La corruption en Afrique est-elle liée au genre ?

Il est communément admis que la corruption est un problème majeur dans les pays en voie de développement, notamment ceux d’Afrique.

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Petite marchande en Côte d'Ivoire (Afrique) (Crédits : Kate Fisher/BBC World Service, licence BY-NC 2.0), via Flickr.

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La corruption en Afrique est-elle liée au genre ?

Publié le 11 septembre 2022
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Par Kouakou Donatien Adou et Holden Lipscomb1

 

Il est communément admis que la corruption est un problème majeur dans les pays en voie de développement, notamment ceux d’Afrique. Une majorité des pays africains se classent constamment parmi les plus corrompus dans tous les indices de corruption.

Comment expliquer cette corruption endémique ?

Bien que la littérature soit dominée par des variables économiques, un certain nombre d’études ont fait valoir l’hypothèse selon laquelle certaines normes sociales sont plus susceptibles d’exacerber la corruption que d’autres. Plus précisément, certains chercheurs pensent que les cultures où la distance de pouvoir est élevée (société paternaliste), les cultures à fort collectivisme et les cultures masculines sont plus susceptibles d’être corrompues (e.g., Husted, 1999). On estime que ces caractéristiques sont courantes dans les pays en développement, y compris les pays africains.

Cette analyse se concentre sur le dernier aspect, à savoir le rôle du genre dans la corruption. Ces dernières décennies, de plus en plus de voix se sont élevées pour réclamer une plus grande inclusion des femmes africaines dans la politique et l’administration publique car moins susceptibles d’être corrompues2.

Des pays comme le Liberia, l’Éthiopie et le Rwanda ont fait des progrès considérables vers cet objectif. Nous posons donc une question simple : une augmentation de la participation des femmes3à la politique a-t-elle une incidence sur le niveau de corruption dans un pays africain donné ?

Nous répondons à cette problématique en utilisant les résultats d’études scientifiques et une corrélation simple entre le pourcentage de femmes au Parlement et l’indice de corruption4de 45 pays africains.

 

Que savons-nous ?

L’hypothèse selon laquelle les femmes seraient moins corrompues que les hommes émerge du raisonnement selon lequel les femmes ont des normes morales plus élevées que les hommes en raison de leur position dans la société. Elles continueront ensuite à porter ce fondement moral lorsqu’elles accèdent à des fonctions publiques. Cette idée a été principalement popularisée par les travaux de Dollar, Fisman et Gatti (2001) qui ont statistiquement montré qu’une plus grande proportion de femmes au Parlement est associée à une corruption plus faible.

Cependant, la littérature la plus récente suggère des résultats mitigés en ce qui concerne la présence des femmes dans les hautes sphères politiques et la réduction de la corruption. Diverses publications universitaires affirment qu’il y a une réduction initiale de la corruption lorsque davantage de femmes occupent des postes de pouvoir au sein du corps législatif (Jha et Sarangi, 2018), mais cette réduction s’amoindrit progressivement avec le temps (Bauhr et Charron, 2020).

Si l’on s’intéresse spécifiquement à l’Afrique subsaharienne, certains chercheurs suggèrent que l’on devrait examiner la question sous l’angle des moyens de socialisation politique et des réseaux d’élites plutôt que sous l’angle du genre. En effet, Okonkwo (2016) soutient que de puissants parrains et marraines politiques et sociaux veillent sur les aspirants politiciens, leur assurent un financement et les protègent des poursuites lorsqu’ils adoptent un comportement corrompu. Plutôt que d’appréhender la corruption comme un phénomène lié aux différences entre les sexes, il est bien plus utile de la considérer dans le contexte du business as usual.

Cette affirmation est soutenue par l’étude de Namawu Alhassan-Alolo de 2007 intitulée Gender and Corruption : Testing the New Consensus. Dans cette étude, des individus au Ghana sont interrogés pour mesurer leurs attitudes sur la corruption dans le secteur public. Les sentiments exprimés par les hommes et les femmes étaient presque identiques lorsqu’il était question de cadeaux en tant que paiements aux employés du secteur public. Lorsque ces personnes ont été interrogées plus en détail, elles ont cité des défis contextuels plus larges pour justifier la réception de ces cadeaux. Ces défis allaient des salaires insuffisants à la pauvreté généralisée, en passant par les prêts informels aux amis et à la famille.

Notre propre analyse préliminaire simpliste montre que le pourcentage de femmes au Parlement diminue légèrement le niveau de corruption tel que mesuré par l’indice de perception de la corruption de Transparency International, bien que la relation soit extrêmement faible. Comme le montre la figure 1, les deux variables ont tendance à évoluer ensemble dans une relation positive5, mais nous voyons plusieurs cas où elles s’écartent l’une de l’autre, brouillant ainsi la relation.

Les deux grandes déviantes de la figure illustrent bien la relation entre le genre et la corruption. D’une part, nous avons le Rwanda qui a le pourcentage le plus élevé de femmes au Parlement (61,3 %) avec un niveau de corruption relativement faible et, d’autre part, nous avons le Bostswana qui a l’un des plus faibles pourcentages de femmes au Parlement (9,5 %) et qui est pourtant le pays africain le moins corrompu du pool. Cette contradiction nous indique que ce sont d’autres facteurs outre le genre qui expliquent le faible niveau de corruption que l’on observe, par exemple, au Rwanda.

Le cas d’Ellen Johnson Sirleaf

Si l’aspiration à voir davantage de femmes occuper des postes dans le secteur public est un noble idéal pour le libéralisme, il est peut-être peu judicieux de s’attendre à ce qu’un simple changement démographique se traduise par un changement significatif des niveaux globaux de corruption. Pour explorer plus en profondeur cette relation, nous examinons le cas de la première femme chef d’État d’un pays africain, Ellen Johnson Sirleaf du Liberia.

Élue en 2006 après plus d’une décennie de guerre civile et de violence dans son pays, la présidente Sirleaf s’est engagée à réduire radicalement la corruption. En dehors du Liberia, beaucoup ont célébré l’élection d’une femme au pouvoir comme le début d’une nouvelle ère d’optimisme, de progrès et de transparence sur le continent. Cette adoration est marquée par le prix Nobel de la paix que la présidente Sirleaf recevra en 2011.

Pourtant, lorsqu’elle a quitté ses fonctions en 2017, la présidente Sirleaf a admis que son administration avait échoué dans son ambitieuse campagne de lutte contre la corruption. Au cours de son premier mandat, plus de 20 ministres du gouvernement ont été accusés de corruption par l’organisation de surveillance de la corruption au Liberia, la Commission générale d’audit. Cela a marqué le début d’un large éventail de scandales qui ont ébranlé l’administration, y compris des allégations selon lesquelles l’avocat qui dirigeait le parti politique de Sirleaf a payé plus de 950 000 dollars en pots de vin. Le plus public de ces scandales est sans doute l’accusation de népotisme concernant la nomination de trois de ses fils à des postes gouvernementaux de premier plan.

Si les femmes sont moins susceptibles d’être corrompues que les hommes, comment se fait-il que la présidente Sirleaf ait été victime du problème qu’elle s’est audacieusement engagée à combattre ? Il est peut-être utile de tourner notre attention vers son vice-président, Josef Boakai, et ses tentatives de se distancer de son ancien colistier avant l’élection de 2017. Lorsqu’on lui a demandé pourquoi il engageait cette manœuvre politique, il a déclaré : « Si vous garez une voiture de course dans le garage pendant 12 ans, elle devient rouillée. »

Peut-être Boakai faisait-il référence à la lassitude des candidats et au fait que le Liberia était prêt pour un nouvel exécutif. Mais il est également possible d’interpréter cette déclaration à la lumière de la littérature évoquée précédemment. Ayant exercé des fonctions politiques pendant 12 ans en tant que tête de l’exécutif, Sirleaf a été exposée à ces réseaux de corruption et de favoritisme qui étaient monnaie courante au Liberia. Au fil du temps, ce réseau n’a fait que s’étendre et s’élaborer. Au bout de 12 ans, la promesse initiale qu’elle avait faite en 2006 d’éradiquer la corruption était oubliée depuis longtemps. Le Liberia s’est donc retrouvé avec une dirigeante qui menait sa politique et son clientélisme selon l’ordre établi.

 

Sortir du mythe idyllique 

Que devons-nous retenir de cette analyse ?

L’enseignement le plus important est que l’affirmation selon laquelle les femmes sont moins susceptibles d’être corrompues que les hommes lorsqu’elles travaillent dans un service public est étayée par des preuves limitées, voire inexistantes. Des preuves plus larges semblent soutenir l’idée qu’une plus grande présence des femmes en politique en Afrique sub-saharienne tend à réduire initialement la corruption parce qu’elles ne sont pas bien intégrées dans le système. Mais une fois qu’elles s’intègrent à ces réseaux d’élites et qu’elles sont socialisées à la structure politique préexistante, le genre ne fait plus de différence, et les affaires continuent comme à l’accoutumée.

Néanmoins, il est important de reconnaître que cette analyse est simplifiée pour être accessible et que le sujet mérite une analyse plus approfondie. En outre, comme Goetz (2007) l’a affirmé, les femmes et les hommes vivent la corruption différemment, ce qui peut avoir des implications pour les stratégies de lutte contre la corruption. Enfin, il est important de souligner que la nécessité d’avoir davantage de femmes en politique ne doit pas être argumentée sur le mythe que les femmes sont moins corrompues que les hommes, mais qu’elle doit être considérée comme un droit à part entière.

Article publié en collaboration avec Audace Institut Afrique.

 

Références

  • Alhassan‐Alolo, Namawu. « Gender and corruption: Testing the new consensus. » Public Administration and Development: The International Journal of Management Research and Practice 27.3 (2007): 227-237.
  • Bauhr, Monika, and Nicholas Charron. « Do men and women perceive corruption differently? Gender differences in perception of need and greed corruption. » Politics and Governance 8.2 (2020): 92-102.
  • Dollar, David, Raymond Fisman, and Roberta Gatti. « Are women really the “fairer” sex? Corruption and women in government. » Journal of Economic Behavior & Organization 46.4 (2001): 423-429.
  • Goetz, Anne Marie. « Political cleaners: Women as the new anti‐corruption force? » Development and change 38.1 (2007): 87-105.
  • Husted, Bryan W. « Wealth, culture, and corruption. » Journal of international business studies 30.2 (1999): 339-359.
  • Jha, Chandan Kumar, and Sudipta Sarangi. « Women and corruption: What positions must they hold to make a difference? » Journal of Economic Behavior & Organization151 (2018): 219-233.
  • Okonkwo, Amaechi D. « Gender and corruption in Nigerian politics. » African Sociological Review/Revue Africaine de Sociologie 20.1 (2016): 111-136.

 

  1. Dr. Kouakou Donatien Adou est le Directeur du pôle Bonne Gouvernance à Audace Institut Afrique. Il est auteur de plusieurs articles scientifiques disponibles sur son site.
    Holden Lipscomb travaille dans le mouvement pour la liberté à Washington, D.C. Il est diplômé de la Graduate School de l’Université de Virginie, USA avec une concentration sur le développement et la prospérité en Afrique de l’Ouest.
  2. Voir par exemple cette publication de la Banque Mondiale de 2001
  3. Ces données sont fournies par l’OCDE. Les données pour les pays africains ne sont disponibles que pour l’année 2019
  4. Notre corrélation utilise l’indice de perception de la corruption de Transparency International, car étant l’indice de corruption le plus populaire auprès du grand public.
  5. À titre de rappel, un score plus élevé sur l’indice de corruption de Transparency signifie que le niveau de corruption est plus faible.
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  • Le niveau de corruption et la rapacité des épouses de chefs d’Etat n’ont certainement rien à envier à la « redistribution informelle » à laquelle leurs époux procèdent, indispensable à leur maintien au pouvoir.

    Il y a de nombreuses décennies, au Cameroun – qui compte presqu’autant d’ethnies que la France a de fromages -, un ministre réclamait un pourcentage à deux chiffres pour l’attribution d’un marché en expliquant que la durée de sa fonction était normalement d’un an et que c’était le délai dans lequel il devait transférer un maximum à son ethnie. La rapide rotation des ministres était garante de la stabilité du pouvoir, au prix d’une redistribution quasi-institutionnalisée.

  • La corruption est humaine et non genrée. Les politiques sont toujours en compétition entre-eux, soit pour le pouvoir, soit pour l’argent et souvent pour les 2 . Quelle politicien(ne) en Afrique refusera de placer son enfant à la place d’un inconnu plus compétent ? Aucun, ça se fait même en France et pas seulement en politique !
    On pourrait aussi se demander si les nains, les autistes, les borgnes, etc sont moins sujet à la corruption puisqu’on y est !! Voilà des études qui auraient la même utilité que celle de cet article.

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