Les grenouilles dans l’eau froide

La tyrannie économique, tout comme celle exercée envers les droits de l’Homme, conduit au désastre

Mohamed Bouazizi ne possédait pas d’autorisation officielle. Après avoir vainement supplié l’administration tunisienne de lui légaliser son outil de travail — une charrette de fruits et légumes —, le vendeur ambulant s’est immolé devant le palace du gouverneur. Son sacrifice fit imploser la Tunisie, jusque là si engoncée dans le confort du despotisme silencieux.

Ce terrible drame humain nous rappelle que la tyrannie économique, tout comme celle exercée envers les droits de l’Homme, peut conduire au désastre. Sournoise, elle tue l’initiative individuelle, ruine silencieusement des familles, démolit le lien social naturel entre les hommes. Mohamed Bouazizi ne demandait rien à personne. Il voulait juste jouir de sa liberté d’exercer un commerce lui permettant de nourrir ses proches. Au nom d’on ne sait quelle obscure raison, l’administration tunisienne l’en a empêché. Qu’importent d’ailleurs les raisons : au nom de quelles valeurs certains hommes, regroupés sous le nom de parlement ou de gouvernement, devraient-ils arbitrairement limiter l’action pacifique d’autrui ?

Notre monde gagnerait à comprendre que les restrictions économiques ne valent pas mieux que les atteintes aux droits de l’homme. Taxer un entrepreneur, fixer les limites de son activité, réduire par la loi ses possibilités d’embauche ou de développement, constituent autant de formes sournoises d’emprisonnement. Le combat pour la défense des droits fondamentaux passe donc aussi par la liberté d’entreprendre et de jouir du fruit de son travail. C’est ce que peinent visiblement à comprendre certains gouvernements qui, au nom d’une omniprésente régulation, donnent naissance à quantité de lois néfastes au développement économique. Ces réglementations s’accompagnent généralement d’un accroissement de la bureaucratie et des moyens financiers nécessaires à sa mise en place. Tout l’art de l’État consiste à ce que les individus ne se rendent pas compte de cette emprise renforcée sur leur portefeuille et sur leurs libertés. Les ponctions indolores sont les meilleures alliées des gouvernements. Colbert, qui s’y connaissait en matière d’innovation fiscale, jugeait important de « plumer l’oye sans qu’elle criaille« . Au 10e siècle, les paysans byzantins fuyaient leurs propres terres pour échapper aux collecteurs d’impôts. Au 18e siècle, Turgot conseillait à Louis XVI de ne pas s’éloigner des fondamentaux de l’économie libre. Depuis ce temps, l’économiste Arthur Laffer a mathématisé le bon vieux proverbe selon lequel « trop d’impôt tue l’impôt », plusieurs pays sont passés avec succès à la flat tax, d’autres ont renoué avec la croissance grâce aux baisses de charges. En Belgique, où l’oppression fiscale est l’une des plus élevées au monde, rien ne bouge. 32e mondial au classement des libertés économiques, notre pays reste épinglé pour ses énormes dépenses publiques. Aujourd’hui, plus de 70% du pouvoir d’achat est confisqué par l’État. La hausse concomitante de l’endettement des ménages, la faillite virtuelle de nombreuses communes et la stagnation du taux de risque de pauvreté sont-ils dus au hasard ?

L’Histoire nous enseigne que la fiscalité excessive et les lois scélérates ont joué un rôle important dans les grandes révolutions modernes. En 1776 dans le port de Boston, tout comme aux grilles de la Bastille treize ans plus tard, des hommes épris de changement se soulevèrent contre les privilèges et contre l’injustice fiscale. Les révolutionnaires contemporains ne font plus couler le sang, mais leur action est tout aussi réelle. Une étude de flux migratoires montre ainsi que les Américains quittent les États les plus fiscalisés pour se réfugier sous des cieux où leur portefeuille ne sera pas vidé. C’est un réflexe de bon sens. Depuis longtemps, l’impôt ne sert plus seulement à financer des « biens publics » ; il est devenu un outil pour modifier le comportement des individus (accises sur le tabac ou l’alcool, fiscalité « verte » sur les automobiles ou autres produits polluants). Je m’étonne que personne ne s’offusque de cette forme, devenue commune, de servitude.

Depuis nos moelleux fauteuils, il est aisé de dénoncer la fermeture d’Internet par les autorités égyptiennes, ou les atteintes à la liberté d’expression constatées de Caracas à Budapest en passant par Moscou. Twitter et Facebook sont devenues des armes redoutables entre les mains des peuples, malgré les tentatives — souvent pathétiques — d’en contrôler l’accès. Wikileaks est une arme encombrante pour les diplomaties du monde et, dans les pays actuellement agités par les troubles, l’une des premières préoccupations des gouvernements est de cadenasser l’information. En revanche, qui s’offusque de l’instauration d’un droit de douane, de la création d’un nouvel impôt ou de la fixation arbitraire d’un temps maximum de travail ? Qui serait prêt à monter aux barricades à chaque hausse de l’inflation, à chaque plan de sauvetage privilégiant les grosses entreprises, quand tant de PME font faillite chaque jour ? Un ami à qui je posais la question m’a répondu : « tant que leur assiette est pleine, les gens ne bougeront pas ».

Finalement, nous sommes un peu comme ces grenouilles plongées dans l’eau froide et gagnées par l’apathie : nous ne réagissons qu’à l’apparition des premiers bouillons. Un jour, le gouvernement vous empêche de vendre votre marchandise à un voisin qui en aurait pourtant bien besoin. Le lendemain, il surveille ce que vous placez sur votre ordinateur. Il remplace le mot « vidéo-surveillance » par le mot « vidéo-protection », parce que tant que vous ne faites « rien de mal », il vous laisse en paix. La définition du mal, elle, sèche avec l’encre des textes législatifs. Paternels et rassurants.

Le surlendemain, vous vous rendez compte qu’il devient difficile d’accéder aux moyens essentiels de subsistance. Votre famille meurt de faim, mais vous êtes exclu administrativement et militairement de l’économie libre. Et puis, comme ces Tunisiens, ces Algériens, ces Égyptiens, vous découvrez des idées jusque là jamais portées sur la place publique. Vous sortez dans la rue pour ériger ce nouvel horizon au rang d’espoir. Seriez-vous prêt, comme Mohamed Bouazizi, à en mourir ? Quel que soit votre sort, ne l’oubliez jamais : la liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté d’information, jouent un rôle essentiel dans votre révolution personnelle.