Le peuple élu en ballottage : à propos de la question antisémite

L’antisémitisme se nourrit de la réaction à l’antisémitisme.

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Antisemitism crédits Quinn Dombrowski (CC BY-SA 2.0)

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Le peuple élu en ballottage : à propos de la question antisémite

Publié le 5 août 2022
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Récemment, les propos de M. Dupond-Moretti, qui attaque la gauche (NUPES) à l’Assemblée nationale pour un ensemble de raisons seulement apparemment reliées par des liens disparates avec ce que différentes personnes associent à ce qu’on appelait avant, à l’époque de Marx et de Sartre, « la question juive », suscitent une vague de nouveaux articles, qui se suivent et se ressemblent, sur la montée de l’antisémitisme.

On y explique que, si le nombre d’« actes antisémites » n’augmente pas, et diminue plutôt (modulo les problèmes que posent la mesure exacte de ce genre de phénomènes, le dépôt de plainte etc.), la gravité des actes qui sont effectivement portés à l’attention de la police, elle, augmente.

Et c’est dans ce contexte, celui des 40 ans de l’attentat de la rue des Rosiers, et quelques mois seulement après la mort suspecte de Jérémie Cohen, percuté par un tramway (l’enquête est en cours), que le garde des Sceaux a mentionné (ou dénoncé) pêle-mêle, dans son intervention à l’Assemblée, la proximité de certains membres de la NUPES avec le leader travailliste Jeremy Corbyn, lui-même soupçonné naguère d’antisémitisme (le soupçon même d’antisémitisme est apparemment transitif), les termes dans lesquels la NUPES a condamné la politique israélienne d’« apartheid » contre les Palestiniens, le terme de « rescapée » employé par Mme Panot pour interpeller la Première ministre, les grands classiques du Front national (le « point de détail »), tout ceci dans une longue diatribe franchouillarde et pathétique, dont on ressort seulement en pensant que M. Dupond-Moretti est un mauvais acteur, un peu gueulard, et qu’il ne pense pas grand-chose de très clair si ce n’est, certes, que l’antisémitisme, ce n’est pas bien.

Sa diatribe ne peut être un prétexte pour passer en revue ce qu’il convient de penser des différents faits auxquels il fait allusion, du lapsus scandaleux (et peut-être d’autant plus scandaleux qu’il est très certainement involontaire) de Mme Panot, à l’accusation détournée par M. Corbyn, sans même parler de toute la querelle qui consiste à démêler le bon grain de l’ivraie dans le discours antisioniste. Ce serait trop long. Ce serait difficile. Ce serait inefficace.

 

La définition de Juif

La question que toute vague d’articles sur l’antisémitisme doit reposer (car, aussi triste que ce soit de le constater, cette question est devenue une sorte de marronnier), c’est ce qu’on entend par « juif ». On le sait, évidemment, le judaïsme n’est pas (qu’) une religion. Ce n’est pas une ethnie. Ce n’est certainement pas une race. Ce n’est même pas une origine géographique. Il y a des gens qui se disent juifs, il y a des « juifs » (en un sens ou un autre) qui préfèrent (pour des raisons très différentes) le cacher (dont ceux que Jean-Claude Milner a appelé, dans son livre éponyme, « les juifs de savoir »).

En grande partie, est juif quiconque est désigné comme juif (et les critères changent, selon qu’on se place à l’intérieur de la communauté religieuse, au sein de laquelle on sait que le judaïsme se transmet par la mère, ou à l’extérieur). Il y a le « nom juif », et le nom appartient aux autres : c’est celui de nos parents, c’est ce qui n’est pas choisi, et qui est pourtant ce qui nous est le plus propre, et c’est enfin ce que les autres utilisent pour nous appeler, nous désigner, nous attraper par la langue.

Du fait même que l’« identité » juive échappe à toute définition (au sens terminologique comme au sens de « définitif »), elle détermine la forme d’animosité à l’encontre des juifs, comme précisément ce peuple insaisissable, déraciné, omniprésent, traître, à la fois puissant et caché. Le racisme se drape dans toutes les justifications : la haine des noirs parce qu’ils seraient « paresseux » ou la haine des asiatiques parce qu’ils seraient « travailleurs » (et volent, c’est connu, le pain des honnêtes gens). L’antisémitisme, du fait même de l’incapacité des antisémites à cerner l’objet de leur haine, exhibe le vide interne à toute forme de racisme, la boucle, si l’on veut, qu’il forme sur lui-même, et qu’aucune explication sociologique, économique, historique ne pourra jamais défaire.

Dans sa célèbre étude linguistique de l’idéologie nazie, Lingua Tertii Imperii, Victor Klemperer cite (p. 189) un texte de Goebbels :

« On peut caractériser le Juif comme un complexe d’infériorité refoulé fait homme. C’est pourquoi on ne l’atteint jamais plus profondément que lorsqu’on le désigne par ce qui constitue son essence même. Si je le traite ouvertement de fripouille, de crapule, de menteur, de malfaiteur, de criminel ou d’assassin, cela ne va guère l’émouvoir intérieurement.

Mais si je porte calmement sur lui un regard appuyé et qu’après quelques instants de silence je laisse tomber : ‘Vous êtes bien un Juif !’, alors on remarquera avec étonnement à quel point il va se sentir mal assuré, et comment il est tout à la fois privé d’arguments et ramené à sa culpabilité… »

Il y a beaucoup de points essentiels à la compréhension de l’antisémitisme que ce texte révèle, mais celui qui me frappe le plus est que toutes les justifications a posteriori, les rationalisations de la haine antisémite (les juifs seraient des fripouilles, des malfaiteurs, des assassins…) sont ramenées consciemment par Goebbels, antisémite sous le ciel de l’Éternel, à la forme purement tautologique, donc vide, de : « un juif est un juif ». Et c’est pour ça qu’il est haïssable.

De l’autre côté, comme le note Klemperer dans son commentaire, c’est aussi ce qui rend l’antisémitisme à la fois si atroce et si efficace : car Goebbels a raison quand il constate que son énoncé produi(rai)t sur tout « juif » un effet dévastateur, bien plus dévastateur que les autres insultes mentionnées. Mais il a tort, et le mot est faible, d’y voir un signe de la soi-disant culpabilité des juifs (le peuple déicide). En lui « jetant sa judéité à la figure », Goebbels ôte à son interlocuteur « jusqu’à la possibilité de s’expliquer, pour ne pas parler d’affronter son adversaire dans une lutte d’égal à égal ».

 

Ne réduisons pas la parole

Klemperer nous donne aussi la clé pour sortir de l’imbécile dichotomie agitée par tous les gouvernements entre « opinions » et « délits », ou le slogan tout aussi imbécile selon lequel le racisme commencerait par les mots et continuerait par les coups. Au contraire, on peut considérer que tant qu’il y a des mots pour le dire, c’est précisément que celui qui parle n’a pas atteint une impasse telle qu’il se sente forcé d’avoir recours à la violence, dans un effort d’expression avorté. Il n’y a donc pas la moindre continuité, mais au contraire une rupture, un abandon, entre les « mots » et les « coups ». En empêchant la parole, on ne fait que précipiter le passage à l’acte, pousser les gens dans une impasse. Cela ne veut pas dire que n’importe quel discours de haine doit être toléré au nom de la « liberté » d’expression, car qu’y a-t-il de « libre » dans le discours d’un antisémite littéralement possédé par une haine qui le dépasse, qui semble parler par sa bouche ? Le gouvernement a bien évidemment raison de ne pas y voir une opinion. Une opinion sur quoi ? Sur les juifs ? Mais quels juifs ? Mais d’un autre côté, la haine n’est pas si bavarde.

C’est tout à fait parlant, si j’ose dire, que beaucoup de terroristes de ces dernières années (je pense à Breivik comme au tueur de Christchurch) ait publié un manifeste, de manière à être lus, mais seulement après avoir perpétré le massacre qu’ils complotaient. Dans ce cas tout à fait symptomatique, la haine ne « commence » pas par les mots, pour continuer par les « coups », elle fait très exactement l’inverse. Les mots ne font qu’accompagner, qualifier, glorifier, les « coups ».

Il ne s’agit pas d’essayer de résoudre en parlant une sorte d’impasse, un problème, mais de consacrer ce problème et de le graver dans le marbre. Ce ne sont pas des paroles qui repoussent les actions, mais des paroles dont l’expression n’est rendue possible que par cette action, parce qu’elle leur donne la confirmation et la portée rétrospective dont elles ont besoin pour vérifier, presque performativement, l’impasse (civilisationnelle, symbolique, raciale, sexuelle etc.) qu’elles diagnostiquent. Ces personnages voyaient une apocalypse dans la civilisation occidentale moderne. La preuve, c’est l’apocalypse miniature qu’ils ont eux-mêmes initié. Ce n’est pas la propagande par le fait, c’est plutôt la preuve par le fait.

L’antisémitisme fonctionne un peu de la même manière. Il se nourrit de la réaction à l’antisémitisme. J’ai beaucoup de méfiance à l’égard des campagnes contre les « discours de haine », parce que la haine ne fait pas de discours. Elle invective, elle insulte, elle crache à la figure. C’est tout à fait révélateur de l’époque à laquelle nous vivons que des formes aussi basses d’expression humaine, quasiment animales, soient enluminées par la novlangue officielle sous le nom de « discours », comme s’il s’agissait des Catilinaires ou de l’appel du 18 juin.

Nous vivons dans un monde saturé de « discours » dans ce sens : jamais les humains n’ont autant lu et écrit en permanence, mais cette quantité fantastique de « texte » en ligne, par messages, dans des articles, des commentaires, dans toute sorte de repères virtuels, qui constituent, après tout, la première cible du gouvernement, ne constitue qu’une sorte de flux informe et continu de signes dont la plupart des hommes modernes s’abreuvent continuellement. Il n’y a pas de pause. Il n’y a pas de place pour la réflexion, pour le silence, pour l’élaboration. Nous ne contrôlons pas ce flux. Nous ne l’influençons même pas. Nous l’altérons à peine. Nous réagissons.

Et si la « montée » de l’antisémitisme (on en parle comme d’un phénomène physiologique ou économique, comme les « dépressions » et les « montées de lait »), ainsi que le vain combat qu’elle suscite en réaction, aussi nobles qu’en soient les intentions, était avant tout le signe de la dévalorisation contemporaine de toute forme de discours ?

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  • En effet, il serait plus sensé de dénoncer ce qui anime en commun toutes ces idéologies mortifères à la recherche de coupables : les riches, les étrangers, les mâles, les blancs, les humains en général, etc … quelles que soient ses conséquences en discours et en actes, le ressort est toujours le même.

  • Avatar
    jacques lemiere
    5 août 2022 at 7 h 46 min

    les lois contre l’antisémitisme sont une mauvaise solution à un problème mal posé..

    un antisémite n’est pas « étymologiquement  » une personne qui hait les juif c’est un personne qui en somme une personne qui s’oppose à leur existence… imaginez donc : je suis « anti toi.. »
    la réponse à la haine n’est pas l’amour obligatoire..

    la haine est un plus qu’un droit fondamental. c’est une quasi conséquence de la condition humaine .. .la conséquence logique de la subjectivité..de l’individualité.. sans haine l’amour et l’amitié perdent une partie de leur sens..
    la prétendue nécessité de la censure des propos haineux. q inclut le simple fait de les reporter!! répéter..publiquement rend certains articles assez amusant.. il a dit un trc qu’onnepeutpas vous dire.. mais c’est grave!!!

    le paradoxe du N word aux usa..

    non l’enfer est pavé de bonnes intentions..

    abominable..

    nous nous dirigeons vers un monde orwellien..

  • Pour moi, la flèche du temps va de la parole à l’acte. On me la fera pas à l’envers.
    H.tler a écrit Mein K.mpf en 1924. Les premiers camps ont vu le jour en 1933. Il est mort avant de s’expliquer.
    On dit : « je vais te tuer » puis on tue. On dit rarement : « tu as vu, je t’ai tué ».
    L’acte raciste n’est pas comme un cheveu sur la soupe. Il est l’issue d’une pensée élaborée, construite, répandue (avec les moyens du bord).
    Je pense, je cause, j’agis. Et, après, parfois, j’explique.
    C’est ce que dit Clémenceau :
    « Il faut d’abord savoir ce que l’on veut, il faut avoir ensuite le courage de le dire, il faut ensuite l’énergie de le faire ».
    Il suffit de remplacer courage par bêtise.
    Reste à définir le statut de la loi anti-raciste : camisole de force ou ligne Maginot ?

    • PS : Chercher la réponse ne doit pas nous empêcher d’expulser les imams qui pervertissent la belle jeunesse de nos riants Quartiers. Il faut croire à la vertu pédagogique de la sanction.

  • Avatar
    FrancoisCarmignola
    5 août 2022 at 11 h 15 min

    « par son essence même ». Nous y sommes: la désignation par l’essence est l’antithèse du discours, qui vise à caractériser, décrire, prouver, confronter. À moins qu’il n’y est de discours important que portant sur l’être et donc l’être antisémite obscur et essentiel doit être poursuivi sans relâche, ce à quoi tout le monde s’emploie.

    Le discours antiraciste est ainsi aussi pervers et débile que l’antisémite, tous deux expressions dégénérées et superficielles d’un moralisme stupide à dénazifier…

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