Musulmans modérés et sécularisation : des alliés

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Les musulmans qui se sécularisent sont nos alliés. Ne les rejetons pas vers islamistes !

Par Yves Montenay.

Le débat entre Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour vient de relancer celui sur l’immigration, notamment musulmane.

L’un prône le métissage physique et culturel généralisé, la créolisation, l’autre en appelle à la vieille France. Ces positions opposées donnent une idée fausse de l’évolution générale des populations musulmanes tant en Occident que dans leurs propres pays.

Un terme qui est mal vu par ces deux camps, celui de musulmans modérés. Les musulmans non modérés ironisent : « On est musulman ou on ne l’est pas », comme le répète notamment le président islamiste turc, Recep Tayyip Erdoğan.

Dans le camp d’en face, chez les islamophobes français par exemple, on doute que ces musulmans modérés existent « puisqu’ils ne se manifestent pas ».

Les musulmans ne se modèrent pas, ils se sécularisent

Et pourtant, si le terme modéré n’a effectivement pas grand sens concernant la foi, il en a un en matière de comportement. Dans les textes de spécialistes de la question, on parle de sécularisés, par opposition à la fois à laïques et à islamistes.

Est sécularisé un croyant qui n’applique pas de règles religieuses à une partie importante de sa vie courante.

Par rapport à la laïcité, il y a d’abord une différence de connotation, puisque la laïcité est ressentie comme un éloignement de la religion, voire une hostilité, notamment parce qu’elle est utilisée en France contre les manifestations extérieures de l’islam. Il y a une autre différence : il ne s’agit pas d’arborer ou non des signes religieux mais de prendre des décisions concrètes.

La manifestation de la sécularisation la plus massive et la plus importante concerne la démographie

La sécularisation démographique

Dans la plupart des pays musulmans, on ne dit plus « J’aurai autant d’enfants que Dieu m’en enverra », mais « J’aurai 2 enfants » (ou zéro, un ou trois : bref c’est moi, la femme, qui commande -en général en accord avec son mari- et non Dieu). Et c’est ce que l’on constate effectivement : en Tunisie, Maroc, Turquie, Iran… on a, comme en France, deux enfants par femme, voire moins et la plupart des autres pays musulmans non subsahariens sont entre deux et trois.

On est très loin de la fécondité naturelle longtemps en usage au Sud, musulman ou pas, qui est de 7 à 9 enfants, moyenne qui intègre des femmes en ayant souvent plus de 10, et celles qui meurent en couche dès les premiers enfants. Un panorama mondial montre que la fécondité n’est pas liée à la religion, voyez la très forte fécondité jusqu’à récemment des chrétiens subsahariens, mais à d’autres facteurs dont le principal est l’urbanisation.

Vu d’Occident, ce ralentissement démographique est bienvenu, car l’explosion qui a précédé a eu des conséquences géopolitiques importantes.

Quand Napoléon est entré en Égypte, il y avait environ 10 fois moins d’Égyptiens que de Français, alors qu’aujourd’hui ils sont beaucoup plus nombreux.

Cette différence va encore s’élargir un peu, puis se stabiliser. Cette stabilisation est une conséquence directe de la sécularisation, sous la pression des difficultés de logement, d’emploi et du modèle occidental de cellule familiale.

Nous ne sommes plus dans le domaine de la foi, et c’est en vain que le Premier ministre turc adjure ses citoyennes d’avoir trois enfants.

La foi modèle de moins en moins les comportements

Or beaucoup d’islamophobes occidentaux sont persuadés au contraire que la foi modèle les comportements. Pourtant, chez les catholiques, les femmes ont ignoré les appels des papes à ne pas utiliser de contraceptifs ou à ne pas divorcer. Mais, dit-on, c’est différent en islam où le Coran est la parole divine et où le fait d’être musulman implique la soumission à Dieu.

L’observation pratique le dément pourtant, et pas seulement en démographie.

Les musulmans sécularisés prennent quotidiennement les décisions qu’ils pensent logiques sans avoir l’impression de trahir leur foi. Cela commence par ne pas appliquer la charia, au sens que ce mot a pris dans le vocabulaire courant.

Et cela va souvent jusqu’à fêter Noël autour du sapin et à réveillonner le 1er janvier et à boire du vin, voire du whisky jusqu’au fond de l’Arabie comme j’ai pu le constater en y travaillant : on appelle ça du thé froid.

On rencontre chez les sécularisés aussi bien des athées que des déistes (« Dieu est le même chez les chrétiens, les juifs et les musulmans ») ou des musulmans très pieux. Précisons que pour des raisons sociales ou identitaires, les déistes et les athées gardent l’étiquette de musulmans, surtout dans les pays du Sud.

Ils ne manifestent pas…

Passons maintenant à l’aspect qui intéresse les Occidentaux non musulmans : l’attitude envers la démocratie et, ce qui est largement lié, celle envers les extrémistes. Là aussi les islamophobes font appel au Coran (je passe sur les interprétations diverses de ce texte, voir mes autres articles) et à la notion de soumission pour en déduire que le jour du choix la masse des musulmans rejettera la démocratie et suivra les extrémistes. Et comme preuve est brandi le fait qu’ils ne manifestent pas pour les dénoncer, et donc qu’ils ne sont pas loin de les approuver.

C’est une position de plus en plus difficile à tenir lorsque l’on voit les manifestations anti-islamistes en Tunisie et en Égypte, souvent au risque de la vie des intéressés. Car les extrémistes ont identifié ces musulmans démocrates sécularisés comme leurs pires ennemis. Et il ne s’agit pas d’une petite minorité comme le montre le résultat des élections : une majorité en Tunisie et au Maroc, une révolte populaire en Égypte (qui a malheureusement ramené l’armée au pouvoir).

Vous me direz que ces manifestations n’ont pas lieu en France. C’est normal : on ne manifeste que dans les situations extrêmes, ce qui n’est heureusement pas le cas chez nous comparé à ce qui se passe ailleurs.

Combien de fois les Français modérés ont-ils manifesté en masse ? En mai 68, puis sous Mitterrand contre les menaces visant l’éducation catholique, et plus récemment, mais en moins grand nombre, contre le mariage pour tous. C’est-à-dire seulement trois fois en plus de 50 ans alors que c’était infiniment moins risqué !

Vous me direz aussi que les musulmans français pourraient manifester contre leurs coreligionnaires extrémistes des pays du Sud. Mais les Français ont-ils manifesté en masse contre les terroristes de l’ETA ou d’Irlande du Nord, pourtant catholiques comme eux ?

Encore une fois on ne manifeste massivement que pour un problème touchant directement le pays où on réside.

… mais ils se manifestent!

Et si on passe maintenant à l’expression par d’autres moyens que les manifestations, il suffit de lire la presse et l’Internet fréquentés par les musulmans de France et d’ailleurs, ou leurs descendants, pour s’apercevoir qu’en matière de démocratie, ils sont dans le même camp que les Occidentaux. Mais personne ne le remarque et on préfère citer les sites djihadistes parce que c’est plus vendeur : un journaliste ne parle pas des trains qui arrivent à l’heure.

Pourquoi croyez-vous qu’il y ait si peu d’attentats en France, alors que des dizaines d’équipes ou d’individus isolés en préparent sans arrêt ? Parce que leurs proches (les voisins, parfois la famille) signalent les suspects aux autorités françaises.

J’ai entendu le juge Bruguière s’inquiéter de la stigmatisation des musulmans de France car elle pourrait entraîner un repli sur soi et donc l’arrêt des renseignements. Déjà les sondages montrent qu’une proportion croissante des musulmans de France estiment que les Français ne les regardent plus comme avant.

Au-delà de la sécularisation, il y a la conversion ou l’athéisme

L’apostasie étant en principe passible de la peine capitale, les islamophobes imaginent qu’elle ne peut avoir lieu.

Au contraire, c’est un phénomène massif, et la réaction à l’islamisme multiplie les athées dans le monde musulman comme le montrent des sondages internationaux (cf. les études et sondages du centre de recherche Pew et de l’Arab Barometer).

Cela touche une bonne partie de la diaspora musulmane en Occident, mais aussi de l’Iran et de la Turquie ou encore de la bourgeoisie et de la jeunesse frondeuse du Maghreb. On remarque aussi des conversions à l’évangélisme notamment au Maroc et en Algérie.

Cette double évolution vers l’athéisme ou l’évangélisme touche la plupart des pays du monde et même les États-Unis, jusqu’à présent très religieux, et où les Églises catholiques, protestantes parfois hétérodoxes comme les mormons ou à la limite du sectaire sont partout, tandis que les pays massivement catholiques d’Amérique latine ont une proportion rapidement croissante d’évangélistes.

Cette mondialisation ne s’arrête pas aux frontières des pays musulmans.

Ne pas se tromper d’ennemi!

En ne parlant que des extrémistes qui savent parfaitement qui il faut enlever ou tuer pour se faire remarquer, les médias nourrissent toute cette frange d’Internet qui insulte, et le mot est faible, les musulmans de France, dont la grande majorité sont pourtant des alliés précieux.

On voudrait pousser cette majorité à rejoindre les extrémistes, puis à la guerre civile, qu’on ne s’y prendrait pas autrement !

Les musulmans qui se sécularisent sont nos alliés. Ne les rejetons pas vers islamistes !

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