La gauche est nostalgique de l’économie de guerre

Charlie Chaplin in The Great Dictator By: Cassowary Colorizations - CC BY 2.0

Certains économistes se languissent de l’époque de la planification économique nationale pendant la Seconde Guerre mondiale. Une nostalgie douteuse.

Par David Gordon.
Un article de Mises Institute.

Les économistes de gauche se souviennent souvent avec nostalgie des années 1950. Par exemple, Paul Krugman et Thomas Piketty regrettent les années 1950, lorsque l’écart de revenu et de richesse entre les riches et les pauvres était moindre qu’aujourd’hui. Certes, les gens étaient moins bien lotis à l’époque qu’aujourd’hui, mais en quoi cela est-il important ? Il vaudrait mieux être égal dans la misère qu’inégal dans la prospérité ?

Robert Kuttner, un journaliste économique qui écrit souvent pour la New York Review of Books, a fait mieux. Dans un article intitulé « Bringing the Supply Chain back Home », publié le 18 novembre, il se languit de l’époque de la planification économique nationale pendant la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, nous connaissions une véritable prospérité qui allait bien au-delà de la reprise après la Grande Dépression. Avec une résolution suffisante et un soutien populaire, le président Biden peut nous ramener à cette époque glorieuse.

L’économie planifiée de guerre en exemple

Je n’exagère pas. Voici ce qu’écrit Kuttner :

 

La Seconde Guerre mondiale était une urgence qui exigeait une mobilisation économique complète. En réponse à la guerre, le gouvernement américain a mis en place un système de planification économique global, comme on n’en avait jamais vu auparavant ou depuis. Il a réquisitionné des matériaux essentiels, imposé un contrôle des salaires et des prix, et a financé la création d’usines de production de guerre et l’achat d’une grande quantité d’armes

[…]

L’expérience de la guerre a démontré comment une économie planifiée pouvait utiliser un potentiel économique inexploité qu’une économie de marché – avec des outils de politique gouvernementale limités tels que des subventions, des incitations fiscales et des déficits modestes – est incapable d’atteindre. Pourtant, l’intervention de l’État n’a rien à voir avec le socialisme : les entrepreneurs étaient pour la plupart des sociétés privées, pour lesquelles la guerre a été une aubaine.

Robert Higgs a montré les erreurs de la notion de « prospérité de la Seconde Guerre mondiale », mais ce n’est pas ce sur quoi je veux insister. Aussi je me contenterai de les évoquer brièvement. Comme l’écrit Higgs, « Si une nation envoie 11 millions de personnes au service militaire et, en conséquence, réduit le nombre de chômeurs de huit millions, cette performance ne signifie guère la réalisation d’une véritable prospérité. »

Et Kuttner reconnaît lui-même : « Aucune automobile civile n’a été produite entre février 1942 et octobre 1945 parce que les usines automobiles ont été converties à la production de chars, de jeeps, d’avions et d’artillerie. » C’est ce que nous sommes censés vouloir retrouver ?

Bien sûr, une économie orientée vers la production en temps de guerre peut produire un grand nombre de chars et d’avions. La Russie soviétique l’a fait aussi, mais ce n’est guère le signe d’une économie prospère. Mais, comme je l’ai déjà suggéré, le sujet principal que je veux aborder ici n’est pas les erreurs économiques de l’argument de Kuttner.

Il s’agit plutôt du fait que la planification nationale qu’il soutient dépend de la perception des autres nations comme des adversaires. Au lieu de rechercher des relations pacifiques avec les nations étrangères, basées sur la coopération pour un bénéfice mutuel à travers la division internationale du travail, nous devrions plutôt mettre l’accent sur le développement économique national et minimiser la dépendance aux biens étrangers.

Le rejet du libre échange

Kuttner est explicite à ce sujet :

Contrairement à la notion d’avantage concurrentiel de Ricardo, de nombreux pays utilisent en fait avec succès les subventions et les barrières commerciales pour créer une capacité technologique, générant ainsi une plus grande richesse au fil du temps. Comme l’ont souligné de nombreux historiens de l’économie, des pays comme la France et l’Allemagne, ainsi que d’autres en Asie de l’Est, ont construit leurs industries grâce à des aides publiques importantes et à des droits de douane sur les produits étrangers.

Le résultat d’un retour aux barrières commerciales sera de rendre la guerre plus probable, et l’hostilité extrême que Kuttner dirige contre la Chine n’est guère encourageante. Il pourrait répondre que ce n’est pas forcément le cas. Un mouvement vers l’autosuffisance nationale ne diminuerait-il pas, au lieu d’augmenter, les risques de guerre, puisque les nations seraient tournées vers l’intérieur, plutôt que vers l’extérieur ?

Cette réponse n’est pas convaincante : les nations qui estiment que certaines ressources sont nécessaires à leur expansion économique seront incitées à les saisir par la force si elles ne peuvent pas les obtenir par le biais du commerce. Kuttner considère l’économie américaine de la Seconde Guerre mondiale avec beaucoup de bienveillance, mais il oublie de mentionner que l’essor de la planification économique au cours des années 1930 dans toute l’Europe était une période de militarisation et de préparation à la guerre.

Il existe une autre caractéristique inquiétante de la planification nationale que Kuttner favorise. Dans une telle économie, tout le monde est concentré sur un seul objectif, la réalisation du but du plan national. Pour y parvenir, les valeurs individuelles doivent être balayées et les valeurs des planificateurs imposées à la société. Cela ne peut guère être favorable à la liberté d’opinion caractéristique d’une société libre ; c’est en fait le principal argument de Hayek dans La route de la servitude, selon lequel la planification économique mène au totalitarisme.

Je soupçonne Kuttner d’être prêt à en payer le prix. Il oppose la nature limitée de la planification qui peut avoir lieu aux États-Unis à la planification plus complète qui peut être entreprise en Chine, et ce faisant, il me semble souhaiter que nous puissions aller dans la direction chinoise.

Mais jugez par vous-même :

La Chine est un État léniniste à parti unique. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis étaient une économie planifiée, mais sans rien à voir avec le contrôle total exercé par Pékin sur l’économie et la société. Aujourd’hui, les pouvoirs du gouvernement américain sont beaucoup plus limités qu’ils ne l’étaient pendant et après la guerre. Washington peut offrir des subventions et des incitations, et il peut exiger que les projets financés par des fonds publics achètent des produits nationaux, en vertu du Buy American Act.

Mais même si les recommandations du rapport sur la chaîne d’approvisionnement sont mises en œuvre, les États-Unis seront loin de l’économie dirigée de la Seconde Guerre mondiale, et encore moins du degré de dirigisme de la Chine. Et plus les politiques industrielles de Biden empiètent sur la liberté des puissantes multinationales américaines de s’approvisionner où elles veulent, plus il rencontrera de résistance politique.

Quel dommage que nous ne puissions pas remonter jusqu’à la grandeur et la gloire de l’économie de la Seconde Guerre mondiale ! Mais Kuttner veut que nous essayions.

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