Lutte contre l’antisémitisme : la liberté de manifester ne peut devenir une injonction à manifester

Pour Loriane Lafont, la tendance à exiger des déclarations publiques et à condamner le silence comme suspect empoisonne le débat public. Elle invite à suivre Benjamin Constant dans sa défense des libertés individuelles et publiques.

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Lutte contre l’antisémitisme : la liberté de manifester ne peut devenir une injonction à manifester

Publié le 16 novembre 2023
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Qui a dit quoi ? Quand ? Comment ? Qui ne va pas à telle manifestation est automatiquement pro-Hamas. Qui ne poste pas ceci ou cela devient suspect d’affinité avec ce qu’il ne dénonce pas. Tel est le climat actuel sur les réseaux sociaux, dans la presse ou sur des plateaux de télévision. Un climat de suspicion s’installe qu’il faut impérativement dénoncer et combattre avant qu’il ne prenne durablement ses quartiers.

 

La lutte contre l’antisémitisme ne peut devenir une injonction, ou pire, une sommation. Dans une démocratie libérale, le fait d’aller manifester peut être encouragé, non requis, et ne peut passer par l’intimidation. Qu’une frange de l’espace politique fasse des choix douteux et contestables ne peut donner lieu à une mise à la question de l’ensemble du corps politique : que pense-t-il en temps et en heure ? De ceci, de cela, et du reste ? On ne peut criminaliser le non-dit ; le silence ne peut devenir suspect. Si dire son indignation importe, la chasse aux déclarations publiques, aux condamnations ou aux validations, ne peut se généraliser sous peine d’empoisonner durablement le débat public, déjà féroce et houleux. Le genre épidictique (l’éloge ou le blâme) pratiqué sur le mode du contrôle social peut virer au cauchemar s’il devient une pratique coercitive sur le mode du « vous louez ou blâmez convenablement ».

Il faut rester ferme sur les principes libéraux : liberté d’expression, pluralité des opinions, liberté de manifester.

Aucune des trois n’est clairement remise en cause, mais chacune est ces jours-ci entachée de suspicion : vous vous exprimez — que dites-vous ? ; vos opinions sont-elles décentes ? ; vous allez manifester — à côté de qui ? dites-vous bien ceci et cela en même temps ?

Ce faisceau de questions plus ou moins tacites, et de plus en plus ouvertement posées traduisent un climat de censure dont on ne peut accepter qu’il devienne l’étalon de l’échange interpersonnel. La liberté d’expression implique le désaccord, chercher qui a des opinions licites ou suspectes n’est que l’autre nom de l’Inquisition. Chercher la faille, le propos incomplet, la citation imprécise et l’on a tous les ingrédients d’une néo-police de la pensée qui contrevient en tout à l’esprit d’une démocratie saine et vivante.

Il faut tenir bon et rester fermement arrimés aux principes énoncés par Benjamin Constant dans plusieurs de ses textes. C’est une exigence intellectuelle et morale qui est seule garante que les libertés publiques sont respectées et mieux encore, que chacun puisse en jouir, sans crainte d’être « verbalisé ». La surveillance généralisée au nom de combats légitimes (lutte contre l’antisémitisme, importance de nommer les choses et les faits avec justesse) est néanmoins une pente dangereuse dont on ne saurait revenir indemne : son coût est l’auto-censure, la crainte de s’exprimer, « et c’est une patrie bientôt perdue qu’une patrie sauvée ainsi chaque jour[1] », pour citer celui qui défendit si farouchement la liberté, toutes les libertés.

Prenons garde que la défense de justes causes ne se transforme en un enfer à ciel ouvert. On ne défend pas des principes avec des méthodes qui leur sont opposées. C’est le fondement de l’État de droit qui garantie les libertés et qui ne peut déboucher sur la création d’une police citoyenne visant à les défendre. La contradiction est manifeste et elle doit être énoncée comme telle. La course à la vertu, c’est le contraire de la vertu ; la chasse aux opinions délictueuses, c’est l’assurance d’une course contre la montre perdue d’avance.

Rappelons, d’une part, avec Constant qu’« il dépend de chacun de nous d’attenter à la liberté individuelle. Ce n’est point un privilège particulier aux ministres[2] » ; d’autre part, que « la puissance légitime du ministre lui facilite les moyens de commettre des actes illégitimes ; mais cet emploi de sa puissance n’est qu’un délit de plus[3]. ».

Autrement dit, chacun a son rôle à jouer dans la qualité des interactions publiques. La parole d’un ministre, pour grave qu’elle soit à son niveau de responsabilité, n’exonère pas les citoyens lambda de leur responsabilité propre : le terrorisme intellectuel n’a pas d’écurie particulière. Il peut être l’apanage des partis, comme des individus ou de médias peu scrupuleux.

C’est à la fin le même poison qui est distillé : celui de la coercition, de l’intimidation, du zèle mis à dénoncer un tel ou une telle sur la base de déclarations partielles, incomplètes ou qu’on juge insuffisante pour qu’il/elle soit tenu pour un « bon Français » ou un « bon citoyen ».

L’expression d’opinions « mauvaises » est une soupape pour la démocratie : leur tenir tête et les contredire, les défaire, est une chose ; vouloir les museler et les interdire en est une autre. L’une est saine, démocratiquement, la seconde profondément malsaine. On peut combattre une chaîne de télévision, un parti, un hebdomadaire, sans vouloir les interdire. Cette chaîne, ce parti, ce journal exige des contrepoints et que d’autres voix soient entendues : c’est donc aux médias de faire en sorte que la pluralité des points de vue soit assurée, et que la « modération » soit tout autant audible que les diatribes les plus notoires.

Rappelons-nous enfin avec Constant :

« L’intolérance civile est aussi dangereuse, plus absurde et surtout plus injuste que l’intolérance religieuse. Elle est aussi dangereuse, puisqu’elle a les mêmes résultats sous un autre prétexte ; elle est plus absurde, puisqu’elle n’est pas motivée sur la conviction ; elle est plus injuste, puisque le mal qu’elle cause n’est pas pour elle un devoir, mais un calcul.[4] »

Ce calcul, c’est celui de vouloir avoir Raison contre tous, de dire ce qui est bien ou mal, de prétendre détenir la vérité en décrétant quelles opinions sont valables ou non. Qu’on ne vive pas dans un État totalitaire est toujours l’affaire de tous.

[1] De l’Usurpation, « Chap XVI de l’effet des mesures illégales et despotiques, dans les gouvernements réguliers eux-mêmes », éd. Pléiade, p.1053.

[2] Principes de politique, « De la responsabilité des ministres », p.1127.

[3] Ibid.

[4]  Principes de politique, p.1182

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  • A quoi sert une manifestation ,qui n’est jamais qu’exprimer collectivement une opinion souvent simplifiée. dans une démocratie libérale?

    c’est échanger des idées qui importe, discuter, pas les scander justement.

    Je suis désolé mais ça sens « mauvais » surtout dans une démocratie libérale!!!
    … il y a une idée de menace de violence..
    en clair n’allez pas discuter avec des manifestants cégétistes,

    HYPOCRISIE..

    • Quant à combattre l’antisémitisme.. ça dépend de quoi on parle…au point que c’est un concept à éviter..
      Le sujet du moment est on fait quoi internationalement et politiquement quand on voit Israel entrer dans gaza…

      Israel fait aussi le jeu du hamas..car pour chaque militant du hamas tué…il tue des civils des frères des seures des mères et crée un nouvel ennemi.

      c’est l’onu qui a créer ce merdier c’est l’onu qui seul peut espérer le régler..

      ou on accepte qu’ici c’est la force qui parle.

      parce que pour moi il est normal qu’Israel réagisse avec force…
      et il est quasi normal pour un palestinien dont les parents sont été tués, collatéralement la belle affaire!!, par des militaires israéliens de devenir membre du hamas… et de vouloir tuer du juif… quitte à mourir.

      Il est « facile » d’appeler à la raison et la négociation quand on voit ça de loin..

      mais bordel à quoi sert l’onu?

  • Dans une France où tout le monde parle, qui pour soutenir un jeune délinquant routier stoppé par un policier, qui pour pleurer la mort de taureaux dans des cercles de sable, il doit être permis de demander des comptes à ceux qui n’ont pas un mot pour les victimes du pogrom du 7 octobre. Et qui accessoirement ont les yeux de Chimène pour les nazislamistes. Souvent par cynisme électoral.
    C’est aussi cela la liberté d’expression.

    • La liberté d’expression inclut la liberté de questionner et la liberté de se taire.

    • ce qui me navre est que des français pardonnent les meurtres et les viols;.

      or à la rigueur je peux comprendre le chemin de vengeance suivi par un palestinien…ça ne signifie pas que je les approuve, c’est une folie…

      .

  • Ainsi donc on ne peut plus interroger les politiques et ceux qui se répandent à longueur de journée sur les media à propos de leurs positions ? Personne n’oblige personne à manifester mais la moindre des choses est que ceux qui ne désirent pas s’y rendre s’expliquent. Il est probable que c’est parce que l’explication gratte un peu aux entournures que nous pouvons lire cet article ahurissant. Les gens sensés commencent à en avoir assez de devoir se fader les discours des partisans de régimes qui n’ont jamais apporté que misère et malheur là où ils ont été mis en pratique, qu’ils soient théocratiques ou autocratiques. Que les partisans en question se justifient, et au besoin qu’ils soient condamnés par l’opprobre publique n’est que normal. La liberté d’expression n’est pas de raconter n’importe quelle dinguerie en exigeant d’être approuvé.

    • Tout honnête homme ne peut que plussoyer.
      En ces temps troublés – de relativisme absolu (sic) – j’entrevois une certaine indécence à ne pas signaler aux âmes perdues qu’elles errent dans la nuit et le brouillard.
      Et plaise au ciel qu’elles se souviennent de l’avertissement de Nietzsche :
      – On s’en tire mieux avec sa mauvaise conscience qu’avec sa mauvaise réputation.

  • Dans les années 2000 ont pouvait encore vivre dans l’illusion, mais là c’est terminé et c’est juste parce que toute la socialie Macronie mobilise la propagande #pasdevague H24 qu’il reste encore des gens aveugles à l’islamisation et la transformation du pays.
    Certes il n’y a pas d’injonction, mais si le cortège avait l’air d’une procession funèbre, c’est parce que c’était la dernière tentative de résistance et encore la moitié des manifestants étaient de la mouvance responsables de cette situation.

    Comme l’économie est en chute libre à cause du socialisme et que tout tient encore vaguement grâce à une monstrueuse distribution de 650 milliards d’euros d’aide sociale, quand le sprinkler a pognon va cesser, ça va être sauvage.

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