Force de déploiement rapide européenne : la France a une carte à jouer

Cérémonie militaire de l'armée française (Crédits : seneweb, licence CC BY 2.0)

Face au tournant asiatique américain, la défense française et européenne ne peut plus être entièrement dépendante des États-Unis.

Par Alexandre Massaux.

L’Union européenne envisage de se doter d’une force de déploiement rapide de 5000 soldats d’ici 2025. Cette capacité de projection militaire se veut indépendante des États-Unis et de leur armée. Ce projet est issu d’un document stratégique en matière de politique de sécurité et de défense commune baptisé Boussole stratégique.

Un constat pertinent en matière de défense européenne

Comme le fait remarquer Josep Borrell, haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité 1, ce document vise à répondre à trois objectifs :

  • « Quels sont les défis et les menaces auxquels nous sommes confrontés ?
  • Comment pouvons-nous mieux mettre en commun nos ressources et les gérer efficacement ?
  • Et quelle est la meilleure façon de projeter l’influence de l’Europe en tant qu’acteur régional et mondial ? »

Josep Borrell met en avant trois tendances qui se révèlent justes  : la place économique et démographique des pays de l’UE dans le monde a décliné fortement. Certains concurrents ne partagent pas nos valeurs. Le développement de conflits hybrides déstabilise le continent européen.

De plus comme il le précise : « Enfin, la sphère politique de l’UE est réduite et nos valeurs libérales sont de plus en plus contestées. Dans la bataille des récits, l’idée que les valeurs universelles ne sont en fait que des constructions occidentales gagne du terrain. L’hypothèse traditionnelle selon laquelle la prospérité économique conduirait nécessairement au développement démocratique a été réfutée. »

Un réveil stratégique et géopolitique des institutions européennes ? Trop tôt pour le dire. Il faudra voir ce que les institutions et les chancelleries nationales font concrètement de ce constat.

Le désintérêt américain pour l’Europe

L’idée de développer des capacités militaires autonomes et ne demandant pas un soutien américain peut être une stratégie gagnante pour les deux camps.

Depuis la dernière décennie, les États-Unis souhaitent concentrer leurs efforts sur la Chine. La Russie qui était le vieil ennemi de la guerre froide apparaît de plus en plus comme un ennemi avant tout médiatique plutôt que géopolitique.

Après tout, entre une Chine ayant le second PIB mondial et une Russie dont le PIB est inférieur à celui du Canada, il n’est pas difficile de prioriser la menace, d’autant plus que géographiquement, le cœur politique économique de la Russie est en Europe, alors que la Chine est en Asie et sur le Pacifique, le nouveau cœur économique mondial.

Dès lors, la présence américaine en Europe a de plus en plus une vocation de réassurance des pays d’Europe centrale comme la Pologne ou l’Allemagne, des alliés fidèles de Washington et acheteurs des équipements américains.

Mais la tendance politique à Washington démontre que malgré les excitations médiatiques, les dirigeants américains veulent se débarrasser de la question russe. Le reset des relations sous la présidence Obama avec Hillary Clinton, la tentative avortée de rapprochement sous la présidence Trump à cause du Russiagate, et la récente rencontre entre Biden et Poutine démontrent tous une volonté de normaliser les relations à haut niveau.

L’Europe doit arrêter d’être un fardeau pour les États-Unis et se prendre en charge

L’Europe doit assimiler cette tendance sous peine d’être prisonnière du grand jeu entre les Américains et la Russie. Le fait est que Poutine ne respecte pas l’UE et ne la considère pas comme un interlocuteur important. Il préférera s’adresser soit aux dirigeants de certains pays européens clés (comme Macron, Merkel ou Orban) soit aux États-Unis. Pour les gouvernants russes, les Européens sont des vassaux de Washington. Ils considèrent qu’il est plus intéressant de négocier directement avec les Américains.

Pour les Américains, qui souhaitent accomplir leur pivot asiatique, l’Europe est un fardeau militaire. Qu’il s’agisse d’Obama ou de Trump, les présidents américains demandent aux Européens de participer davantage à la défense.

Bien sûr Washington voit d’un mauvais œil une trop grande indépendance de l’UE, craignant que cette dernière devienne une rivale. On se souvient des « trois d » de Madeleine Albright, secrétaire d’État de Bill Clinton qui rejetait des initiatives mettant à mal l’OTAN.

Mais dans une logique de compétition entre grandes puissances, les Européens devraient logiquement défendre leurs intérêts y compris au sein de l’OTAN. Les États-Unis comme les Russes ou les Chinois défendent avant tous les leurs.

En cela, l’idée du développement d’une force indépendante est une initiative intéressante. Les pays européens doivent arrêter d’être des passagers clandestins dont la défense est au final financée par le contribuable américain grâce au parapluie militaire des États-Unis.

Une défense européenne décentralisée serait favorable à la France et aux pays européens

Dans une Europe divisée, comme le montrent les querelles juridiques autour de la Pologne, une approche centralisée sera vouée à l’échec. Néanmoins, plus décentralisée et coopérative, elle peut être une vraie solution.

En cela, les différents États pourraient amener leur savoir-faire et participer à l’émergence de capacités militaires. Cette solution serait favorable à la France, le seul pays européen à avoir une expertise dans tous les domaines militaires. La France est aussi un des rares pays avec les États-Unis à disposer d’une marine « blue-water » : une marine capable d’intervenir en haute mer et ayant des capacités de projections. Ce dernier aspect est particulièrement important pour avoir une crédibilité internationale.

Il s’agit pour l’Europe de prendre son destin en main. Reste à savoir si elle  en a  vraiment envie. L’UE poussée par un certain nombre d’États prépare à dépenser 750 milliards d’euros dans de nombreux domaines au détriment du régalien. Les États et les institutions auront du mal à lancer des projets régaliens beaucoup moins vendeurs médiatiquement, avec des finances dégradées à cause de dépenses très politisées.

  1. l’équivalent du ministre des Affaires étrangères et de la Défense au niveau l’UE
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