Les croyances de luxe, entre distinction et mépris social

Le concept de « croyance de luxe », désigne un ensemble de discours, généralement « woke », tenus en public pour marquer son appartenance aux classes sociales les plus favorisées.

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Les croyances de luxe, entre distinction et mépris social

Publié le 22 décembre 2021
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Les croyances de luxes, ou le progressisme loin du réel

En août 2019, le jeune doctorant en psychologie Rob Henderson théorise le concept de « croyance de luxe » qui désigne un ensemble de discours, généralement woke voire iconoclastes, tenus en public pour marquer son appartenance aux classes sociales les plus favorisées.

Ce concept s’inscrit dans la continuité de celui de « consommation et loisirs ostentatoires » de Veblen, qui montrait que consommer certains biens ou pratiquer certains loisirs avait pour fonction essentielle chez les classes dominantes de montrer qu’elles disposaient de suffisamment de temps et d’argent pour s’adonner à des activités improductives.

Aujourd’hui, constatant qu’avec la consommation de masse même un smicard possède parfois un smartphone dernier cri, une partie des plus favorisés ont changé leur manière de se distinguer en affichant un ensemble de « croyance de luxes ».

Ces dernières sont en fait des discours tellement éloignés de la réalité ou des priorités quotidiennes qu’elles sont en elles-mêmes révélatrices de l’appartenance à une frange de la population suffisamment bien lotie pour se poser des questions qui n’effleurent même pas l’esprit du citoyen moyen.

De manière caricaturale, on peut prendre l’exemple de la cérémonie des Oscars et de son lot de discours allant de « l’angoisse indubitable » des mères vaches à l’indignation face à la faible représentation des Noirs à la cérémonie en passant par un engagement néo-féministe douteux. Tous ces beaux discours en disent en fait beaucoup plus sur la vie confortable de ceux qui les tiennent que sur leur véritable engagement social.

Une vertu ostentatoire aux conséquences délétères pour les plus pauvres

Mais là où le constat de Rob Henderson est vraiment intéressant, c’est qu’il s’attache à montrer que non seulement ces croyances de luxe ne sont pas suivies d’actes par ceux qui s’en réclament, mais qu’en plus ces discours nuisent directement et profondément aux plus défavorisés. S’ils se parent d’allures émancipatrices, ils cachent en fait un déni de la réalité qui empêche les plus démunis de faire des choix libres et éclairés.

Il prend pour exemple la remise en cause fréquente de la monogamie et de la minimisation de l’impact d’avoir des enfants hors mariage par les étudiants de sa prestigieuse université, alors que ces mêmes étudiants adoptent ensuite en très large majorité ce modèle familial traditionnel qu’ils dénoncent.

À l’inverse, dans les milieux défavorisés où les enfants conçus hors mariage sont beaucoup plus fréquents et où les conséquences sociales de l’affaiblissement de la structure familiale sont bien connues, peu de gens osent tenir ce type de discours.

Et malheureusement, ceux qui auront le malheur d’adhérer par mimétisme (sur le sujet les travaux de Georg Simmel gardent encore une certaine pertinence) au discours des classes supérieures en feront directement les frais. Avoir et affirmer la croyance que le modèle familial traditionnel est dépassé est donc un marqueur social fort, en cela qu’il permet aux autres d’identifier clairement que vous n’avez pas été confrontés à ces problématiques, et donc que vous avez un statut social élevé. Paradoxalement, plus « une croyance de luxe » est déconnectée du réel, plus elle renvoie à un statut social supérieur et plus elle constitue un mode de distinction efficace.

Le jeune psychologue poursuit avec d’autres « croyances de luxe », comme celle du « privilège blanc », que l’on peut prolonger avec les fameuses « questions de genre », très populaires chez les étudiants de prestigieuses facultés, où se multiplieraient même les Master dans le domaine. Encore une fois, les conséquences d’un tel choix d’orientation sur les carrières poursuivies changeront radicalement selon l’origine sociale des étudiants.

En effet, si les entreprises ne semblent toujours pas saisir l’opportunité que représentent ces étudiants formés sur des questions aussi cruciales, il se crée bien quelques postes bien placés dans la fonction publique ou certaines associations, mais pour lesquels il est de notoriété publique que pour voir sa candidature retenue il est préférable d’avoir quelques relations.

Ainsi, si les étudiants de ce Master ayant un bon réseau devraient donc parvenir à tirer le meilleur de leurs études, le pari est beaucoup plus risqué pour les autres, qui risquent de devoir affronter de terribles désillusions. On peut aussi prolonger le constat d’Henderson au mouvement body positive.

Certes, ce mouvement a probablement permis à de nombreuses personnes en surpoids ou obèses de moins souffrir de leur image, mais il a la fâcheuse tendance à minimiser très fortement les conséquences de l’obésité sur la santé, voire à les nier complètement et à accuser de grossophobie les médecins qui recommandent à leurs patients de perdre du poids. L’exemple qui aura probablement fait le plus parler outre-Atlantique étant probablement la Une du magazine Cosmopolitan, qui suggérait qu’une personne obèse était en tout aussi bonne santé qu’une sportive aguerrie.

Une fois de plus, si ce sont essentiellement les milieux favorisés et certains médias ayant érigé la vertu ostentatoire en business model qui se font les relais de ces discours, ces derniers ne semblent pas être convaincus de ce qu’ils défendent eux-mêmes puisque non seulement l’obésité touche beaucoup plus les ménages modestes, mais elle y progresse aussi plus vite.

Le risque de banalisation de cette maladie touche donc en premier lieu les plus modestes. Ce qui frappe également, c’est aussi comme cette acceptation de façade de toutes les morphologies dans ces milieux favorisés ouvertement progressistes entre en contradiction directe avec ce qu’enseigne la sociologie néo-marxiste, qui a soutenu pendant des années que la domination sociale s’inscrivait dans et par les corps. On pense évidemment à Pierre Bourdieu et son concept d’hexis mais aussi à d’autres sociologues comme Marcel Mauss (Les techniques du corps).

Ce néo-progressisme trouve donc ses meilleurs contradicteurs non pas auprès des conservateurs, mais au sein même de la gauche traditionnelle, pour qui ces nouvelles croyances ne sont en rien émancipatrices.

Une vertu ostentatoire qui a tué la gauche 

Les travaux d’Henderson sont ainsi à mon sens très éclairants sur la situation politique actuelle. Les médias ont beaucoup insisté ces derniers jours sur une possible union des gauches, seule possibilité pour la gauche d’espérer avoir un candidat au second tour, mais le problème est probablement beaucoup plus simple : la gauche ne parle simplement plus à ses électeurs.

Nous avons d’un côté Sandrine Rousseau qui parle de décroissance ou de son merveilleux homme déconstruit, Mélenchon qui fait la cour aux décolonialistes et Hidalgo qui rêve d’un Paris sans voitures. En face, nous avons l’ouvrier ou le prof moyen, qui constituaient autrefois la base de l’électorat de la gauche, et qui se demandent simplement si leur pouvoir d’achat va augmenter, si leurs enfants apprendront quelque chose d’utile à l’école et parfois même s’ils pourront simplement rentrer chez eux en toute sécurité.

En bref, contrairement aux politiques de gauche, les électeurs s’obstinent à se murer dans des considérations bassement matérielles et terriblement prosaïques. Puisque l’offre ne rencontre plus la demande, les électeurs traditionnels de gauche se tournent donc vers d’autres formations qu’ils jugent davantage en phase avec leurs problèmes quotidiens, et ils regardent pour cela plus à droite de l’échiquier politique.

La gauche a semble-t-il oublié qu’elle s’est historiquement construite autour du matérialisme marxisme, qui faisait la promesse d’offrir une vie plus confortable aux ouvriers et aux classes populaires. Elle a aussi oublié que la politique n’est qu’un marché, où les promesses s’échangent contre des votes ; en ciblant une clientèle cible populaire avec un message publicitaire adressé aux plus favorisés, elle n’a aucune chance de vendre ses promesses et d’accéder au pouvoir.

Si certains se réjouiront certainement de cette perte d’influence politique de la gauche, on peut regretter avec Henderson qu’elle piège avec elle une partie, heureusement minoritaire, de ceux qu’elle prétendait pourtant protéger.

J’aimerais préciser que bien évidemment le but de mon propos n’est surtout pas de stigmatiser les personnes obèses. Au contraire, je tiens à montrer que remettre en question plus ou moins frontalement l’avis des professionnels de la santé ne peut que leur nuire et constitue même une faute morale si l’objectif est uniquement d’afficher sa vertu en public.

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  • Oui les lubies des riches sont des catastrophes pour les pauvres et classes moyennes . Vous évoquez la structure familiale, c’est en effet très pertinent , la généralisation du divorce , presque qu’un couple sur deux dans les grandes villes est pour les protagonistes avant tout une faillite sociale éducative et … financière. Loin de moi l’idée de limiter l’accès au divorce mais je ne compte plus les couples qui divorcent sans motif réel autre que la dépression de l’un ou de l’autre protagoniste lequel voit dans le divorce la solution à ses problèmes en s’en créant ainsi de plus grands ….

  • On ne peut pas mettre sur le même plan lutte contre le divorce et lutte contre l’obésité.

    Que la gauche doive lutter contre les déterminants du divorce ne signifie pas nécessairement qu’elle devrait lutter contre le divorce pour remédier à ces déterminants sociaux.

    Attention aussi aux généralités :
    Ne serait-il pas tout aussi absurde de chercher à déduire, en s’appuyant sur un entretien avec un notaire de Neuilly Sur Seine qui ferait l’éloge du mariage chrétien, que « les classes favorisés » professent l’intérêt de la monogamie ?

    Je me suis demandé si ce passage était ironique : « la gauche a aussi oublié que la politique n’est qu’un marché, où les promesses s’échangent contre des votes ; en ciblant une clientèle cible populaire avec un message publicitaire adressé aux plus favorisés, elle n’a aucune chance de vendre ses promesses et d’accéder au pouvoir. »

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