Pékin-Washington, en route vers l’affrontement

L’hypothèse d’une invasion de Taïwan quand Pékin aura suffisamment modernisé ses forces amphibies est jugée crédible. Washington s’impliquera-t-il alors militairement ?

Par Yves Bourdillon.

La rivalité entre la Chine et les États-Unis pourrait tourner à l’affrontement dans les prochaines années. Pour faire lettré, on peut citer le piège de Thucydide, décrivant il y a 2500 ans la guerre inéluctable entre Athènes et Sparte (NB : les démocrates ont perdu). Ou, plus exotique, « il n’y a pas de place pour deux crocodiles dans le même marigot ».

La relation s’envenime en tout cas clairement entre les désormais deux seules superpuissances de la planète, respectivement numéro un et deux de l’économie mondiale et, sur le plan militaire, numéro un et… on ne sait pas trop, puisqu’aucun soldat chinois n’a été au feu depuis 1979, année où son armée avait été bien malmenée par le Vietnam. Pas une semaine désormais sans un nouvel incident, ou une posture acrimonieuse entre Pékin et Washington sur le plan diplomatique, économique, technologique, voire militaire. Depuis deux ans, les deux capitales ont mené de nombreux essais de missiles balistiques en Pacifique occidental et le nombre d’incidents aériens, ou navals est sans précédent.

Une attention particulière de Washington envers Pékin

Recensement non exhaustif des développements en seulement cinq mois : dans la continuité, sur ce plan, de la politique de Donald Trump, l’administration Biden prend systématiquement des décisions désagréables pour Pékin, ouvrant largement le droit d’asile aux résidents de Hong Kong, décidant de vendre des canons sophistiqués à Taïwan, interdisant des prises de participations chinoises dans des secteurs stratégiques américains, et mettant des responsables chinois sur liste noire. Washington, Londres et Canberra ont signé un pacte militaire d’assistance mutuelle clairement dirigé contre Pékin, avec comme victime collatérale le contrat d’achat à la France de sous-marins par l’Australie.

Et, pour la première fois les dirigeants des quatre pays du Quad (Japon, Australie, Inde, Etats-Unis), alliance clairement anti-chinoise, se sont rencontrés à Washington récemment.

Le Quad préfigure ouvertement une sorte d’OTAN atlantique que pourraient rejoindre le Vietnam, la Corée du Sud, les Philippines ou l’Indonésie, tant il est vrai que si l’ensemble des pays d’Asie tablent sur Pékin pour leur commerce, c’est beaucoup moins vrai pour leur sécurité… Et quand Pékin, où le capitalisme est toujours d’État, s’est lancé dans une reprise en main d’entreprises privées, Washington a averti ses entrepreneurs que leurs intérêts et filiales en Chine ne seraient plus tout à fait en sécurité…

La Chine se réveille et passe à l’action

De son côté, Pékin mène via ses ambassadeurs dits « loups guerriers » une diplomatie agressive tranchant avec sa neutralité de jadis. C’est passé relativement inaperçu, mais le régime exige depuis le 1er septembre que s’identifie tout navire entrant dans ce qu’il juge être ses eaux territoriales, pourtant considérées comme internationales par tous ses partenaires.

Au nom d’une doctrine dite des « neuf traits », Pékin revendique en effet toute la mer de Chine méridionale, tellement près du rivage des pays limitrophes qu’un véliplanchiste parti de Malaisie, Vietnam, Philippines, voire Indonésie pourrait presque se retrouver par inadvertance dans les eaux « chinoises ». Un grignotage de souveraineté maritime contraire au droit de la mer et à la convention de Montego Bay.

La Chine construit aussi plateformes, ports et aérodromes sur le moindre récif coralien, une « grande muraille de sable » mettant ses voisins devant le fait accompli. Sa marine étend ses zones de présence et de contrôle, posant un redoutable dilemme aux bateaux naviguant dans le secteur : se soumettre ou risquer des représailles.

Les marines occidentales ne cèdent pas : une frégate britannique a récemment croisé dans le détroit de Taïwan pour la première fois depuis 2008, provoquant l’ire de Pékin, et un sous-marin nucléaire français, l’Emeuraude a mené au printemps dernier une mission en mer de Chine méridionale.

Bref, les relations sino-américaines semblent les plus tendues depuis des décennies, illustrant une rivalité de plus en plus ouverte entre deux systèmes politiques aux antipodes, voire antagonistes.

Cela peut-il dégénérer ? Certes, les dirigeants des deux pays et leurs alliés (pour Pékin, c’est vite vu, étant donné qu’il n’y a que la Corée du Nord et, plus ambigu, le Pakistan), sont conscients du risque que s’instaure un récit d’affrontement inéluctable.

D’une part, s’ils sont rivaux, Washington et Pékin sont aussi partenaires, puisque la Chine est le premier fournisseur de Washington mais aussi son troisième client et, qu’à l’inverse, Washington est son premier débouché et son quatrième fournisseur.

D’autre part, tout milite pour que les deux ennemis s’entendent, comme jadis l’URSS et les États-Unis, pour un affrontement sans dimension militaire directe, vu qu’ils sont tous deux dotés d’arsenaux nucléaires. Dans les deux camps, les « adultes dans la pièce », ainsi qu’on surnomme à Washington les dirigeants pas trop boutefeux, vont donc essayer dans les mois et années qui viennent de trouver un moyen d’en quelque sorte domestiquer l’affrontement.

Pas certain que cela suffise toutefois au vu de la volonté, réaffirmée de plus en plus nettement par le président Xi Jinping, d’absorber Taïwan « l’île rebelle ». Une mission qu’il qualifie régulièrement d’historique et inéluctable. L’absence de réactions internationales significatives après la complète mise au pas de Hong Kong, en contravention avec le traité de rétrocession, ne peut que l’encourager dans cette voie.

Les chasseurs-bombardiers chinois se sont livrés ces derniers jours à des incursions records, au nombre de 60 par jour, plus que toute l’année 2018, dans l’espace d’identification aérienne de Taïwan. Pour la première fois des dirigeants chinois ont même évoqué lundi dernier les arrangements démographiques qu’ils prendraient après l’invasion, avec expulsion de tous les habitants d’ascendance japonaise…

Une partie de l’establishment diplomatico-militaire américain considère, pour sa part, que les ambitions du régime totalitaire chinois devront à tout prix être stoppées tôt ou tard, et dans ce cas mieux vaut tôt, d’autant plus qu’est en jeu le statut d’hyper puissance américaine, garant de ses intérêts économiques et sécuritaires. La question est de savoir quand sera l’instant de vérité.

L’hypothèse d’une invasion de Taïwan quand Pékin aura suffisamment modernisé ses forces amphibies est jugée crédible, voire probable par la plupart des analystes géopolitiques américains, à l’horizon 2026. Washington s’impliquera-t-il alors militairement ?

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