Pourquoi la France ne doit pas intervenir en Libye

Une fois de plus, Nicolas Sarkozy a pris les devants et lancé une proposition sans consulter l’Assemblée

Une fois de plus, Nicolas Sarkozy a pris les devants et lancé une proposition sans consulter l’Assemblée nationale (la constitution lui en donne le droit, mais est-ce pour autant acceptable ainsi ?), sans consulter ses partenaires européens au moment où il plaide pour une Europe politiquement unie. L’Allemagne a fort peu apprécié cette nouvelle incartade sarkozyste. On peut les comprendre, surtout que les pays hostiles à cette offensive sont nombreux derrière elle. Avons-nous envie, Français, de nous trouver dans une guerre dont nous ne contrôlons pas le déroulement, dans un environnement fragile et instable ?

Surtout, sans légitimité internationale, une telle intervention ne peut qu’affaiblir politiquement et démocratiquement l’opposition à Kadhafi. D’abord, comme l’a très bien exprimé John Stuart Mill au 19e siècle : « Quant à décider si un pays est fondé à aider le peuple d’un autre État à combattre son gouvernement pour obtenir des institutions libres, la réponse sera différente selon que le joug que la population cherche à rejeter est impose par un gouvernement purement indigène ou par une puissance étrangère […] Si la contestation oppose seulement un peuple et des dirigeants indigènes, et que ceux-ci n’utilisent pour leur défense que des forces indigènes, je répondrai par la négative. La raison de cette réponse négative, c’est qu’il est bien rare que quoi que ce soit nous assure que cette intervention, même si elle est couronnée de succès, sera pour le bien du peuple en cause. Le seul test pour savoir si un peuple est apte à se doter d’institutions populaires, c’est le fait que ce peuple, ou une portion suffisante de ce peuple, capable de triompher dans la lutte, soit prêt à braver la peine et le danger pour sa libération […] si un peuple n’a pas de la liberté un amour suffisant pour être lui-même capable de l’arracher à ses oppresseurs intérieurs, la liberté qui lui sera octroyée par des mains étrangères n’aura rien de réel, ni de permanent. » Lumineux.

Enfin, la lutte internationale contre Al Qaïda est guerre contre un péril qui se nourrit du sentiment d’ingérence de l’Occident, coupable à ses yeux du soutien aveugle des dictatures corrompues d’Arabie Saoudite, d’Égypte, de Libye… Participer à l’une des révolutions en cours, c’est assurer le renforcement de cette doctrine contre laquelle nous dépensons des dizaines de milliards de dollars chaque année, et au nom de laquelle nous subissons une série de lois gravement attentatoires à notre intimité et à nos libertés légitimes. Alors qu’Al Qaïda est affaibli par les évènements historiques en cours (qu’elle n’a pas plus vu venir que nos ambassadeurs), voulons-nous lui redonner du poil de la bête, un motif pour repartir ?

S’engager dans un conflit dont nous ne connaissons ni l’issue, (l’armée libyenne semble limitée à écouter les experts, les mêmes qui nous assuraient que le conflit afghan serait vite réglé) ni les acteurs, ni les conséquences géopolitiques sinon que nous risquons de mettre l’Europe en danger, tout ceci me parait insensé.