viennent est un argument du même poids que le respect de la vie humaine et de la liberté individuelle.

PS : Depuis la rédaction de ces lignes, les « Occidentaux » ont décidé dʼagir. Dans un sens qui nʼest pas éloigné de ce que je considère comme juste. À force de critiquer les « technocrates » qui nous dirigent – et Dieu sait quʼon a de nombreuses raisons de le faire! – serions-nous, libéraux, tombés dans le travers consistant à être systématiquement contre ?