Ambiance tendue au sommet européen

Les chefs de l’UE se rencontrent pour tenter de recoller les morceaux de la zone euro

Les chefs de l’UE se rencontrent aujourd’hui pour tenter de recoller les morceaux de la zone euro (tout en abordant d’autres défis assez compliqués comme l’Égypte et la sécurité énergétique).

Le quotidien hollandais Volkskrant a publié hier un article (« Leer eens eerst je broek op te houden ») observant combien l’atmosphère dans les cercles diplomatiques européens est en train de devenir de plus en plus abrasive et tendue. Le journal affirme avoir obtenu diverses citations de diplomates qui rendent bien clairs que la crise de la zone euro et les sauvetages en cours compliquent les relations entre Européens.

Et ce n’est pas joli joli. Voyez un peu :

Un diplomate d’un pays « petit et riche » trouve difficile de rester calme, et ne peut résister à exprimer sa colère envers ceux qu’il appelle explicitement les PIGS (le Portugal, l’Irlande, la Grèce et l’Espagne – Spain en anglais). Il déclare :

« C’est incroyable. Ces pays sont encore là à prendre de belles postures. Et moi, je me dis, en mon for intérieur, éh bien éh bien, peut-être devriez-vous d’abord apprendre à vous tenir debout sur vos deux pieds. »

Quand on lui demande s’il n’est pas insultant en utilisant un tel langage, il s’emporte :

« C’est de leur propre faute [pourquoi] les Hollandais qui travaillent dur et les Allemands qui épargnent [devraient-ils payer l’addition] pour les Grecs qui continuent à faire grève en permanence alors qu’ils ont déjà reçu €110 milliards de soutien d’urgence de notre part ? »

Un diplomate allemand s’échauffe de plus en plus en parlant de l’appel du président de la commission Barroso à renforcer le fonds de sauvetage de la zone euro avec encore plus de cash. Frustré, il s’exclame :

De l’argent de qui Barroso parle-t-il ? Du sien ? Non ! C’est l’argent des Allemands, des Hollandais, des Français, des Finnois. Est-ce vraiment dingue de sentir monter la frustration ?

Un officiel de haut rang de la commission se plaint de « l’humeur de plus en plus rugueuse ».

« Rien que le mot PIGS. L’image que ça évoque, ce sont des nordiques qui doivent payer pour un tas de paresseux qui se prélassent sous des palmiers au bord de la Méditerranée. Ça laisse des traces. La plupart des citoyens des pays d’Europe du Sud n’ont rien fait pour mériter ces blâmes sur la situation économique de leurs pays. Mais on les décrit comme la lie de l’Europe. »

Un diplomate portugais ajoute :

« Je vois mes collègues allemands et hollandais devenir de plus en plus autoritaires, comme si c’était eux qui étaient en charge. Même les Finlandais, qui d’habitude n’ouvrent pas la bouche, interviennent […] En même temps, je m’implique de moins en moins dans la  discussion. »

Un diplomate d’Irlande – qui vient de recevoir 85 milliards de prêt d’urgence de l’UE et du FMI – abonde dans le même sens :

« Retenez bien mes paroles, c’est comme ça que ça se passe. Ce sont nos banques qui se sont cassé la figure, pas les banques allemandes. C’est notre économie qui est par terre, pas l’économie hollandaise. Nous avons perdu, et dans ce cas là il faut savoir se tenir à carreau. »

L’Espagne, qui se perçoit comme une des grandes puissances de l’UE, a plus de mal à accepter le nouvel équilibre des forces. Le ministre espagnol aux affaires européennes Lopez Garrido a dit en privé à des journalistes :

« C’est une chose d’accepter que l’Allemagne et la France sont importantes pour l’UE. Mais c’est tout autre chose d’accepter qu’elles imposent un ultimatum. »

Les frustrations montent autour du moteur franco-allemand, qui ressemble de plus en plus à un tank. « Si les 25 autres membres voulaient bien signer ici » voilà comment un officiel de la commission résume l’humeur ambiante.

L’Allemagne, en particulier, provoque beaucoup de colère. La France est prise moins au sérieux. Un diplomate d’un pays d’Europe de l’Est note :

« Ce pays, après tout, c’est un peu un musée en plein air. Qu’on puisse garder de tels grands airs avec un État momifié et une paire d’usines de voitures, ça crée de la jalousie, mais pas d’agacement ni de crainte. »

Un diplomate allemand commente que le sommet de Deauville, où Merkel et Sarkozy se sont mis d’accord pour pousser un nouvel ordre économique dans la zone euro,

« a été un désastre en matière de communication […] ça ressemblait à un diktat. Mais sans Deauville, nous en serions toujours au stade des belles paroles. »

Un diplomate irlandais remarque que « la dynamique au sein de l’UE a complètement changé  » et ajoute que l’Allemagne a évolué d’un rôle de « médiateur » en 2007, quand le pays a détenu la présidence de l’Union Européenne,

« à un rôle de modèle, mais un modèle qui s’impose de façon impérative. Je comprends ça, remarquez, nous on touche, et eux, ils paient. »

L’officiel de la commission ajoute qu’elle reçoit plein de remarques des chefs des pays du sud :

« Ils disent qu’on les rabaisse, qu’on les met sur la touche. Toute la commission s’inquiète. Nous devrions vraiment faire attention. Ça laisse des traces. Le sang colle aux murs. »

Il note, cependant, qu’il n’y aura pas de révolte, à cause des discussions qui se préparent sur le budget à long terme de l’UE : « ils ne mordront pas la main qui les nourrit ».

Eh bien dites donc. Certains avaient dit que l’union monétaire était un rêve. Si tel est le cas, l’Europe se réveille désormais en plein cauchemar.

Sont-ce là des chamailleries normales dans des circonstances tendues, ou bien quelque chose de plus ? Nous ne sommes pas sûrs, mais, comme le prédisait Milton Friedman en 1997 :

« L’euro va aggraver les tensions politiques au point que les chocs économiques, qui frappent les pays plus ou moins gravement, mais qui jusqu’à présent pouvaient être gérés par des ajustements de taux de changes, vont se transformer en controverses politiques. »

Repris du blog d’Open Europe avec l’aimable autorisation de ses responsables.