J-D Merchet : « la souveraineté militaire européenne relève de l’utopie »

Entretien avec Jean-Dominique Merchet, journaliste à L’Opinion et spécialiste des questions de défense nationale et internationale, sur la défense européenne et sur l’OTAN.

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J-D Merchet : « la souveraineté militaire européenne relève de l’utopie »

Publié le 25 novembre 2022
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Avec le conflit en Ukraine, les questions de défense européenne sont devenues plus d’actualité que jamais. Dans le même temps, certaines initiatives comme le bouclier antimissile sous initiative allemande posent des questions sur sa réalité.

Pour avoir des réponses, la rédaction s’est entretenue avec Jean-Dominique Merchet, journaliste à L’Opinion et spécialiste des questions de défense nationale et internationale. Entretien réalisé par Alexandre Massaux.

 

Alexandre Massaux : Le développement d’un bouclier antimissile européen allemand (dans le cadre d’une alliance dont la France ne fait pas partie) d’une part, et les tensions entre la France et l’Allemagne sur le Système de combat aérien du futur (SCARF) d’autre part, ne montrent-ils que le projet de défense européenne dans le cadre de l’UE est au point mort ?

Jean-Dominique Merchet : Non, il n’est pas au point mort. Mais il n’a jamais été très vivace. La guerre Ukraine-Russie a relancé l’OTAN. C’est l’alliance avec les États-Unis qui va en sortir renforcée plutôt que la volonté de l’Europe de se doter d’une souveraineté militaire. Je crois que l’idée de souveraineté militaire européenne relève de l’utopie. L’Union européenne fait toutefois des efforts pour être plus présente dans le domaine militaire.

Deux programmes ont été lancés avec un certain succès.

Le premier est la facilité européenne pour la paix. Un nom orwellien, car il s’agit de financer la guerre. C’est un mécanisme de solidarité militaire entre les pays européens dans le cadre de la guerre en Ukraine. Les États riches remboursent aux pays pauvres le matériel livré à l’Ukraine (trois milliards ont déjà été dépensés).

L’autre mécanisme est la mission de formation EUMAM pour former 15 000 militaires ukrainiens, si possible pendant l’hiver. Là encore, ce sont les États de l’UE qui vont s’en occuper et non les institutions et l’administration européennes.

Concernant les deux exemples que vous citez, le bouclier antimissile sous leadership allemand se fait sans la France, sans la Pologne, sans l’Italie mais avec le Royaume-Uni. Sur ce point, on constate un refroidissement de la relation franco-allemande. Ce n’est pas un élément positif. Pour le SCARF, il devrait y avoir un accord la semaine prochaine entre industriels (sur la phase d’étude du projet).

 

AM : Vous avez dans le passé qualifié d’illusion la défense européenne. Quels sont les principaux obstacles à celle-ci ?

J-DM. : Je pense que l’UE est quelque chose de formidable. C’est un projet de paix mais pas de puissance. En effet, plutôt que d’adopter une perspective centrée sur la puissance de ses membres, elle préfère se focaliser sur le droit, le marché, les négociations et la liberté.

Je suis très européen, mais les institutions ont des ADN qu’on ne peut pas changer. L’ADN de l’UE est un ADN antiguerre. Je ne vois pas comment elle arrivera à acquérir une souveraineté militaire.

Inversement, l’OTAN est entièrement conçue comme une alliance militaire pour la défense collective et militaire (et contre la Russie, son adversaire historique). Ces institutions n’ont pas le même « code génétique » : l’une a été bâtie pour la défense (l’OTAN), l’autre non (l’UE). Il se trouve que la première intègre les Américains mais pas l’autre, pour des raisons historiques.

 

AM : L’OTAN va donc rester un pilier de la défense européenne. Mais les pays européens ne vont-ils plus jouer un rôle de l’Alliance ? Est-ce que les Européens ont conscience que les États-Unis vont se concentrer de plus en plus sur l’Asie ? Est-ce que les Européens prennent conscience de l’importance d’être plus performant ?

JDM : Oui, avec beaucoup de nuances. Le pilier européen de l’OTAN, c’est une vieille chanson qu’on entend depuis des décennies. Les Américains ne demandent pas cela. Ils souhaitent qu’ils payent plus. On le voit encore avec l’Ukraine : les Américains ne sont pas hostiles à ce que les Européens payent plus. Par l’ampleur de leur budget de défense, les Américains financent la sécurité de la plupart des pays européens. Tous les présidents américains depuis la création de l’OTAN demandent un meilleur partage du fardeau ; ils disent aux Européens : vous devez payer davantage pour votre défense.

On s’est retrouvé pendant des années avec des pays européens qui consacraient moins de 1 % ou 2 % de leur PIB à leur défense alors que les États-Unis étaient à 3,5 %. Cela évolue depuis 2014, avec l’annexion de la Crimée et l’objectif des 2 %. Mais un certain nombre de pays n’y sont pas, comme l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne.

L’autre élément important sur ce sujet a été Donald Trump. Il a paniqué les Européens dont l’Alliance avec les États-Unis était au cœur de leur projet de sécurité. Les Français ont beaucoup de mal à imaginer cette situation, car la stratégie de sécurité française est assurée par la dissuasion nucléaire. L’essentiel du projet de défense des autres pays européens repose sur l’alliance avec les États-Unis au sein de l’OTAN. C’est quelque chose avec lequel ils ne plaisantent pas. Ils ont donc eu très peur avec un Trump isolationniste menaçant de se retirer de l’OTAN.

Ces pays sont prêts à céder beaucoup aux États-Unis sur d’autres sujets : au niveau commercial, accepter l’extraterritorialité américaine, acheter du matériel militaire américain (l’exemple le plus célèbre étant le F-35). Ils sont prêts à payer le prix politique et parfois budgétaire du maintien de cette alliance s’ils sentent que cette dernière est menacée, car elle est fondamentale pour leur sécurité. On ne peut pas leur reprocher. Durant les années précédentes, ces pays ont vécu dans un relatif confort puisqu’ils consacraient assez peu d’argent à la défense en comptant sur le grand frère américain pour venir à leur secours.

Est-ce que ça va changer ? Marginalement, cela peut évoluer. Mais il n’y aura pas de changement radical. Il ne faut pas s’attendre à un bouleversement géopolitique sur ces questions à l’échelle humaine.

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  • l’ADN de l’ue..n’a pas de réalité..

    • Je suppose que cet ADN européen est celui de peuples élevés dans du coton par leurs états nounous.
      Des enfants-rois à qui tout est dû, inaptes au combat.

    • Jacques , Parfaitement d’accord avec vous . L’UE n’est composée que d’un ensemble de corps dissemblables qui ont autant de chance de se mélanger que l’huile et l’eau . La Langue et la Culture sont avec la religion les ferments d’une nation .
      On ne peut les détruire sans prendre le risque de tout casser .
      Les politiciens qui croient nous gouverner devraient le comprendre . Qu’ils essayent de casser un pied à une table à trois pieds et ils verront ce qui est naturellement impossible.

  • C’est un peu une tarte à la crème mais pour qu’il y ait souveraineté, il faut qu’il y ait un peuple et il n’existe pas « un » peuple européen mais « des » peuples européens. Toute l’ambition de l’UE est d’ailleurs de ne parler que de « populations » qui n’habitent pas des « pays » mais des territoires. Donc, exit souveraineté européenne de quoi que ce soit, c’est un non-sens, un oxymore.
    L’UE a-t-elle une ADN anti-guerre ? Certainement pas… et la guerre en Ukraine en est un exemple patent dans laquelle, elle refuse toute perspective de négociation et livre des armes jusqu’à plus soif pour pouvoir se battre… jusqu’au dernier Ukrainien. On ne sait plus très bien si c’est par incompétence, par lâcheté ou par bêtise mais l’UE est prête à se vendre aux Etats-Unis, effondrer ses économies à son profit, ruiner ses habitants, pour peu qu’on la laisse continuer à voir le monde sous la forme de tableaux Excel au pays des rêves bleus de Oui-oui…

  • L’Allemagne n’acceptera jamais une défense européenne. Les USA sont le premier partenaire pour les exportations allemandes. Si l’Allemagne achète du matériel militaire européen, elle risque de perdre des marchés d’exportation américains. L’accord SCARF est typique de cette posture : l’Allemagne achète de F35 et retarde autant qu’elle peut l’accord SCARF. Par ce retard, elle pénalise Dassault dans son futur avion de combat et donc l’industrie française, au profit du futur système américain. Les américains sont vent debout contre cet accord industriel car le prochain système leur échapperait. Leur priorité est donc de le torpiller. Ils n’oublient pas qu’ Airbus a détruit le monopole d’exportation de Boing sur les avions commerciaux et que perdre le prochain système de combat aérien, c’est aussi perdre toutes les données militaires qui s’y rattachent (pour les F35, toutes les données de vol sont automatiquement transférées dans un cloud aux USA. Pas un F35 ne vole sans l’accord des USA grâce au double code de démarrage de l’avion et chaque vol est enregistré et disséqué par l’armée américaine).

    • « …pour les F35, toutes les données de vol sont automatiquement transférées dans un cloud aux USA. Pas un F35 ne vole sans l’accord des USA grâce au double code de démarrage de l’avion et chaque vol est enregistré et disséqué par l’armée américaine… »
      Quand il vole ! car interdit de vol par temps orageux…entre autre.
      Cet avion n’est pas fiable.

  • « la stratégie de sécurité française est assurée par la dissuasion nucléaire ». Qu’est-ce que cela signifie ? La France attaquée et envahie par des moyens conventionnels répliquerait-elle avec l’arme nucléaire ? Alors ne s’assurerait-elle pas de disparaître avec la réponse nucléaire de l’ennemi ?

    • C’était la théorie de la dissuation du faible au fort. Si le fort avec sa grosse armée s’avisait de nous annihiler, on n’avait plus rien à perdre à le vitrifier et il le savait.
      Selon ce contrat, c’est bien le faible qui, attaqué sans espoir, tirait la première salve nucléaire.
      Maintenant avec les progrès des anti-missiles cet argument semble devenir caduc.

  • Déjà un bouclier anti-missile basé sur le Patriot américain (le plus ancien matériel qui a déjà prouvé son faible taux de succès) et le dôme de fer israélien développé contre les roquettes quasi-artisanales du Hezbollah est un choix « d’expert » ….

  • Trop ridicule, ils veulent se défendre contre qui, la Russie… C’est stupide, la Russie n’a pas besoin de conquête s, tellement grande et riche alors que l’ue n’a plus rien à vendre..

  • « la souveraineté militaire européenne relève de l’utopie »
    Bien sûr. Le sujet ne devrait même pas être évoqué et si l’on en parle, c’est parce que les fonctionnaires et autres commissaires non élus de Bruxelles débordent constamment des prérogatives qui leur sont attribuées légalement et cela, avec la complicité de dirigeants trop heureux de se défiler de leurs responsabilités ou de se réserver quelque belle sinécure aux avantages hors normes.

  • Je ne comprends pas pourquoi l’Europe dépense autant d’argent et sacrifie son autonomie politique aux USA pour se défendre contre un pays de 140 million d’habitants et dont l’armée, selon ce que je lis dans ce blog, est incompétente. On parle beaucoup de sécurité mais la menace n’est jamais analysée.

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