eSport : le gouvernement intervient. L’agonie commence bientôt.

Publié Par h16, le dans Édito

Un nouveau marché se développe, et il n’entre dans aucune des cases, aucun des cerfas et aucun des formulaires de Pôle Emploi, des URSSAF, des grilles de l’INSEE. Il est tellement neuf qu’il n’a même pas encore ses taxes spécifiques ! Alors, vite, vite, il faut agir ! Il faut légiférer.

Heureusement, si la France n’a pas toujours les Lois (alpha et oméga de tout ce qui peut se faire ou s’interdire) adaptées à ces marchés émergents, elle a en revanche toujours l’un ou l’autre ministre pour parer à tout imprévu. Quand le stock de ministres est épuisé, on peut taper dans les intérimaires, les stagiaires et les secrétaires (éventuellement d’État) pour prendre le relais. Et comme cette fois-ci, il s’agit de jeux vidéo, c’est Axelle Lemaire, la stagiaire en charge des bits et des octets, qui s’y est collée.

Ouf, il était temps, tout le monde attendait ça avec une impatience fébrile : les participants rémunérés aux tournois de jeux vidéo vont enfin (ENFIN !) être reconnus dans la loi et toutes les compétitions en rapport vont enfin (ENFIN !) être correctement encadrées, régulées, taxées et subventionnées dans les règles de l’art français.

gifa do something

Il faut dire que depuis des mois, on sentait la communication gouvernementale au taquet sur le sujet : régulièrement paraissait l’un ou l’autre article expliquant bien toute l’ampleur de l’inextricable problème que posait le développement de ces tournois, de cette mystérieuse profession de joueur professionnel et du eSport (« sport électronique ») en général.

Et avec l’arrivée à l’Assemblée de la Loi Numérique d’Axelle Lemaire, loi destinée à couvrir tout un bouquet de sujets plus ou moins en rapport avec le numérique, il était tout naturel que le gouvernement se penche de tout son poids sur le concept général d’eSport. Parce que, comprenez-vous, il faut absolument encadrer cet eSport. Il ne s’agit pas ici de déterminer si tout se passe bien ou pas : on sait qu’il y a des problèmes (mais si !), on sait que ce nouveau marché se développe de façon anarchique (mais si !), on sait qu’il y aura des dérives (comment voulez-vous qu’il n’y en ait pas, voyons, ce n’est pas régulé donc il y aura des dérives, mais si !), la décision d’agir est donc impérieuse et indispensable.

Et qui, mieux que l’État, pour déterminer précisément comment doivent être régulés, organisés et encadrés le sport électronique et les compétitions de jeux vidéo ? Qui pour s’assurer d’un avenir brillant à ces disciplines, mieux que le père du Plan Calcul, l’actionnaire historique de Bull, le géniteur d’applicatifs finement ciselés comme Louvois, ou les institutions qui poussèrent le Minitel en France en déclarant avec une lucidité rarement égalée qu’internet ne serait jamais capable de supporter le commerce électronique ?

Et puis, ce n’est pas comme si nos élus, députés ou sénateurs, n’avaient pas déjà largement montré leur disponibilité, leur ouverture d’esprit et leur justesse d’analyse lorsqu’il s’est agi, par le passé, de réguler, d’encadrer, de subventionner et de taxer le numérique, depuis les jeux vidéo jusqu’aux fournisseurs de contenu en passant par les supports, les habitudes internautiques et autres ! On sait déjà qu’avec cette équipe de choc dans nos Assemblées, on s’assure d’un avenir rutilant.

Pour aboutir à un solide résultat qui sera prochainement écrit sous forme de loi, le gouvernement a donc largement prêté son tendre flanc dodu à tous les acteurs habituels (professionnels du milieu, industriels, lobbyistes) ce qui a permis la production d’un imposant document de 119 pages, écrit petit avec de longues phrases pleines de subordonnées, de typos et d’approximation linguistiques et conceptuelles permettant de faire passer un bel enfumage pour une saine réflexion avec une prise de recul.

C’est ainsi qu’on en vient à proposer de palpitantes avancées légales. Youpi, la France du eSport va pouvoir se développer !

Ainsi, avec ces propositions, les compétitions de jeux vidéo vont enfin pouvoir être retransmises par les télévisions qui n’auront plus à flouter les sponsors pour éviter l’accusation de publicité dissimulée. Tant mieux. Mais là encore, on se demande pourquoi existaient, en premier lieu, les lois qui obligeaient ainsi les télés à se contorsionner de la sorte. Eh oui, dans l’esprit du législateur, le citoyen, petit être fragile (et qui n’a pas toujours un statut, mes enfants, quelle horreur) est compulsivement amené à acheter tout et n’importe quoi s’il voit un logo, un sponsor : jadis, à chaque compétition de Formule 1, il se jetait comme un fou en manque sur le premier buraliste venu pour se procurer des cigarettes par cartouches entières, et allait ensuite dévaliser le rayon alcool du supermarché le plus proche, c’est bien connu. Avec l’eSport, on devait s’attendre au pire, le floutage était donc indispensable. En tout cas, jusqu’à maintenant. C’est mignon.

Dans ces propositions, on trouve aussi notamment le fait d’exempter le sport électronique du régime d’interdiction frappant les jeux d’argent comme la loterie, auquel il est pour l’instant associé. Pas un instant il n’a été question de remettre simplement en cause l’interdiction des jeux d’argent. Tout le monde sait que lorsqu’ils ne sont pas organisés par l’État (comme le loto, l’euromillion, les jeux à grattage, le PMU, et tout le reste, ou presque), ils sont la graine de l’immoralité, du mal et la fin des familles soudées (fond sonore : la Marseillaise, interprétée au moins par Hans Zimmer avec beaucoup de cuivres et un violoncelle fougueux). Autrement dit, plutôt que libérer les citoyens adultes d’un joug obsolète, le gouvernement propose plutôt d’aménager le marigot existant, celui-là même dans lequel on pourchasse les mamies-bingo jusqu’à la ruine ou au suicide, en prétendant ainsi faire le bonheur des participants d’eSport. C’est très mignon.

le bingo, un jeu de mafiosi

Bien sûr, tout ceci serait inutile sans un statut. En France, sans statut, le citoyen n’existe pas vraiment. Petite crotte sèche au bord du trottoir, le sans-statut ne sait pas gagner d’argent, ne sait pas payer d’impôts et de taxes, ne sait pas ce qu’il a le droit de faire ou pas. Sera donc institué un statut légal de joueur professionnel de jeu vidéo, avec (peut-on présumer) une carte professionnelle plastifiée et son petit logo République Française.

Enfin (ENFIN !) le joueur professionnel va pouvoir signer des contrats à durée déterminée ! Forcément, ça manquait terriblement que tous ces gens ne cotisent pas bien comme il faut dans les bonnes cases ! Et lorsque le CDD est terminé, le joueur professionnel va enfin (ENFIN !) pouvoir bénéficier des aides sociales et du reclassement par Paul Employ, un professionnel des aides sociales et du reclassement (reconnu dans le monde entier pour ses capacités en reclassement, et aussi pour ses aides sociales, miam miam). C’est, là encore, trop mignon.

Imaginer traiter les joueurs comme des adultes responsables, voire des indépendants pouvant cachetonner, était impensable. Pire : imaginer laisser tout ce secteur industriel se débrouiller pour trouver par lui-même les types de contrats les plus adaptés était impossible. Heureusement, maintenant que tout sera correctement gélifié dans la loi, avec un statut, on va enfin (ENFIN !) pouvoir voir apparaître une caisse de retraite spécifique, un Syndicat National des Joueurs Vidéo Professionnels, affilié à la CGT, des accords de branche, des horaires et des minimums syndicaux et des tickets restaurants. ENFIN ! Je ne comprends même pas comment les joueurs ont pu se passer de ces éléments essentiels de la vie rémunérée en France.

Aaaah, le Statut ! Trop mignon.

Tout ceci est décidément délicieux. Les plus âgés de mes lecteurs se rappelleront tous les efforts qui furent faits par les pouvoirs publics, dans les années 90, alors que le jeu vidéo se développait furieusement en France. En moins d’une décennie, grâce à l’encadrement, à la régulation et aux fines idées gouvernementales, l’industrie du jeu vidéo française a périclité. De grands noms ont fait faillite. Par exemple, Ubisoft, à peu près seul rescapé des actions dévastatrices du législateur, n’aura dû sa survie qu’à une exfiltration rapide et massive de ses équipes en Roumanie, en Asie et au Canada.

La présente démarche souffre exactement des mêmes tares, des mêmes présupposés et du même hybris que celle qui signa, peu ou prou, l’arrêt de mort du secteur des jeux vidéo en France à la fin des années 90. On peut (naïvement) espérer que des efforts seront faits pour éviter qu’à un texte déjà mal boutiqué ne s’ajoutent les nombreuses dénaturations que lui feront subir le Sénat et l’Assemblée nationale, mais si l’Histoire sert de repère, elle laisse présager d’un sort funeste à l’eSport français.

run you fools
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Sur le web

  1. Ensuite le législateur veillera à ce que l’écart entre les « privilèges naturels compétitifs » des différents joueurs ne soit pas trop grand, et imposera un handicap social juste, car c’est aussi ça la justice sociale ! :v

    Y’avait MLG, maintenant y aura la « Ligue Républicaine Des Jeux Vidéoludiques Compétitifs Socialement Bisous-Compatible »

    Faudra aussi créer une « Commission de Lutte contre la Ludo-publicité »

    Puis demander aux Immortels de se mettre aux meuporgs & cetera, pour bien définir tout le bouzin dans la langue de Molière.

    Et Vive la France Dure, Forte, euh je sais plus…

    1. Euh, la France Morte…

      Pour détourner un de ces slogans à la noix 🙂

  2. PhilippeMurrayRothbard

    H16 saignant et pertinent comme à sont habitude.

    On peut rajouter qu’un encadrement imposé par l’Etat ça apporte surtout des privilèges (tant au niveau des joueurs/équipes/sponsors qu’au niveau des jeux acceptés, sans parler de ceux qui siègeront à la Fédé que nos chers parasites se feront une joie de créer ) et au contraire va masquer tout ce qui est dopage. D’ailleurs il y à déjà de gros scandales en Corée du sud concernant la KeSPA : http://www.millenium.org/starcraft-2/accueil/actualites/sc2-scandale-du-match-fixing-de-prime-matchfixing-en-coree-du-sud-sur-starcraft-ii-prime-accuse-la-kespa-ban-les-coupables-135701

    Que des petites fédérations, guildes, équipes ou autres soient crées de manière spontanée et conviennent entre elles de marche à suivre ou de règlements, cash-prise, organisation des tournois comme c’est actuellement le cas va très bien, et personne n’est lésé (mis à part celui qui veut se faire une rente de situation).

  3. Je suis curieux de voir les acrobaties juridiques de ce statut, sachant qu’une « carrière » dans ce milieu ne dure qu’une dizaine d’années (de 16 à 25 ans)…

    1. Pourquoi 16/25 ans? La plupart des joueurs de JV actuels sont plus âgés que ça… C’est fini le temps où les JV ne concernaient que les 10/12 ans hein….
      Ce qui posera problème, c’est de passer d’un jeu à un autre au fil du temps, ce qui peut rendre leur carrière quelque peu instable…

      1. C’est juste une histoire de réflex. Passé 30 ans vous êtes cuits.

  4. Combat quotidien entre foi dans l’intelligence des humains et foi dans la force arbitraire de quelques humains

  5. Par rapport au point sur les éditeurs de jeux vidéo des années 90 il ne faut pas oublier qu’un certain nombre a coulé suite à un trop plein d’acquisitions – voir par exemple Infogrames, qui fut numéro 2 du secteur derrière EA, et qui s’est écroulé sous son propre poids. Le problème ici n’est pas l’État (le PDG d’Infogrames à l’époque, était en outre particulièrement bien introduit dans les milieux politiques lyonnais).

    1. Un certain nombre dans le monde anglo-saxon on coulée aussi, c’est la destruction créatrice.
      Que la France n’aie que le coté destruction dans ce domaine est le résultat de la fiscalité et de la législation.

      1. la France est loin d’être un looser dans le jeu vidéo c’est juste que le secteur est devenu hypercapitalistique depuis quelques années quand tu vois destiny 1/2 milliard de budget au final le jeu se tape 15 sur 20 sur jeux video c’est juste un world of warcraft like en fps le style de jeu que tu trouve depuis 10 ans sur pc mais les leaders du jeu vidéo sont tellement blindés et la concurrence est pas forcément au beau fixe avec l’essor du movie-game au final se qui coûte le plus cher dans les derniers call of c’est kevin spacey qui apparait en cinématique

      2. le jeux vidéo c’est sony microsoft ubisoft electronic art et basta 5 boites tout le reste c’est du marché de niche avec un titre phare qui aspirent tout un peu comme le cartel des hyrocarbure avant les chocs pétroliers. Pour Star Wars par exemple avec l’épisode 7 electronic art a décroché le pactol du siècle entre 5 et 10 ans d’exclusivité de production de la licence pour les jeux vidéo, en gros quand tu sais que c’était multi marque avant parler de destruction créatrice vaste blague pour info pas mal d’ obsevateur du milieu prévoit tout simplement la fin des consoles d’ ici peu avec le cloud au final retour au origines sur pc plus ou moins.
        Il n’y pas un milieu plus monopolistique surtout que c’est loin d’être similaire au cinéma ou n’importe qu’elle autre secteur du divertissement les coûts explosent d’années en années avec des budgets pubs et com démentiels bon après il y a jeux vidéo et jeu vidéo comme il y a cinéma et cinéma

        1. Nope, le total du vidéoludique c’est 80 milliards et les 25 plus grosse compagnies génèrent environ 50 milliards.
          On est très, très loin de la « niche » en dehors de vos 5 éditeurs.

          1. aucune contradiction avec mon prorpos 25 sur cb de comapgnies nombre de jeux vendu des 5 plus grosses compagnies?

            1. Lazarius : « sony microsoft ubisoft electronic art »

              Le chiffre d’affaire de ces 4 c’est 17.3 milliards, je vous accorde encore Activision à 4.4 milliards pour un total de 21.7 milliards soit ~25% du marché. 75% ce n’est pas une « niche ».

  6. Bon article, comme d’habitude et de circonstance: ce matin, à la radio, il parlait justement d’une franchise de bars e-sport qui cartonne. Tiens, dans la même lignée, ce serait bien d’avoir un article de fond sur le désastre de la « libéralisation » des paris en ligne et du Poker

  7. La France va évidemment vouloir taxer les expatriés, qui participent à des tournois à l’étranger. Ces gens là manquent de solidarité, car ils ont fait leurs premiers pas sur SNES ou Playstation en France.

  8. Si on peux mettre un handicape au coréen genre « laisser 3 mn d’avance à l’adversaire dans Starcraft 2  » moi ça me va 🙂

    Sinon en matière d’esport la france est je dirais même  » l’occident est totalement à la ramasse » dans pratiquement tous les jeux compétitif, il y a Hearthstone peut-être où on se défend mais c’est un jeu qui repose sur la chance.

    1. Sur counter strike les joueurs français se défendent très bien.

  9. Remplaçons un marché libre et joyeux par une administration. Je penses que ca pourrait être la devise de la gauche.

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