Libéral heureux

Daniel Hannan (Crédits : Berchemboy, licence Creative Commons)

Libéral est-il de nouveau en train de devenir un gros mot

Mon vieil ami Sholt Byrnes demande, dans le New Statesman, si libéral est de nouveau en train de devenir un gros mot. Il se rappelle comment le candidat présidentiel Américain Michael Dukakis a été tabassé avec cet épithète jusqu’à n’être plus qu’une pulpe sanguinolante, aux élections de 1988, et cite deux exemples contemporains du libéralisme en retraite, l’un ayant à voir avec les droits des homos aux Etats-Unis et l’autre avec le multiculturalisme en Allemagne.

Si on gratte les bernacles qui se sont attachées à lui, le mot « libéral » est en fait assez attirant. Il signifie engagé pour la liberté, généreux, tolérant.

En politique, bien sûr, les mots acquièrent des connotations. Pour autant que je puisse dire, l’usage de « libéral » et « conservateur » pour désigner des factions idéologiques opposées, a commencé dans le monde Hispanique au début du XIXème siècle. Pour généraliser, les conservateurs (parfois appelés les Blancs en Amérique du Sud) étaient pour l’église catholique et les intérêts agraires, alors que les libéraux (parfois appelés Rouges) étaient pour la laïcité et un plus grand droit de suffrage.

Les commentateurs Nord Américains ont emprunté ces termes et les ont utilisés pour signifier, respectivement, la droite et la gauche. Comme les Républicains et les Démocrates n’étaient pas divisé nettement selon une ligne droite / gauche (et ne le sont toujours pas entièrement), d’autres étiquettes étaient requises.

Nombreux sont les politiciens qui insistent sur le fait que droite et gauche ne sont plus des termes utiles (quoique qu’il ne m’est toujours pas arrivé d’en trouver un qui ne les trouve pas, en fait, très utiles en privé). Des fois, bien sûr, ces dénominations peuvent prêter à confusion. Mais il y a une raison pour laquelle elles sont toujours en usage après plus de 200 ans : à toute époque et dans toutes nations, certaines idées politiques tendent à se regrouper avec d’autres. Ceux qui croient à plus d’imposition croient aussi souvent aux lois anti discriminations; ce qui croient aux familles fortes tendent à croire au contrôle de l’immigration. Pas toujours; mais assez fréquemment pour rendre pratiques des étiquettes descriptives vastes.

Tout de même, comme je le dis, les gens sont souvent comme des vierges effarouchées quand il s’agit d’appliquer les mots droite ou gauche à eux-même. La gauche américaine préfère se qualifier de « liberals »; la gauche Britannique a un faible pour progressistes.

Et c’est là que survient le malentendu. Au sens étymologique strict, le libéralisme signifie un engagement pour la liberté individuelle. Et, alors même que la plupart des gens de gauche sont des libéraux au sens de la défense des droits civils, de l’opposition aux contrôles d’identité, du soutien aux procédures régulières et de ne pas apprécier l’autorité des évèques et des monarques, ils étendent rarement leur libéralisme jusqu’à ne pas apprécier le pouvoir des bureaucraties étatiques, ou à voir l’imposition comme une diminution de l’autonomie personnelle. Donc, pour reprendre l’exemple de Sholto, l’égalité pour les homos est bien un thème libéral. Mais les questions d’immigration et de multiculturalisme sont plus compliquées. Autant on peut certainement avancer l’argument que la liberté personnelle implique le libre mouvement des peuples à travers les frontières, autant elle implique aussi le démantèlement d’une bonne partie de l’Etat prodvidence qui crée des opportunités pour les immigrants en premier lieu.

Tout comme Sholto, je trouve que la tradition libérale Britannique est une tradition honorable. Elle a à son nom de grandes réussites: la suprémacie du parlement, la tolérance religieuse, la méritocratie, le vote des femmes, la légalisation de l’homosexualité. Je suis, comme le savent mes lecteurs habituels, un Whig. Je crois au particularisme Britannique, à la souveraineté du parlement, à la liberté individuelle, à un gouvernement réduit et au contrôle démocratique maximum. J’aurais été pour le parlement en 1642, pour la révolution en 1688, pour la réforme en 1832, pour Gladstone contre Disraeli. J’aurais probablement été un de ces Whigs qui ont rompu avec le parti libéral quand il a commencé à dériver vers la sociale démocratie à la fin du XIXème siècle (le suffixe « and Unionist », dans le nom de mon parti, date de la fusion de ces « libéraux unionistes » avec les conservateurs de Bonar Law en 1912).

Parce que « liberal » aux Etats-Unis, veut simplement dire « de gauche », les Américains qui croient en un maximum de liberté ont opté pour l’appellation libertariens, un petit nom qui a traversé l’Atlantique dans les années 70, mais qui n’a pas vraiment pris de ce côté ci. Appelez le comme vous voulez, c’est un crédo aussi convaincant qu’aucun autre sur la place du marché. Je laisse le dernier mot à John Stuart Mill :

La seule liberté digne de ce nom est celle de poursuivre notre propre bien être comme bon nous semble, tant que nous ne tentons pas de priver les autres du leur, et que nous ne gênons pas leurs efforts pour l’obtenir. Chacun est le bon gardien de sa propre santé, qu’elle soit corporelle, mentale ou spirituelle. L’humanité y gagne plus en souffrant que nous vivions les uns les autres comme bon nous semble, qu’en obligeant chacun à vivre comme il convient au reste.

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