Douglass North, économiste exceptionnel

Publié Par Jasmin Guénette, le dans Économie générale

Par Jasmin Guénette.

Parmi les économistes qui ont été nobélisés, Douglass North est probablement l’un des plus originaux de tous. Né le 5 novembre 1920 et mort il y a moins d’un an (il aurait 96 ans aujourd’hui), Douglass North peut être considéré comme l’économiste qui a voulu répondre à la question la plus fondamentale de l’histoire humaine : comment certains pays deviennent-ils riches alors que les conditions de vie matérielles ne s’améliorent pas dans d’autres ?

La sortie de la pauvreté

Jusqu’à la révolution industrielle, le bien-être matériel de l’humanité a peu changé. L’espérance de vie, le revenu par personne et la qualité de vie n’ont presque pas augmenté pendant des siècles. Les périodes de progrès étaient longues et modestes. Elles étaient généralement suivies d’effondrements catastrophiques et de reprises lentes et pénibles. Malgré les différences entre certaines régions du monde (l’Inde et la Chine ont été longtemps plus riches que l’Europe), la pauvreté était plus ou moins la norme partout.

Puis, au 17e siècle, les Pays-Bas ont commencé à se démarquer en tant que première société où l’on peut reconnaître une prospérité beaucoup plus largement répandue au sein de la population. La Grande-Bretagne a ensuite connu sa révolution industrielle à partir de la fin du 18e siècle. Et dans le siècle qui a suivi, la France, l’Italie, l’Allemagne, les pays scandinaves, le Canada, l’Australie, le Japon, les États-Unis et quelques autres pays ont connu une croissance qui a permis d’extirper des centaines de millions de personnes de la pauvreté abjecte dans laquelle ils se trouvaient. Mais pourquoi seulement ces pays ? Pourquoi a-t-il fallu attendre jusqu’à tout récemment pour que d’autres sociétés, en Asie et en Afrique par exemple, se joignent à ces pionniers de la croissance économique ?

La Grande divergence

Au cours de sa carrière, dont la grande partie s’est déroulée à l’Université de Washington, Douglass North a encouragé ses étudiants à mesurer cette « grande divergence ». Plusieurs d’entre eux se sont convertis au métier d’historien et ont développé des séries statistiques afin de mesurer les économies du passé. À partir de ces données, il est possible de comprendre plusieurs des raisons de la grande divergence.

C’est ici que se trouve la plus grande contribution de Douglass North. Sa réponse se résume en fait en un mot: les institutions.

Selon North, il y a des contraintes auxquelles nous faisons face tous les jours qui nous empêchent de maximiser notre bien-être. Afin de minimiser les problèmes causés par ces contraintes, nous concevons des institutions.

Nécessité des institutions

Considérons le cas du commerce international. Avant l’ère des télécommunications, il était difficile de communiquer rapidement des informations cruciales à propos d’échanges profitables. Par exemple, un marchand londonien n’avait aucune façon simple de confirmer l’honnêteté d’un marchand turc (et vice versa). En développant des institutions qui permettent de résoudre ces problèmes, les marchands peuvent plus facilement effectuer des échanges mutuellement bénéfiques.

Il y a plusieurs exemples de ce genre d’institution : des codes de conduite à l’intérieur de réseaux de marchands qui partageaient une religion commune, des rites d’initiation afin de mieux identifier ceux qui n’étaient pas prêts à se commettre pleinement ou même des codes de lois privés. Ces institutions peuvent aussi prendre la forme de lois et réglementations mises en place par les gouvernements. Mais très simplement, le but d’une institution est de créer des « règles du jeu » qui punissent les tricheurs, permettant ainsi à des échanges de se produire.

North a développé cette pensée dans une dizaine de livres et en est venu à affirmer que les sociétés qui s’enrichissent sont celles qui développent des institutions qui permettent aux marchés de fonctionner. Si les institutions assurent la sécurité de la propriété privée, protègent les individus contre la violence arbitraire et permettent aux prix de véhiculer l’information nécessaire quant aux meilleures utilisations des ressources disponibles, elles assureront un développement économique considérable. Si elles ne réussissent à créer cet environnement stable, le développement ne se produira pas.

North a aussi expliqué en détail comment certaines sociétés peuvent persister dans le maintien d’institutions inefficaces. C’est le cas lorsqu’une institution produit des gains importants concentrés au sein d’une petite minorité qui a intérêt à militer pour son maintien, alors que les coûts sont largement répartis de telle sorte que presque personne n’a intérêt à s’opposer à cette institution.

À son décès, North essayait encore d’affiner quelques éléments de sa pensée. L’essence de son propos est déjà largement acceptée au sein de la profession. On peut mesurer cette influence en observant la grande popularité du livre Why Nations Fail, qui explique pour un grand public le rôle des institutions. Son auteur, Daron Acemoglu, se situe dans la tradition de North par son approche théorique. Clairement, Douglass North a laissé une marque indélébile sur la profession économique.

Sur le web

  1. cette analayse est excellente Pourquoi des societes ou groupes construisent et pas d autres ? question ? une reponse objective le defaut d institution raisonnee et capable de se juger face au systeme mi theocratique mi traditionnel

  2. philippe gachet-mauroz

    voila un article qui me porte a avoir un regard un peu plus positif sur nos « institutions » notre administration étatique…
    Intuitivement, j’imagine qu’une bonne organisation sociétale montre son éfficacité face à d’autres nations (souvenirs de mes cours d’histoire de Rome et des romains…)
    Intuitivement j’imagine aussi qu’à un moment trop d’institutions tue l’organisation…
    A 58 % de ponction fiscale…j’imagine que nous en sommes à ce stade…l’institution ne travaille plus pour la nation mais pour elle même…comme l’obésité morbide

    1. Je pense qu’il ne faut pas confondre « institutions » et « Etat » – c’est une des erreurs majeures du socialisme de penser que seul l’Etat est une institution légitime; c’est peut-être même ce qui le définit. Un grand nombre d’institutions se sont développées en dehors d’un cadre étatique. Voir par exemple le rôle de la lettre de change dans le développement du commerce au Moyen-Age.

      1. exact c est une erreur l institutin doit etre critique en toutes situations

    2. A propos de Rome, le degré de civilisation distinguant Rome de ses « concurrents » était tel que les populations ne devaient pas réfléchir longtemps avant de choisir les meilleures institutions. Conformément à votre intuition, il convient d’observer de quelle manière les institutions romaines ont évolué pour finir par imploser. Pour faire court, l’Etat romain avait déjà fait le choix de l’obésité immorale, tout comme les Etats de la plupart des pays occidentaux actuels.

      Outre North, lire Coase et de Soto permet de bien cerner la question.

      Lire également :
      http://www.contrepoints.org/2015/01/04/193278-les-derniers-jours-de-rome-michel-d
      http://www.contrepoints.org/2014/07/08/171609-rome-du-liberalisme-au-socialisme-de-philippe-fabrye-jaeghere

      1. Rome est mort de son gigantisme . il ne faut pas oublier les populations vivant tout autour nombreuses l assimilation difficile , non comme les gaulois entre autres qui ont fructifie l acquis romain

      2. https://www.youtube.com/watch?v=qh7rdCYCQ_U

        Un État n’est pas nécessaire pour faire respecter les droits de propriété, il est nécessaire pour les faire disparaître…

    3. A 58 % de ponction fiscale…

      C’est à peu de chose près le chiffre officiel.

      Ajoutez y le poids de la réglementation idiote et inutile, genre réglementation thermique, et vous dépassez les 60%.
      Vous y ajoutez les provisions qu’il serait censé de faire pour le retraites futures des fonctionnaires, soit au moins 3 fois ce qu’ils cotisent, et vous devez bien friser les 65%.

  3. Aussi brillant qu’il soit il n’a pas inventé l’eau chaude :
    La réglementation est la base sur laquelle s’appuie toutes les sociétés , cette base peut être de qualité ou instable et fragile mais toutes finissent par se fragiliser avec le temps si on ne les entretient pas ou si on ne les adapte pas aux changements envirronementaux.
    Us et coutumes sont les bases ,l’institution le maçon….. ça bouge a la vitesse d’une tortue mais ça finit avant les lievres….les pays emergents n’ont pas finit d’émerger.. ttrop tard pour eux.

    1. les pays emergents n’ont pas finit d’émerger.. ttrop tard pour eux.

      Hum, douce certitude nappée … d’incertitude :mrgreen:
      La France va s’immerger, comme le Titanic.

  4. Intéressant. Il est clair que les grands gagnants sont les pays où les règles sont favorables au commerce et à l’enrichissement. Un certain individualisme (l’individu réfléchit et décide lui même) encouragé par les institutions (pas de religion ou d’idéologie étouffante, respect de la propriété, prélèvement par la collectivité limité au raisonnable…) est manifestement un atout. Il faudrait néanmoins affiner l’analyse. Pourquoi les pays occidentaux chrétiens sont ils les meilleurs ? Pourquoi parmi les chrétiens les protestants semblent ils mieux réussir dans l’enrichissement ? Dans quel sens va jouer la tendance à l’indifférence religieuse des pays occidentaux ? Les institutions gravées dans le marbre de la loi sont elles plus ou moins importantes que les institutions implicites découlant des traditions culturelles ?

    1. analyse exacte la realitehistorique le demontre la pensee chrtienne a ete liberatrice malgre des erreurs la reforme a ete profitable la reforme est la regionalisation du christianisme romain

  5. La croissance économique est simplement lié au fait de respecter les droits fondamentaux des individus.

    Plus on les respecte, plus on croit, moins on les respecte, moins on est prospère et heureux.

    Ce n’est pas l’existence de l’état ou d’institutions qui amène cela, c’est le respect de ces droits.

    Ils peuvent être respectés sans existence de l’état ou d’institutions …

    1. Alors nommez-moi un pays qui s’est développé sans institutions telles que la protection des droits de propriété et l’égalité devant la loi?

      En passant, voici mon analyse de « Why Nations Fails »:

      https://minarchiste.wordpress.com/2015/06/04/limportance-des-institutions-pour-le-developpement-economique/

      1. Excellent, cela donne envie de lire A&R. Les systèmes inclusifs sont manifestement supérieurs aux extractifs. Cela rejoint ce que j’écrivais plus haut. Les systèmes où une minorité vit aux dépends d’une majorité peuvent s’appuyer sur certaines formes de religion, sur l’idéologie ou simplement sur la force brutale mais cela donne toujours le même résultat. Ils ne peut lutter contre des systèmes libérant et récompensant l’ensemble des entrepreneurs. Avec cette grille de lecture on peut se demander si nos systèmes avec une élite endogamique (par exemple la France avec sa classe politique hypertrophiée, son ENA, son microcosme média et sa classe bobo) ne sont pas en train de régresser vers l’extractif. Cela pourrait expliquer la croissance de plus en plus molle que l’on constate depuis quelques dizaines d’années.

      2. @ minarchiste : vous confondez institutions et respect des droits fondamentaux.

        Un peu comme ceux qui pensez au temps de louis 16 qu’un pays sans roi c’était impossible.

        La protection des droits fondamentaux peut être obtenue par la concurrence des sociétés privées de sécurité et des sociétés privées de justice, les institutions étatiques supposant un monopole incompatible avec la protection réelle et totale des droits fondamentaux.

        Bientôt, vous allez défendre le code du travail français pour protéger le travailleur !!!

        Ce qui protège le travailleur, le consommateur, c’est la concurrence des producteurs …

        1. Et comment organisez vous la concurrence s’il n’y a pas d’institutions pour faire respecter les droits fondamentaux ? Le far west avec des bandes armées ?

          1. @ JCB : à bon, la concurrence s’organise grace à un big brother j’imagine?

            le marché doit être régulé j’imagine ?

            En gros, les êtres humains libres et responsables, ils faut les contrôler/réguler sinon c’est l’anarchie ?

            et quelle est la situation actuelle ? 200 états différents, demain peut-être 250, alors que dans les années 50, il y en avait à peine 50.

            les institutions du zimbawe ou de la corée du nord ne semblent pas très performantes non ?

            Vous prônez un état big brother mondial pour faire respecter les droits fondamentaux ?

            Il y a des institutions pour organiser la distribution de nourriture en France, pour la production de nourriture, de téléphone, etc … ?

            lire « vers une société sans état » de David Friedman pour comprendre…

          2. https://www.youtube.com/watch?v=DIsFkTJNBlw

            Le far-west, vous y allez fort… et puis les « bandes armées »… vous pensez vraiment qu’une société anarcho-capitaliste ressemblerait à Detroit ?

  6. D’où la nécessite d’être intransigeant avec les cas de corruption. En ne se soumettant pas aux règles des institutions, les corrompus nuisent profondément aux peuples qu’ils spolient.

    1. C’est plus compliqué que ça.
      « Corruption » c’est un mot qui juge, mais qui ne définit pas le contenu, et qui est largement utiliser dans les dictatures (ou par des corrompus !) contre les opposants qui contestent leurs règles. Les règles ne sont que des armes qui sont aussi à la disposition de Cahuzac pour faire la guerre à ses adversaires, avant que d’être, parfois, celles qui le feront chuter. Pour un Cahuzac qui tombe (et encore, c’est pas fini …), combien encore en fonction ?
      Quand les « règles des institutions » sont bonnes, il est nécessaire de les faire respecter, mais c’est rarement tout blanc ou tout noir et il arrive trop souvent que ces règles soient un produit et un terreau de la corruption elle-même, bien que toutes les (méta-) règles institutionnelles conduisant à leur adoption aient été formellement respectées. Par exemple le code général des impôts français est un écœurant seau de putréfaction, mais il est « légal ».
      Sur le papier les institutions soviétiques étaient exemplaires (si, si, vous pouvez vérifier), mais la réalité de leur application était beaucoup moins reluisant. Les USA ont les mêmes institution depuis le début, et ils tournent méchamment vinaigre, en ce moment.

Les commentaires sont fermés.