Achille et la tortue

Une application économique du fameux paradoxe formulé par Zénon d’Élée

Chacun sait que dans la course entre Achille et la tortue, le héros ne dépassera jamais le reptile : entre la tortue et Achille, il faut dépasser la ligne médiane or la ligne médiane par définition ne peut pas disparaître, seulement rétrécir. Ce paradoxe mathématique vient à l’esprit en lisant – pourquoi pas – les statistiques de revenus tout juste publiées par la Banque mondiale.

Il s’avère que le revenu par habitant en Chine est de $4.000 en PPP (parité de pouvoir d’achat) contre $40.000 aux États-Unis (idem ou presque en Europe de l’Ouest). Donc, lorsque la richesse nationale US croît de 2% (trend moyen) , un Américain moyen passe de $40.000 à $40.800  (+800); dans le même temps, le PIB chinois progresse de 9%, le Chinois moyen passe de $4.000 à $4.360 (+360) : donc l’écart de revenu profite aux Américains ou aux Européens. Les Chinois ne ratttrapent pas les Occidentaux : bien au contraire, l’écart se creuse ! Les statistiques inversent les idées reçues, les espoirs de certains et les peurs des autres.

La mondialisation du progrès économique réduit la pauvreté de masse mais  elle accentue les écarts de revenus entre la nations.

Autre révélation : les 10% de Chinois (ou d’Indiens) les plus riches, restent globalement plus pauvres que les 10% d’Américains ou d’Européens les plus pauvres. En somme, si vous avez râté la révolution industrielle, il y a deux siècles , vous aurez du mal à rejoindre le peloton de tête.

La Banque mondiale ne mesure malheureusement pas les biens non marchands sur lesquels insiste à juste titre l’économiste Amyarta Sen (la liberté, le bonheur, l’air pur) ce qui favorise (indûment ?)  la Chine par rapport à l’Inde (celle-ci est deux fois plus pauvre que la Chine en PPP, mais on y est dix fois plus libre).

Et si on mesurait l’espoir (lié au trend de croissance) peut-être vaut-il mieux croître qu’être déjà riche : l’espoir fait vivre ?  Ce qui expliquerait que les Chinois soient en ce moment plus optimistes que les Occidentaux. Une  autre nuance importante : ces statistiques de revenus disponibles en PPP ne prennent pas  en compte l’accès à des services publics améliorés (eau potable par exemple ou meilleures écoles), ni le fait que certains produits ou services sont devenus moins chers : le téléphone devenu universel, même pour les pauvres du monde.

Ultime enseignement : depuis 1980, les écarts de revenus entre nations riches et pauvres s’accroissent bien que les pauvres deviennent moins pauvres, mais aussi les écarts de revenus s’accroissent entre plus riches, toujours plus riches, et les pauvres moins pauvres, dans les nations riches et pauvres. Ce paradoxe, qui devrait normalement être tempéré par les politiques de redistribution – ou d’aide – ne s’explique pas totalement : Ken Murphy (Chicago) a constaté un lien entre diplômes et revenus, l’éducation surmultipliant les écarts de revenus plus que dans la passé. Peut-être. Une autre explication, non vérifiée, les plus riches en vitesse accélérée, sont ceux qui ont accés au marché mondial : LVMH ou Wall street plutôt que l’épicier de quartier, même si l’épicier travaille plus.

Conclusion de Branko Milanovic, Banque mondiale, l’expert du sujet : la richesse est avant tout déterminée  1° par le lieu de naissance, puis  2° par la fortune des parents et 3° accessoirement par le talent et la chance. Pour une personne  pauvre née dans un  pays pauvre, migrer reste donc  le plus court chemin vers le mieux-être. (Ou épouser le chef de l’État.)