Les centres de progrès (4) : Nan Madol (navigation en mer)

L’invention du voyage par mer a constitué une percée révolutionnaire dans l’histoire des transports.

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Les centres de progrès (4) : Nan Madol (navigation en mer)

Publié le 19 juin 2022
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Par Chelsea Follett.

Notre quatrième centre de progrès est Nan Madol, une ville qui témoigne de la portée des premiers navigateurs. La Micronésie, où Nan Madol a finalement été construite, a commencé à être colonisée par les anciens Austronésiens il y a plus de quatre mille ans. Ce sont eux qui sont considérés comme les premiers humains à avoir inventé des navires.

Cette invention leur a permis d’explorer et de peupler une grande partie de la région indo-pacifique au cours de l’expansion austronésienne. L’expansion a atteint son apogée entre 3000 et 1000 avant J.-C. – bien que les Austronésiens n’aient atteint certaines îles de Polynésie qu’après l’an 1000 après J.-C. et n’aient peut-être pas colonisé la Nouvelle-Zélande avant 1300 après J.-C.

La ville en pierre de Nan Madol, construite vers 1100 (certaines parties pouvant remonter à 500), vers la fin de l’ère des découvertes austronésiennes, témoigne de l’ingéniosité des premiers marins et de la portée de leurs explorations.

Avant l’avènement des navires de mer, les gens ne pouvaient pas voyager au-delà des côtes. Ainsi, de nombreuses terres hospitalières sont restées inhabitées par les êtres humains parce que personne ne pouvait les atteindre. Diverses cultures ont créé indépendamment des pirogues pour se déplacer le long des rivières, mais les océans restaient infranchissables. Les gens ont fini par se demander ce qui se trouvait plus loin, de l’autre côté des océans. L’invention des bateaux a permis aux anciens Austronésiens d’explorer de nouvelles terres et a littéralement élargi les horizons de l’humanité.

L’invention de navires en état de naviguer a probablement été un processus graduel d’amélioration des bateaux de rivière jusqu’à ce qu’ils puissent affronter les eaux agitées de la haute mer. Pour les contemporains de l’époque, l’océan devait sembler un obstacle aussi redoutable que l’espace extra-atmosphérique nous paraît, mais ils ont persévéré. Certaines des premières tentatives de voyage ont sans doute été des échecs, entraînant la perte tragique de nombreuses vies en mer. Mais chaque fois que les explorateurs s’aventuraient un peu plus loin de la côte et revenaient sains et saufs, leur confiance grandissait.

Les premiers véritables navires océaniques étaient des bateaux à balancier : des embarcations dotées de flotteurs de soutien latéral appelés balanciers, fixés à l’un ou aux deux côtés de la coque principale du bateau. Ils permettaient de stabiliser le bateau et l’empêcher de chavirer sur les eaux agitées de la haute mer. Les premiers outriggers étaient peut-être de simples rondins ou des branches d’arbre tombées au sol, mais leur forme a été affinée au fil des ans grâce à un travail artisanal minutieux afin de maximiser la stabilité. Pour diriger leurs bateaux à balancier, les premiers marins utilisaient souvent des voiles tissées à partir de feuilles de pandanus résistantes au sel.

Les marins ont fini par développer des catamarans, ou des embarcations dotées de coques parallèles au lieu de simples balanciers. Certains catamarans étaient assez grands pour transporter plus de 80 personnes, et pouvaient supporter de rester en mer pendant des mois.

Aujourd’hui, la ville en pierre de Nan Madol est en ruines, elle se dresse sur des îlots artificiels surélevés, à l’extrémité orientale de l’île de Pohnpei, dont la superficie est légèrement inférieure à celle de la ville de New York. L’île fait désormais partie des États fédérés de Micronésie. Nan Madol est un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Nan Madol signifie « dans l’espace entre les choses », en référence aux canaux qui s’entrecroisent entre les îlots. Les vestiges de la ville en pierre ont été partiellement envahis par la mangrove et d’autres plantes, ce qui confère aux ruines une aura inquiétante. Le célèbre auteur de romans d’horreur H.P. Lovecraft a été inspiré par ces ruines et a modelé la ville où habite son célèbre monstre de fiction Cthulhu sur Nan Madol.

Les spécialistes ne s’accordent pas sur l’origine exacte du peuple austronésien, les théories allant de Taïwan à diverses îles d’Asie du Sud-Est. Mais quel que soit leur point d’origine, les canots à balancier et les catamarans des Austronésiens leur ont permis de se répandre dans le Pacifique, d’explorer et de coloniser de nouvelles terres. Avant l’ère des découvertes européennes du XVIe siècle, les Austronésiens étaient le groupe ethnolinguistique le plus répandu, couvrant la moitié de la planète. On trouve des vestiges du peuplement austronésien dans des endroits aussi disparates que la Nouvelle-Zélande en Océanie, l’île de Pâques dans le sud-est de l’océan Pacifique, près de l’Amérique du Sud, et Madagascar en Afrique.

Même si elle s’est répandue sur la moitié du globe au cours des siècles, la population austronésienne, très dispersée, a conservé de nombreux points communs. Ils parlaient des variantes de la même langue et partageaient un grand nombre de technologies et de traditions, comme le tatouage, la sculpture sur jade, la construction mégalithique, les maisons sur pilotis et divers motifs artistiques.

Les Austronésiens pratiquaient également un ensemble commun de techniques agricoles, élevaient les mêmes animaux, comme les poulets, les cochons et les chiens, et cultivaient les mêmes plantes. Il s’agissait notamment des bananes, des noix de coco, des fruits à pain, des ignames et du taro. Ils transportaient les graines et les animaux sur leurs bateaux lors de leurs migrations maritimes. Après que leurs colonies aient atteint leur point le plus éloigné vers l’est, ils ont introduit les patates douces d’Amérique du Sud dans les îles du Pacifique et dans le sud-est de l’Asie aux alentours de 1000 à 1100 après J.-C.

Parmi les endroits où les Austronésiens se sont installés au cours de leur expansion figurent les îles micronésiennes situées dans l’ouest de l’océan Pacifique. Ils ont été les premiers êtres humains à y poser le pied, car ces îles éloignées étaient inaccessibles avant l’invention de navires en état de naviguer. On pense que les îles de Micronésie orientale, comme Pohnpei, ont été colonisées pour la première fois par des marins s’aventurant depuis les îles connues aujourd’hui sous le nom de Vanuatu et de Fidji, quelque temps avant l’an 1000 avant J.-C. Les preuves archéologiques et linguistiques suggèrent que les colons ont progressivement remonté la chaîne d’îles.

À l’apogée de l’expansion austronésienne, malgré la construction d’une variété d’impressionnantes œuvres d’art mégalithiques en pierre – comme celles du parc national de Lore Lindu sur l’île de Sulawesi en Indonésie, qui datent de 2000 av. J.-C. Par conséquent, ils n’ont pas laissé de villes en ruines bien préservées de cette époque.

Vers l’an 1100, les marins ont trouvé une raison de construire une ville dans un matériau plus durable : la pierre. Le système décentralisé de la Micronésie, basé sur les chefs, s’était transformé en une culture économique et religieuse plus unifiée, centrée sur Pohnpei et le chef de l’île. Ce chef, qui a établi la dynastie des Saudeleurs et un système de gouvernement absolu, a choisi de construire une cité royale et cérémoniale en pierres pour le prestige que ce matériau conférait. Les ruines de Nan Madol ont ainsi traversé les siècles et nous offrent une fenêtre sur la vie des Austronésiens. Les preuves suggèrent que Nan Madol était la première capitale du Pacifique représentant l’unité sous un chef unique.

Les murs de la ville sont construits en basalte taillée en forme de rondins imbriqués les uns dans les autres – peut-être un héritage des techniques de construction en bois que la culture pratiquait avant de passer à la pierre comme matériau de construction. Les murs entourent une zone de près de 5000 pieds de long sur près de 2000 pieds de large. Le poids total des colonnes ou des rondins de basalte qui ont dû être transportés pour construire la ville est estimé à 750 000 tonnes métriques.

Cela signifie que pour construire Nan Madol, les habitants de Pohnpei ont déplacé une moyenne de 1850 tonnes par an pendant quatre siècles. Étant donné que l’île avait une population de moins de 30000 habitants, c’était un grand exploit. La méthode utilisée pour déplacer les pierres reste un mystère. « Pas mal pour des gens qui n’avaient pas de poulies, pas de leviers et pas de métal », a noté Rufino Mauricio, un archéologue qui travaille sur le site de Nan Madol et affilié au Bureau des archives nationales, de la culture et de la préservation historique des États fédérés de Micronésie.

Si vous pouviez visiter Nan Madol à son apogée, vous seriez frappé par la façon dont les bateaux ont joué un rôle vital dans la ville. Celle-ci intègre près de 100 îlots artificiels ou plateformes construits en pierres et en corail, et sillonnés par des canaux de marée. Ces canaux servaient de voies de circulation pour les canoës en bois qui se déplaçaient dans la ville, qui a ainsi été surnommée la « Venise du Pacifique ». C’est la seule ville ancienne à avoir été construite au sommet d’un récif corallien.

En levant le regard au-delà des canaux, vous auriez vu une ville riche avec des palais de pierres, des temples, des morgues et des résidences pour la noblesse de la société. La ville a été construite en partie pour servir d’enclave au chef et à la noblesse. Vous auriez donc immédiatement remarqué que la majorité des quelque mille résidents étaient soit des personnes de haut rang, abondamment parées de bijoux tels que des colliers et des anneaux de bras, soit leurs serviteurs. Les murs entourant la ville servaient de fortifications pour protéger les habitants de haut rang.

Mais Nan Madol abritait également un vaste marché urbain, où l’on pouvait acheter des marchandises allant des coquilles de trochus aux cristaux de quartz en passant par des poteries originales. Vous auriez vu des marchands vendre des leurres de pêche à la traîne, des outils en pierre et en coquillages et des colliers de perles soigneusement sculptées. Des preuves suggèrent que le marché aurait également vendu des chiens et des tortues de compagnie. Les étals de nourriture vendaient probablement du porc, de la volaille, du poisson, du riz, du coprah, des bananes, des fruits à pain et du taro, entre autres.

Aucun aliment n’était cultivé à Nan Madol même. La ville servait plutôt de centre commercial pour la nourriture et les autres biens transportés par bateau depuis d’autres endroits de la chefferie. Nan Madol était également un centre spirituel important et le lieu de nombreuses cérémonies religieuses, comme une cérémonie annuelle d’expiation au cours de laquelle les prêtres offraient de la tortue cuite aux anguilles d’eau salée. (Les anguilles étaient considérées comme sacrées.) De plus, Nan Madol était un lieu de diplomatie et de rencontres politiques importantes.

Après avoir étendu leur territoire jusqu’à couvrir la moitié du monde, les Austronésiens ont mystérieusement cessé de voyager, s’installant de façon permanente dans des endroits comme Nan Madol. Selon la légende, Nan Madol a été fondée par des frères jumeaux arrivés à Pohnpei en bateau depuis une île inconnue, à la recherche d’un site où construire un autel afin de pouvoir vénérer le dieu de l’agriculture. Cette légende reflète la fin de l’ère des voyages et la transition vers un mode de vie agricole et sédentaire.

Aujourd’hui, Nan Madol est surtout connu comme le siège du pouvoir de la dynastie des chefs Saudeleur, qui a régné de 1100 à 1628 environ. Selon les histoires orales transmises à Pohnpei, la dynastie est devenue de plus en plus oppressive à chaque génération, chaque nouveau chef cherchant à remplacer la culture autonome et décentralisée de Pohpei par un système de contrôle social de plus en plus abusif et centralisé. Le règne du dernier chef était si cruel qu’il a entraîné un mécontentement général.

Les histoires orales racontent que la dynastie a pris fin lorsque ce chef tyrannique a été renversé (avec le soutien total de la population locale) par Isokelekel, un héros et guerrier semi-mythique. Il était censé être un demi-dieu de l’île micronésienne voisine de Kosrae et est arrivé au pouvoir au XVIe ou au XVIIe siècle de notre ère. Ses successeurs ont abandonné Nan Madol au début du XIXe siècle.

L’invention du voyage par mer a constitué une percée révolutionnaire dans l’histoire des transports. En montrant la portée des premiers marins, Nan Madol a mérité sa place de quatrième centre de progrès. Le même esprit de découverte qui a poussé les gens à naviguer sur les océans à la recherche de nouvelles terres a finalement guidé notre espèce vers le développement des voyages aériens et spatiaux, et pourrait un jour amener l’humanité à poser le pied sur d’autres planètes.

 

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  • Drôle de conclusion ! La motivation du voyage a toujours été, par le passé, le désir de découvertes lucratives, ou de simple commerce ou de pillage, sans découverte. L’idée d’un enrichissement purement intellectuel chèrement payé au plan matériel est très récente, et se réalise avec l’argent des autres à leur insu. Les vendeurs de rêve sont des escrocs.

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