Marine Le Pen en tête des sondages : retour sur la montée en puissance du RN

Depuis sa création, le Rassemblement National ne cesse de voir son influence électorale croître. Aujourd’hui, Marine Le Pen arrive en tête des sondages présidentiels. Comment expliquer cette progression constante du parti ?

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Marine Le Pen en tête des sondages : retour sur la montée en puissance du RN

Publié le 27 avril 2023
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D’après un sondage Elabe pour BFMTV paru le 5 avril dernier, si l’élection présidentielle avait lieu en ce moment, le score de Marine Le Pen s’établirait à 55 %.

Les scores répétés et en constante progression du Rassemblement national ont montré depuis longtemps la solidité de la base électorale du parti qui a fêté ses 50 ans l’automne dernier. Une base électorale que les forces conformistes ne parviennent plus à ébrécher depuis 2007.

Aujourd’hui, seules les catégories socioprofessionnelles supérieures ainsi que les retraités sont encore imperméables aux discours marinistes.

Pourtant, épiphénomène durant sa première décennie d’existence, le Front national n’a cessé de voir son influence électorale croître depuis.

 

Le RN à l’épreuve de l’électorat aisé : 40 ans de sociologie électorale du parti lepeniste

1983 : un électorat poujadiste classique

Au début des années 1980, désarçonné par l’élection de François Mitterrand en 1981, l’électorat de droite est tout autant inquiet de la nomination de ministres communistes que de l’émergence de la question migratoire dans les zones urbaines. Dans ce contexte, le Front national a principalement un électorat poujadiste classique, composé de travailleurs indépendants, de cadres moyens et d’artisans, acquis à la droite antigaulliste1.

Géographiquement, cet électorat reste le même jusqu’à aujourd’hui : le Nord-Nord-Est frappé par les délocalisations et le Sud-Est frappé par l’immigration. Une ligne de front se dessine alors qui existe encore aujourd’hui avec l’Ouest, historiquement attaché à l’anticléricalisme, au radicalisme puis à la social-démocratie2.

1986 : haro sur l’électorat populaire

En 1986, la première cohabitation amène progressivement l’électorat de droite à retrouver espoir dans la victoire. Le Front national commence alors à attirer les ouvriers déçus de la première expérience socialiste de la Cinquième République et qui avaient déjà été captés par les gaullistes dans les années 1960 avant de revenir à gauche la décennie suivante.

1995 : fixation de l’électorat ouvrier

Au milieu des années 1990, le Front national attire un électorat plus précaire, composé d’ouvriers3 et d’employés ayant un niveau d’étude inférieur au baccalauréat4. Cette évolution s’explique par un changement de positionnement.

Après le refus de Jacques Chirac de voir émerger des alliances droite-Front national comme celle ayant provoqué la victoire de Dreux en 1983, Jean-Marie Le Pen troque son ambition reaganienne pour un discours ouvertement populiste, mettant sous le tapis des éléments les plus libéraux afin de ne pas effrayer l’électorat populaire. Chirac et Jospin sont mis dos à dos et le Front national accentue son discours sur « la bande des quatre » initié en 1986, alors que Jean-Marie Le Pen comprenait qu’il n’entrerait jamais dans le jeu républicain.

2002 : un vote de quinquagénaires

Cette élection restera un épiphénomène en matière de sociologie électorale.

En effet, si historique que soit l’accession du Front national au second tour de la présidentielle, celle-ci est due à l’éparpillement des candidatures et une campagne focalisée sur la sécurité. Si un ouvrier sur trois accorde sa confiance au Front national, nombre similaire à celui des départements où le parti arrive en tête au soir du 21 avril, le ton de la campagne lui permet de rallier un vote de quinquagénaires inquiets de la montée de l’insécurité.

2007 : défection des professions intermédiaires et des cadres

Cinq années plus tard, ces mêmes quinquagénaires retournent à droite.

L’évanescente campagne frontiste, pénalisée par un Nicolas Sarkozy qui parvient pour la seule fois depuis à vider l’électorat frontiste d’un tiers de ses voix habituelles, récupère ici également les professions intermédiaires.

2012 : jeunes, femmes et enseignants

L’arrivée de Marine Le Pen à la tête du parti et l’échec de l’aventure sarkozyste ramèneront le Front national à son niveau habituel, entre 15 et 17 %.

Les chiffres sont sans appel : en 2012, Marine Le Pen fait le double de son score national auprès des non-bacheliers et mobilise un ouvrier sur deux.

Fait nouveau : le Front national fait son meilleur score par âge chez les moins de 25 ans5 et attire de plus en plus les femmes et les fonctionnaires, historiquement réfractaires au vote Front national.

Cette évolution est à attribuer à un retournement idéologique du parti vers la défense des acquis sociaux et de la redistribution.

Ce retournement fait également venir progressivement les actifs d’âge intermédiaires issus de territoires ruraux en déshérence économique et sociale.

Mais à partir de 2015, le plafond de verre auprès des professions supérieures et des retraités se fait de plus en plus sentir.

2017 : le blocage des professions intermédiaires

En 2017, le parti mariniste se heurte une nouvelle fois au blocage des titulaires d’un bac+2, où Marine Le Pen peine à atteindre les 8 % d’intentions de vote. Le Front national fait en effet carton plein auprès des Français qui n’ont pas le baccalauréat et chez les ouvriers. Le sondeur Jérôme Fourquet note ici une constante électorale qui touche l’ensemble de la civilisation occidentale au lendemain du Brexit, de l’élection de Donald Trump et des 49,7 % du candidat FPÖ Norbert Hofer à l’élection présidentielle autrichienne.

Toutefois, le Front national profite de la candidature de François Fillon pour riposter sur le plan social, reprenant des tracts de la CGT et capitalise sur son nouvel électorat en gauchisant son discours. Une stratégie payante puisque le Front national consolide ses positions dans l’électorat actif et qu’au second tour, les ouvriers lui accordent leur confiance à près de 56 %, seule catégorie où il est en tête.

2022 : un « NUPES des champs »

Cinq ans plus tard, le Rassemblement national fait désormais office de « NUPES des champs », attirant largement l’électorat employé et ouvrier rural.

Au second tour, Marine Le Pen arrive désormais en tête dans plusieurs catégories de la population :  les 25-34 ans, artisans, commerçants, ouvriers, employés et chez les électeurs gagnant moins de 900 euros par mois, mais se heurte toujours à l’hostilité des catégories sociales aisées : cadres et retraités pour l’essentiel, ainsi que les Français gagnant plus de 1900 euros par mois.

Aux élections législatives, marquées par l’entrée de 89 députés au Palais Bourbon, le Rassemblement national se renforce encore en zone rurale et dans les collectivités ultramarines.

 

Le RN face à l’enjeu de la crédibilisation

Le 5 avril dernier, jour même de la publication du sondage Elabe évoqué en début d’article, l’historien Patrick Buisson battait en brèche l’idée d’une victoire de Marine Le Pen à la prochaine présidentielle, expliquant que les retraités ne voteront jamais pour le parti populiste.

Ce dernier a pourtant su évoluer au fil des décennies.

Soutenu par un électorat poujadiste classique puis par les ouvriers pour devenir aujourd’hui le parti des actifs, le Rassemblement national a également su adapter son discours, passant de l’anticommunisme à la question migratoire puis au ras-le-bol social.

Il profite de plusieurs évolutions sociologiques telles que l’émergence d’une nouvelle classe ouvrière sans ses réflexes pavloviens hérités du communisme et la diminution du sentiment religieux historiquement frein à son expansion. Cependant, il se heurte également à l’augmentation de la part de bacheliers et de retraités par le vieillissement de la population.

Après avoir réussi sa dédiabolisation, le parti dirigé par Jordan Bardella est confronté au défi de la crédibilisation.

Le Rassemblement national a quatre ans pour faire émerger un embryon de gouvernement parmi ses députés et cadres afin que les Français puissent se projeter dans un potentiel gouvernement Rassemblement national.

  1. Pascal Perrineau, La France au Front : Essai sur l’avenir du Front national, Paris, Fayard, 2014, 229 p. (ISBN 978-2-213-68103-0)
  2. Jean-Jacques Becker et Pascal Ory, Crises et alternances : 1974-2000, t. 19, Éditions du Seuil, coll. « Points Histoire (Nouvelle histoire de la France contemporaine) », 2002, 944 p.
  3. Jean-François Sirinelli (dir.), La France de 1914 à nos jours, Presses universitaires de France, coll. « Quadrige », 2014, 554 p.
  4. Fondation Jean-Jaurès « 1988-2021 : trente ans de métamorphose de l’électorat frontiste »
  5. Christophe Guilluy, interviewé par Albert Zennou, « Guilluy : la bipolarisation droite-gauche n’existe plus en milieu populaire », in Le Figaro, 20-21 juillet 2013, p. 20.
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  • Le défi de la crédibilisation n’est plus du côté du RN désormais. Il est et s’enfle de plus en plus du côté ce des hommes et femmes politiques qui ont, pendant plus de 40 ans, foutu la France dans le ruisseau. Et ce n’est pas du tout de la faute à Rousseau ! La remontée de la France sera longue mais les compétents autoproclamés devraient s’apprêter à voir ce qu’il va se passer du côté des incompétents fantasmés !

  • On peut douter de la compétence de Marine Le Pen, mais on ne peut douter de l’incompétence de ceux qui nous gouvernent et qui ont mis la France par terre.
    Qui a sabordé notre filière énergétique, notre agriculture, notre école, notre industrie automobile… ?
    Qui est incapable de réformer notre droit du sol ?
    Le RN n’a même pas besoin de faire des efforts, l’incurie des partis dits de gouvernement est tellement criante que, même les Français les plus raisonnables n’en peuvent plus. Le prochain barrage sera inversé.
    Si LR était plus courageux, il aurait voté la motion de censure et garderait toutes ses chances, ce n’est malheureusement pas le cas.

    10
    • @jean Paul On peut rajouter la calamiteuse gestion des retraites, qu est il de plus prévisible qu une pyramide des âges ? Qui met celle des fonctionnaires en hors bilan ? Ce seul problème devrait suffire à coller tous les dirigeants ayant exercé le pouvoir au trou pour 20 ans .

  • Depuis des années la social-démocratie décevait par son manque de vision et d’action. Les français déçus devant la montée des prélèvements et la dégringolade paradoxale de nos services publics se sont tournés vers ce qu’ils croyaient être un jeune dynamique qui allait redresser tout ça. Son côté charmeur a, de plus, joué envers l’électorat retraité et féminin comme pour Giscard en 1974. Et puis les français ont été déçus par cet acteur volubile qui adore se regarder jouer et qui fait des promesses contradictoires, car on ne saurait faire une chose et « en même temps » son contraire : le résultat ? il ne fait… rien ! (Quand ils ne fait pas des dégâts, comme sur la scène internationale ou en matière d’accroissement insensé de la dette). Parallèlement, l’assimilation du RN à l’extrême droite, redoutée depuis la 2de guerre mondiale, s’estompe au fil des années, notamment avec la disparition progressive des anciens. Le RN apparaît maintenant comme un parti sérieux (Bardella est brillant et concurrence Macron sur le créneau du jeune qui va changer le monde), crédible (cravate imposée, à l’opposé des aboyeurs NUPES) et surtout comme le seul recours face à un Macron détesté : le vote Macron par défaut contre le RN peut désormais s’inverser en vote RN contre un Macron honni.

    11
    • ok,pour un RN raisonnable ,on sent quand meme qu ‘il y a des gens competents depuis sa veritable rupture ,MLP peut etre meme tres interressante sur des sujets tres complexes comme la gestion des ressources en eau a la Reunion,j’ai jamais entendu une analyse aussi technique,mais vas t-elle etre capable d’une reelle rupture avec l’ultra neoliberalisme nihiliste,car sans reelle rupture avec l’ultra neoliberalisme nihiliste,c’est mal barré

      -1
  • La victoire du front national, à long terme, est inévitable. Car les politiciens de gouvernements enfoncent la France à chaque élection. Et le RN ne gouverne pas, et n’a donc pas cette marque négative. Cela ne signifie pas qu’il sera plus capable, mais dans le doute, les français vont voter de plus en plus pour eux. Un point différent des autres pays européens est le régime présidentiel de la France, et ainsi une fois le RN élu, ce sera plein pouvoirs pour eux.
    Mon avis personnel est que le résultat sera désastreux, et cela ouvrira enfin les choses à des politiciens plus libéraux: en effet, tous les caciques perdront leur poste, engendrant un remue ménage bien plus important qu’avec Macron. Vous rendez vous compte, certains politiciens devront peut être se mettre à travailler, par manque de placard dorés…

    • le RN veut-il gouverner ??? C’est tellement bon/confortable cette rente de premier opposant.

    • Oui mais la politique du pire débouche sur un 1789 qui lui-même débouche sur un 1791 et qui lui-même débouche sur un dictateur de type Napoléon vous pouvez lire les ouvrages de Philippe Fabry sur le sujet c’est très intéressant

    • L’idéal serait d’avoir un homme politique libéral à poigne comme lee kwan yew à Singapour mais malheureusement on ne voit toujours pas ce type de profil émerger en France. compétent intègre et travailleur qui sont je le rappelle toutes les qualités du chef d’entreprise définies par Warren Buffett lui-même

  • Si le RN veut vraiment être considéré comme un parti crédible, il lui faut un nouveau leader (ou une), car le nom LE PEN est stigmatisé.
    Il est intéressant de voir que les mêmes électeurs contre le RN (les heuuureees soooombrreeee de nôôôôtre histoaaaarre), sont les mêmes qui votent pour les partis reprenant leur programme sur l’insécurité notamment. Les électeurs sont donc bien stupides.
    Et le pire, c’est que lorsque Macron met en place des mesures qui auraient fait un taulé si c’était le RN, ces mêmes électeurs argument le « oui mais si ça avait été le RN, ça aurait été pire ! »…
    Personnellement, je ne vois pas comment on peut faire pire que depuis 6 ans… D’où le fait que je sais pour qui je voterai aux prochaines élections, sauf si un vrai libéral se présente, et ceci juste pour rigoler (car les élections ne sont plus qu’une farce tranquille)

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