La Constitution de la Liberté, de Friedrich Hayek (III) : La liberté dans l’État-providence

Hugs by Mr Nixter(CC BY-NC 2.0) — Mr Nixter, CC-BY

Opérer la redistribution des revenus en accroissant le « contrôle étatique » sur ce qui reste privé : quelle liberté dans l’État-providence ?

Par Francis Richard.

La première partie de La constitution de la liberté, cet ouvrage majeur de Friedrich Hayek, est consacrée à la valeur de la liberté et la deuxième concerne la liberté et le droit.

Voici un aperçu de la troisième et dernière partie.

La liberté dans l’État-providence

Le socialisme ayant échoué dans sa forme originelle, appropriation collective des moyens de production et utilisation de ceux-ci « en vue des besoins et non du profit », nombre d’anciens socialistes ont compris qu’il serait plus facile d’opérer la redistribution des revenus en accroissant le « contrôle étatique » sur ce qui reste nominalement l’industrie « privée ».

Hayek n’est pas opposé à ce que l’État contribue à la réalisation d’objectifs désirables qui ne pourraient pas être atteints autrement, à condition que ces activités sociales ne soient pas une menace pour la liberté, c’est-à-dire à condition que, présentées comme de simples activités de service, elles [ne] constituent [pas] en réalité un exercice du pouvoir coercitif de l’État, et reposent sur la prétention de l’État à des droits exclusifs sur certains domaines.

Exemples de menaces pour la liberté

Les syndicats quand ils sont pourvus de privilèges uniques (adhésion obligatoire, contrats de closed shop ou d’union shop) et quand ne leur sont pas applicables les règles générales du Droit (piquets de grèves, grèves de soutien, hausses de salaires nominaux imposées, qui ont d’inévitables répercussions inflationnistes et provoquent des distorsions sur le marché du travail, se traduisant par du chômage).

La sécurité sociale quand elle n’est plus un filet de sécurité temporaire (pour prévenir le dénuement et procurer un minimum de bien-être) mais un instrument monopolistique de redistribution forcée de revenus sur la base d’un principe d’allocation selon le besoin, sans tenir compte d’une obligation contractuelle: Les gens […] sont pris en charge indépendamment du fait qu’ils soient pauvres ou non, et indépendamment du fait qu’ils aient ou non contribué à se prémunir.

(Hayek souligne par exemple le fardeau promis aux générations futures du fait du refus de toute assurance-vieillesse et de son remplacement par une répartition par l’État: Lorsque les prestations sont versées, elles ne sont pas financées par les revenus d’un capital additionnel accumulé à cette fin […] mais le sont par le transfert du fruit du travail de ceux qui sont en activité)

La fiscalité quand elle est progressive, donc incompatible avec des institutions de liberté: avec des taux élevés, elle est un moyen pratique de déterminer une plus juste distribution de revenus.

« Lorsque […] le soi-disant principe adopté n’est rien de plus qu’une invitation ouverte à la discrimination (à l’encontre des riches) et, pis encore, une invitation à l’oppression d’une minorité par une majorité, ce soi-disant principe ne peut que devenir prétexte à l’arbitraire pur et simple. »

La politique monétaire quand elle est inflationniste, parce qu’elle conduit à des contrôles étatiques toujours plus nombreux et que les exemples de contrôles par l’État-providence, examinés ci-dessus, tendent eux-mêmes à encourager l’inflation, aux effets néfastes et dangereux.

« L’important pour nous est de bien comprendre que, lorsque la dépense publique représente une portion considérable du revenu national comme c’est le cas partout aujourd’hui, le gouvernement ne peut que dominer la politique monétaire. »

Le logement quand les loyers sont réglementés parce que la réglementation contribue à l’affaiblissement du respect de la propriété et du sens de la responsabilité personnelle et que toute fixation du loyer au-dessous de son prix du marché perpétue inévitablement la pénurie de logement.

L’agriculture quand elle est aidée parce que les ajustements qui lui permettraient de devenir viable ne se font pas: L’agriculteur ou le paysan, pour prospérer, doit peu à peu devenir un entrepreneur.

« L’alternative pour la population rurale serait de devenir toujours davantage la faune d’une sorte de parc national, un ensemble de gens étranges entretenus pour peupler le paysage, délibérément privés de la possibilité de s’adapter mentalement et techniquement à un mode de vie qui les rendrait économiquement autonomes. »

L’éducation quand elle est soumise en totalité à une direction centrale, alors qu’il est possible de couvrir les frais d’éducation générale avec des fonds publics, sans conserver le système d’écoles publiques : en donnant aux parents des bons couvrant les coûts d’éducation de chaque enfant qu’ils pourraient remettre à l’école de leur choix.

La recherche quand la gestion des fonds est aux mains d’une seule autorité, alors qu’il est certain que la multiplicité des dotations privées consacrées à des champs restreints (ce qui est le cas au moment où écrit Hayek) est l’un des traits les plus prometteurs de la situation aux États-Unis.

A la fin du chapitre qu’il consacre à l’éducation et à la recherche, Hayek écrit ceci qui résume en quelque sorte sa philosophie :

« Le but ultime de la liberté est l’élargissement des capacités qui permettent à l’homme de surpasser ses ancêtres et à chaque génération de tenter d’ajouter sa contribution à l’accroissement du savoir et à l’amélioration des convictions morales et esthétiques, activités dans lesquelles nul être supérieur ne doit être autorisé à imposer ses vues concernant ce qui est juste ou bénéfique et dans lesquelles seule l’expérience accumulée peut décider de ce qui doit prévaloir. »

 

Annexe : pourquoi je ne suis pas un conservateur

Cette annexe est importante parce qu’elle est une des clés pour la compréhension de l’ouvrage.

Hayek n’est ni socialiste, ni conservateur, il est libéral :

Il n’est pas conservateur en ce qu’il n’a pas peur du changement et qu’il ne remet pas en cause la démocratie : Démocratie et pouvoir illimité sont connexes. Ce qui est blâmable là n’est pas la démocratie, mais la non-limitation du pouvoir.

Ce qui distingue le libéralisme du socialisme ou du conservatisme est « l’idée que les convictions morales qui concernent des aspects du comportement personnel n’affectant pas directement la sphère protégée des autres personnes, ne justifient aucune intervention coercitive. »

A la différence du libéralisme qui croit fondamentalement au pouvoir à long terme des idées, le conservatisme est prisonnier du stock des idées héritées.
On peut relier à la méfiance du conservateur envers le nouveau et l’inhabituel, son hostilité envers l’internationalisme et son penchant pour le nationalisme le plus strident.

Hayek précise :

Le fait que je préfère certaines traditions de mon pays, et que j’éprouve du respect pour elles, ne saurait être la cause d’une quelconque hostilité envers ce qui est étranger et différent.

Si profondes soient ses convictions religieuses, le libéral ne se considérera jamais en droit de les imposer à autrui.

Même si le terme de libéral a des acceptions aujourd’hui contradictoires, Hayek se définit comme tel et ne se dit pas libertarien parce qu’il trouve le terme peu attrayant et qu’il lui reproche de sentir l’artificiel et le succédané. 

En fait Hayek est du parti de la vie, du parti qui défend la croissance libre et l’évolution spontanée :

La foi dans la liberté intégrale se fonde essentiellement sur une attitude de préparation de l’avenir, et non sur un attachement nostalgique aux temps révolus, ou sur une admiration romantique pour ce qui a été.

  • La Constitution de la Liberté, Friedrich Hayek, 548 pages, Institut Coppet (traduit par Raoul Audoin)

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