Comparer salaires et dividendes, cela a-t-il un sens ?

Publié Par Michel Albouy, le dans Entreprise et management

Par Michel Albouy.

Monopoly crédits Thomas Hawk (licence creative commons)

Monopoly crédits Thomas Hawk (licence creative commons)

Selon une étude publiée par le cabinet Eres, spécialiste de l’épargne retraite et salariale « les dispositifs de partage des profits pour les salariés (intéressement, participation, prime dividende, etc.) ont été cinq fois moins élevés en 2014 que les dividendes versés aux actionnaires. Soit 4.286 euros de primes diverses pour un montant de dividendes versés aux actionnaires de 21.622 euros ».

Ces chiffres ont été proratisés en fonction des effectifs salariés en France. Bien que la méthodologie utilisée soit en partie contestable, cette étude montre qu’en France, on compare toujours le dividende, assimilé à la rémunération des actionnaires, au montant des revenus des salariés. Au lieu de comparer, comme le fait le cabinet Eres, les montants des dividendes versés aux actionnaires aux montants des primes diverses versées aux salariés, la comparaison porte également sur la hausse comparée des dividendes et des salaires.

C’est ainsi que le Secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, déclarait récemment que les dividendes avaient augmenté de 60 % en cinq ans, un chiffre bien supérieur à celui des salaires. En effet, selon la Lettre Vernimmen.net le montant des dividendes et des rachats d’actions est passé de 35 Md€ en 2009 à 56 Md€ en 2014, soit une hausse de 60 %. L’année de référence pour ce calcul est naturellement bien choisie, puisque par rapport à l’exercice 2008, la progression n’aurait été que de 3 %. L’objet de ce papier n’est pas de contester les méthodologies utilisées par les uns ou les autres pour démontrer que les actionnaires sont mieux traités que les salariés, mais de contester sur le fond ce type de comparaison.

Le dividende appauvrit-il l’entreprise ?

La vision juridique de l’entreprise consiste à la considérer comme une personne morale indépendante de ses actionnaires, dont on rappelle qu’ils ne sont pas les propriétaires de l’entreprise. Dans cette vision, l’actionnaire n’est qu’une partie prenante comme les autres et le dividende s’apparente à sa rémunération. Comme pour une quelconque charge, l’entreprise qui paie un dividende à ses actionnaires s’appauvrit du montant des dividendes versés : sa trésorerie baisse d’autant, ainsi que sa valeur globale.

Par exemple, la société Total dont le montant de la trésorerie et équivalents de trésorerie s’élevait fin 2014 à 18,3 Md€, va verser un dividende de 2,44 euros par action, soit un total de 5,95 Md€ à ses actionnaires. Après versement de ces dividendes sa valeur globale va baisser de ce montant et sa trésorerie va passer à 12,35 Md€. Cette baisse de trésorerie de l’entreprise au profit des actionnaires est vue comme un prélèvement risquant d’obérer sa croissance et peut-être même l’emploi. L’actionnaire est alors vu comme un prédateur qui se nourrit de sa proie.

Recomposition du portefeuille de l’actionnaire

Cette vision est naturellement fort contestable du point de vue financier car, en fait, la baisse de valeur de l’entreprise suite au versement des dividendes, va s’imputer sur la valeur boursière de l’entreprise, c’est-à-dire le patrimoine des actionnaires du fait de sa position de créancier résiduel. En d’autres termes, le paiement du dividende ne fait que modifier la composition du portefeuille de l’actionnaire : la valeur de ses actions baisse des montants du coupon et sa trésorerie augmente d’autant. Il n’y a pas d’enrichissement net pour les actionnaires contrairement à la prime versée par l’entreprise à ses salariés et qui constitue un véritable gain.

On ne peut ainsi comparer les montants des dividendes aux montants des primes versées aux salariés. Par ailleurs, limiter la rémunération des actionnaires aux seuls dividendes est fort contestable puisque cela revient à ignorer ses gains (ou ses pertes) en capital. Si on considère que le rendement moyen en dividende (dividende/cours) est de 3 %, il suffit d’une baisse de 3 % pour que sa rentabilité globale soit nulle. Et que dire lorsque le marché plonge de 20 % ! L’actionnaire est, contrairement au salarié, un investisseur et sa rentabilité doit intégrer l’évolution de la valeur de son patrimoine. Le dividende n’est qu’un élément de sa valorisation.

Réallocation du capital

Mais il n’y a pas que les dividendes à être critiqués : il y a aussi les rachats d’actions. Ces derniers sont assimilés également à un enrichissement net pour les actionnaires. Rien de plus faux ! Pour s’en apercevoir il suffit de considérer l’opération strictement inverse : l’augmentation de capital en numéraire. Cette opération qui permet aux entreprises d’augmenter leurs fonds propres grâce à leurs actionnaires revient à émettre de nouveaux titres contre de l’argent frais. Si le rachat d’actions – qui consiste à recevoir du cash contre des titres qui vont être annulés  – était une opération gagnante pour les actionnaires, échanger du cash contre des actions nouvelles devrait donc être une opération perdante. Bien évidemment il n’en est rien.

Dans les deux cas il n’y a pas d’enrichissement ou de perte : il y a seulement une composition différente du portefeuille de l’investisseur. L’actionnaire qui souscrit à une augmentation de capital fera une bonne opération financière seulement si les fonds sont bien employés (dans des projets à valeur actuelle nette positive). Le rachat d’actions pourra se justifier si l’entreprise n’ayant pas d’opportunité d’investissement rentables préfère rendre le capital à ses actionnaires qui pourront alors le réemployer dans d’autres firmes. Ainsi les dividendes et les rachats d’action constituent des moyens de réallocation du capital dans l’économie et non un enrichissement net des actionnaires. À ce titre leurs montants n’ont pas à être comparés aux salaires et aux primes versées aux salariés des entreprises.

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Sur le web

  1. il resterait à traiter le cas de l’état-actionnaire : » vite du pognon tout de suite et tant pis pour l’avenir de l’entreprise et la valeur future de mon portefeuille « 

  2. Très bon article, merci à Michel Albouy.

    La question de l’investissement en actions est très mal comprise par le grand public. Il y a pourtant une analogie très simple: quand un propriétaire immobilier investit pour acheter un logement, on trouve normal qu’il soit rémunéré par le loyer de ses locataires. De même, un actionnaire qui investit dans un entreprise est rémunéré en dividende.

  3. Ce que vous dites est très juste, mais ça signifie seulement que les dividendes ne sont pas la bonne mesure du « revenu » de l’actionnaire, il vaut mieux prendre la somme du dividende et de la variation du cours de bourse de l’entreprise. Ou une moyenne quinquennal pour lisser les évolutions, qui sont en général plus grande que pour les salaires. C’est en tout cas plus compliqué que juste les salaires.
    J’ai bien peur que d’un point de vue optique, et avec les manipulations des cours par les banque centrale qui ont gonfler des bulles « actions », la comparaison avec les salaires soit encore plus défavorable …

    1. Et pour être encore plus juste, il ne faudrait pas oublier de tenir compte de ce que l’épargnant aurait gagner dans un autre investissement, et aussi du risque de perte totale qu’il encourt.
      Si j’ai investit 100 et que j’ai un dividende de 2 et que l’action vaut 106, mais qu’une obligation d’état m’aurait rapporter 1 en valant maintenant 102, je je n’ai pas gagner 8, j’ai gagné 5 et je risque toujours de perdre 106. j’ai gagné 5-106 (-101 !) , et le droit de peut-être, gagner 106 …

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