Colin Powell : un héros déchu

Colin Powell : un militaire à la popularité considérable fut aussi le complice d’une politique prédatrice.  

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Colin Powell by Scott Ableman (Creative Commons CC BY-NC-ND 2.0)

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Colin Powell : un héros déchu

Publié le 20 octobre 2021
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Par Julien Plouchart.

Colin Powell qui vient de décéder a longtemps symbolisé le rêve américain : il a été le premier Noir américain à occuper des postes de premier plan. Il a aussi été le complice d’une politique prédatrice.

L’expérience fondatrice de la guerre du Vietnam

Le jeune officier Colin Powell a servi deux fois au Vietnam durant les années 1960. Cette expérience lui a fait prendre conscience de la nécessité d’avoir des objectifs précis, de défendre des intérêts nationaux et d’avoir une supériorité militaire écrasante pour décider d’engager une guerre. La doctrine Powell mise en œuvre durant les années 1980-90 aurait ainsi pour matrice la compréhension de l’échec vietnamien.

Il est aussi à noter que Colin Powell a eu à enquêter sur la véracité du contenu d’une lettre de Tom Glen, un soldat de la onzième brigade légère dont certains membres avaient commis le massacre de My Lai en 1968. En fait, Colin Powell avait pris part à la tentative de l’armée américaine d’étouffer l’affaire.

Ce positionnement de Colin Powell annonçait à la fois sa soumission aux directives hiérarchiques et son intégration à l’institution militaire. Cette attitude conformiste explique sans doute à la fois sa carrière militaire exceptionnelle et son aptitude à devenir le fidèle second du chef politique.

Une carrière militaire exceptionnelle sous Reagan et Bush Senior

Sous l’administration Reagan, Colin Powell est devenu l’assistant militaire du Secrétaire à la Défense Caspar Weinberger. Il a été l’un des concepteurs des plans américains d’invasion américaine de la minuscule île de la Grenade en 1983 et des frappes aériennes contre la Libye en 1986.

En raison de ses capacités d’organisateur, il a été nommé adjoint au conseiller à la sécurité nationale Frank Carlucci au début de 1987. À la fin de la même année, il remplaça son patron impliqué par l’Irangate. Il supervisa la négociation et l’application des traités soviéto-américains de désarmement nucléaire.

C’est pour ses services et sa fidélité qu’après l’avoir promu au rang de général quatre étoiles dès avril 1989, George Bush le nomma chef d’état-major des armées à la fin de la même année. La nomination d’un Noir américain comme chef des armées a fait de Colin Powell un symbole du rêve américain et lui a conféré une popularité inébranlable qui pouvait lui laisser espérer pouvoir un jour briguer la magistrature suprême si il en avait eu l’envie.

Il a eu l’occasion de montrer ses qualités opérationnelles avec le succès de l’invasion du Panama fin 1989 début 1990. La guerre du Golfe de 1991 fut l’occasion pour l’armée américaine de mettre en application la soi-disant doctrine Powell qui correspondait à ses propres vues sur les conditions requises pour un engagement militaire américain, à savoir : un large appui national et international, la définition de buts précis, la durée limitée, l’inéluctabilité de l’intervention.

Cette conception powellienne du conflit était le fruit de l’esprit de mesure et de l’intelligence planificatrice de son auteur. Son nom fut aussi associé à la théorie du zéro mort en vogue durant les années 1990 en raison de sa volonté d’éviter à tout prix de mener un conflit durable.

Powell a mis fin à ses fonctions militaires en septembre 1993 après n’avoir pu obtenir un renforcement des moyens militaires américains en Somalie. Cette décision lui a permis d’échapper au désastre de la débâcle américaine de Mogadischio en octobre 1993 immortalisée par le film de Ridley Scott Black HawkDown.

Colin Powell instrument du pouvoir sous Bush Junior

Sa carrière militaire et sa mesure personnelle en firent une personnalité américaine populaire et consensuelle dans les États-Unis des années 1990. Il fut perçu comme un possible candidat républicain aux présidentielles américaines de 1996 et 2000. Le président George W. Bush le nomma Secrétaire d’État en 2001, faisant de Colin Powell le troisième personnage le plus puissant de l’administration républicaine après le président et le vice-président.

Le technicien remarquable qu’était Colin Powell se révéla un médiocre politique. Ses vues mesurées pesèrent bien peu par rapport aux conceptions interventionnistes des néoconservateurs tels que Paul Wolfowitz, Richard Perle, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld ou le vice-président lui-même Dick Cheney. À la suite du 11 septembre 2001, Colin Powell, le seul membre de l’administration américaine de l’époque à jouir d’une aura internationale intacte, fut chargé de vendre la guerre contre le terrorisme voulue par George Bush Junior aux alliés des États-Unis.

La mise en place d’une coalition internationale sous direction américaine pour faire tomber le régime taliban protecteur de l’organisation terroriste Al Qaeda en Afghanistan fut en partie à mettre à son crédit. La carrière diplomatique de Colin Powell fut cependant irrémédiablement ternie  par son rôle dans l’invasion américaine de l’Irak en 2003. Alors qu’il s’était opposé dès début 2001 aux plans néoconservateurs d’invasion de l’Irak, il fut ensuite chargé de monter la coalition internationale la plus large possible afin de soutenir cette guerre.

Le point d’orgue de ce rôle à contre-emploi de Colin Powell eut lieu avec son  tristement célèbre discours du 5 février 2003 en session plénière du conseil de sécurité de l’ONU à New York. Ses affirmations sur la détention par l’Irak d’armes de destruction massive qui se révélèrent erronées entamèrent non seulement sa crédibilité internationale mais réduisirent aussi son intérêt politique. C’est un Colin Powell affaibli qui fut poussé vers la porte de sortie dès l’année suivante : en  novembre 2004, il annonça sa démission effective en janvier 2005.

Le principal intéressé reconnut lui-même que ce discours à l’ONU de février 2003 était une tache dans son parcours. Cette date fatidique a marqué à la fois la fin de sa carrière politique et le reniement des ses conceptions stratégiques. Sa marginalisation et son instrumentalisation de la part du camp néoconservateur tout- puissant dans l’administration républicaine furent sans doute durement ressenties par l’homme fidèle à son devoir qu’il était. Cela peut expliquer ses prises de position répétées en faveur de candidats démocrates aux présidentielles américaines depuis 2008 et son éloignement du camp républicain jusqu’à quitter ce parti l’année de son décès.

Colin Powell aura été l’acteur de deux types de directions républicaines : il a d’abord participé à la conception de la stratégie américaine sous les présidences Reagan et Bush Senior et a été l’une des principales figures de la puissance américaine de cette époque. Puis il est devenu le courtier d’une politique néoconservatrice sous la présidence Bush Junior. Cette distorsion entre ses idées et le discours qu’il devait tenir entraîna sa sortie définitive du jeu politique au milieu des années 2000.

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  • Combien de militaires compétents se sont retrouvés dans l’histoire à servir de paravents respectables à des politiciens sans scrupules ?

  • Heureusement que C. Powell, G. W. Bush et toute sa clique sont américains. Sinon ils seraient accusés de crimes contre l’humanité pour avoir envahi l’Iraq sans autre réelle raison que de faire main basse sur le pétrole. Idem pour leur grand copain T. Blair.
    Et Powell n’a aucune excuse : il aurait pu démissionner plutôt que de faire son discours à l’ONU.
    Toute cette clique a causé des milliers de morts pour les ambitions d’un sot (Bush) et pour l’industrie américaine de l’armement qui s’est remplie les poches avec l’argent du contribuable américain.
    Cela démontre l’absurdité de la Cour pénale internationale : forte avec les faibles mais faible avec les forts. Il est vrai que c’est plus facile de poursuivre des anciennes secrétaires de nazis que des anciens chefs d’État américain et anglais.
    Comme quoi, la justice restera toujours à 2 vitesses.

    • Et n’oublions pas, comme le dit Onfray, que toutes ces exactions dans le temps ont eu comme conséquence la haine de l’occident d’une frange de musulmans et d’attentats chez nous…

  • Si ces titres de gloire sont d’avoir déclencher des guerres contre la Grenade et le Panama, c’est la gloire de la brute de la classe tapant sur le faible sans défense. Pour le reste, dans toute sa carrière, il n’a été que le toutou à son maître pour effectuer les sales besognes d’après ce que je les lis; et les toutous sont bien récompensés par leurs susucres étoilés

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