La monnaie neutre : l’apport d’Hayek

Retour sur les travaux de Friedrich Hayek sur la monnaie neutre.
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La monnaie neutre : l’apport d’Hayek

Publié le 7 décembre 2021
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Par Marius-Joseph Marchetti.

À plusieurs reprises, j’ai parlé de la monnaie neutre et il me semblait opportun d’expliciter cette notion en me référant aux travaux d’un auteur qui en a fait son fer de lance : l’économiste Friedrich Hayek. Son papier, « On Neutral Money », sera la principale source de cet article.

Les travaux d’Hayek

Celui-ci est originellement un appendice à la quatrième lecture de son livre Prices and Production. Il est également compilé dans son recueil d’essais Money, Capital and Fluctuations: Early Essays. Friedrich Hayek revient sur la manière dont la non-neutralité de la monnaie se manifeste dans notre monde.

D’abord, que signifie neutralité de la monnaie ?

On dit d’une monnaie qu’elle est neutre si elle n’a que des effets en termes nominal, monétaires (une hausse des prix, par exemple) et pas d’effets réels (redistribution des richesses, impact sur la production, etc.).

La neutralité de la monnaie est présupposée pour les classiques, pour qui la monnaie n’est qu’un voile sur les échanges, le véhicule des valeurs, et pour les néoclassiques, pour qui la monnaie n’est qu’un numéraire, un bien aussi liquide que tous les autres biens. En somme, la pure théorie décrit une situation de troc augmenté, où la monnaie n’est qu’un simple intermédiaire aux échanges et n’a aucun autre effet réel.

Les effets unilatéraux de la monnaie

Le problème qui se pose à la neutralité de la monnaie est l’existence des « effets unilatéraux de la monnaie » (one-sided effects of money) décrits par Friedrich von Wieser.

En somme, que se passe-t-il si la demande de monnaie augmente sans augmentation de l’offre de monnaie (et inversement) ? L’équilibre monétaire est rompu et les effets monétaires occasionnent des effets réels ; précisons que cette dernière phrase n’est pas directement une analyse de Hayek, mais un constat des partisans de la Banque libre qui ont intégré explicitement la Théorie autrichienne du cycle dans l’analyse de l’équilibre monétaire.

Celui-ci doit cependant avoir quelque chose de similaire en tête, puisque dans une discussion sur l’importance du point d’injection de la monnaie, Hayek soulève « la vieille distinction entre la demande de monnaie additionnelle en tant que monnaie justifiable et la demande de monnaie additionnelle en tant que capital non justifiable » (Prices and Production, page 124-125).

Il existe un certain nombre de facteurs qui jouent contre la neutralité de la monnaie, surtout dans un monde où des individus rédigent des contrats à long terme qui fixent les termes en anticipant les niveaux de prix futurs.

De plus, certains prix ont tendance à être plus rigides que d’autres, comme par exemple les prix des facteurs de production, en général.

Les conditions de la monnaie neutre

En somme, pour Hayek trois critères doivent être respectés pour que la monnaie soit neutre :

1) Le flux de monnaie (money stream, compris comme le côté MV de la théorie quantitative de la monnaie. Hayek parle aussi de coefficient des transactions monétaires) doit rester constant, voire augmenter si le niveau de la population et des ressources augmente.

2) Les prix doivent être parfaitement flexibles.

3) Les contrats sur le long terme doivent avoir bien anticipé le niveau des prix futurs.

La monnaie est neutre, sans effets réels, uniquement si ces trois conditions sont remplies : si la condition 2 et 3 ne le sont pas, aucune politique ne peut espérer atteindre l’idéal de la neutralité de la monnaie.

D’ailleurs, Hayek arrêtera peu après d’user du terme de monnaie neutre, et se concentrera plutôt sur l’analyse des processus coordinateurs des marchés, les erreurs étant inévitables dans un monde incertain où la connaissance est dispersée (sujet abordé précédemment dans l’article sur l’émergence de la monnaie).

Selon Friedrich Hayek, viser la stabilité des prix pour espérer atteindre l’idéal-type de la monnaie neutre est non-pertinent, car on cherche à s’épargner les effets de la monnaie sur la structure des prix relatifs. Ce qui compte, c’est d’éviter les déviations des prix intertemporels occasionnées par la monnaie. Cependant, il peut être pertinent de stabiliser le prix moyen des facteurs originaux de production, pour éviter des frictions inutiles. C’est une proposition aussi faite par l’économiste Gottfried Haberler.

En somme, ce papier de Friedrich Hayek est important pour plus d’une raison : il nous a permis de comprendre un peu ce que nous entendons par la monnaie neutre. Mais il soulève aussi un autre point important : Friedrich Hayek y formule une norme de productivité (productivity norm) pour la politique monétaire, laquelle sera étudiée par les partisans de la banque libre.

Ceux-ci montreront que les recommandations de Hayek seront bien plus facilement appliquées et applicables par un système de banque libre, en ce qu’il permet une déflation naturelle des prix en cas de gain de productivité (et inversement), de stabiliser le coefficient des transactions monétaires (MV, ou le revenu nominal pour les monétaristes de marché), demande moins d’ajustement en termes de coûts, etc.

Hayek n’aura cependant pas entièrement compris tout ce qu’impliquait son argument, puisque dans ces derniers essais sur la théorie monétaire (et notamment dans Denationalization of Money), il a défendu la concurrence monétaire en vue d’une simple stabilisation des prix :

À un autre moment de l’essai (p. 77), Hayek plaide pour le type d’élasticité de l’offre de monnaie qui répondrait aux demandes de détention de monnaie. Il ne semble pas voir en quoi cela est en tension avec sa conviction que la concurrence stabiliserait le niveau des prix. Un système de monnaies concurrentes et convertibles permettrait à la fois de stabiliser MV et d’avoir pour résultat que les prix évoluent inversement aux changements de la production d’une manière qui semble correspondre à ce que Hayek défendait dans Prices and Production. Steven Horwitz, Studies in Austrian Macroeconomics

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  • je ne suis pas un économiste mais il me semble que l’impasse tient à l’existence dans chaque pays d’UNE monnaie obligatoire..ceci interdit toute spéculation monétaire PUREMENT économique..

    si le monde est libre il existe plusieurs monnaies..et certaines ne sont pas acceptées par tous..

    quand c’est contraint oubliez la neutralité ou la justice… qui contraint gagne.

    • Vous posez la question de la différence entre une monnaie (moyen d’échange généralisé et contraint, cad un étalon, comme l’euro en Europe) et un actif (comme l’or ou les cryptomonnaies).
      L’or a été une monnaie, les cryptomonnaies le seront peut-être un jour, mais pour l’instant ce sont seulement des objets de spéculation, cad des actifs.

    • Dit autrement…
      La principale difference entre un actif et une monnaie, c’est que le premier est taxable. Vous êtes soumis à impôt quand vous vous en « débarrassez ». Vous ne payez pas de taxes sur votre monnaie quand vous la laissez chez votre boulanger.
      S’il existe au sein d’un pays plusieurs monnaies en circulation, alors elles deviennent des objets de spéculations, taxables. Ce ne sont plus de la monnaie.

      • justement…. en fait on ne paye pas une taxe mais on subit une « taxe « en la détenant néanmoins..

        l’or est une monnaie l’or estampillée est déjà une bestiole différente..

  • Le problème de la monnaie ce sont les contreparties. Si celles-ci sont matérielles (j’emprunte en mettant un bien en gage qui pourra changer de main si je ne rembourse pas) cela s’équilibre facilement. Si les contreparties sont des projets, cela se passe bien si celui qui accorde le crédit a bien évalué les chances de succès du projet. Si les contreparties sont des dettes des gouvernements (qui ne sont qu’exceptionnellement en face d’un investissement), alors c’est la cata !

  • En effet, plus de monnaie en circulation égale inflation des prix (MV=PT).
    Le hic, on l’a vu encore récemment, c’est que l’inflation des prix n’est pas homogène.
    La baguette de mon boulanger garde un prix à peu près stable, la voiture que je convoite de même, mon salaire aussi.
    En revanche, mes actions en bourse progressent, le prix de ma maison aussi, car souvent ces actifs « empochent » la totalité des billets produits par la planche.
    Résultat : mon épargne constituée (liquidités que je peux investir en bourse, mes biens immobilier) prend de la valeur. Je peux alors m’acheter plus des autres biens qui ont subi une inflation modérée voire nulle. Je deviens plus riche. Tandis que ceux dont l’épargne était chiche voient s’éloigner au contraire la perspective de devenir propriétaire. L’augmentation de la masse monétaire a bien eu un effet sur la répartition des richesses.

    • voila j’ai un problème avec un concept d’nflation qui ne serait pas arbitraire..

      la baisse de pouvoir d’achat dépendant à l’evidence de ses achats..

      fondamentalement individuel.

      • La définition usuelle de l’inflation est la hausse généralisée et durable des prix. Mais ceci est une conséquence d’autre chose.

        La cause – et la vraie définition de l’inflation – est la « mise sur le marché » de plus de monnaie, qui engendre de fait un découplage durable entre l’argent en circulation et les biens disponibles. Et ce surplus de monnaie peut affecter de manière différenciée les secteurs économiques. Ce qui contredit la « généralisation » de l’augmentation des prix qu’on attribue usuellement à l’inflation…

      • Donc, effectivement, suivant vos achats, vous pouvez être une grande victime de l’inflation, ou au contraire une petite.
        Il n’empêche que les gens fortunés, qui ont préalablement investi leur surplus d’épargne, une fois payées leurs dépenses courantes (nourriture, énergie, logement…), dans certains secteurs, comme la bourse ou l’immobilier, seront plus riches que la moyenne après des opérations de quantitative easing, comme on dit pudiquement…

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