Dune : 4 bonnes raisons de revoir la version de 1984 avant celle de 2021

Dans le domaine de la création, les années 2020 sont celles de la nostalgie. Pourquoi ne pas se replonger directement dans ce que les années 1980 ont produit de meilleur avant de s’enivrer des remake pour millenials ?

Par Frédéric Mas.

Dune, la nouvelle adaptation au cinéma du roman space opera de Frank Herbert, est sorti sur les écrans français ce mercredi.

Les critiques, souvent dithyrambiques, ont eu vite fait d’opposer la réussite du film de Denis Villeneuve à l’échec commercial et artistique de celui de David Lynch de 1984. C’est une erreur : le nouveau Dune est excellent, mais il y a urgence à revoir sa première version, véritable monument baroque de la culture sci-fi des années 1980. C’est que l’intérêt du film de Lynch n’est pas d’avoir réussi son adaptation, mais de l’avoir raté avec talent.

Parce que David Lynch fait du David Lynch

David Lynch n’est pas vraiment un spécialiste des blockbusters. Il vient des milieux underground, s’est fait remarquer par la critique pour son cinéma d’avant-garde, en particulier Eraserhead en 1977, puis Elephant Man en 1980. Le premier long métrage du maître est un film expérimental en noir et blanc glauquissime qui tient davantage de la poésie surréaliste que du peplum.

Elephant man, toujours en noir et blanc, le fait connaître auprès d’un plus grand public, mais demeure dans le cinéma de niche d’art et d’essai. Nominé dans 8 catégories aux Oscars de 1981, il servira de tremplin pour la carrière artistique de Lynch.

Lynch n’est pas le premier artiste à fantasmer sur l’univers onirique de Frank Herbert. Avant lui, c’est Alejandro Jodorowski qui avait tenté l’aventure avant de jeter l’éponge. Malgré l’imagination débordante du réalisateur franco-chilien et un storyboard magnifique signé Moebius (Jean Giraud), le film, qui coûtera plus de 15 millions de dollars en préparation et devait durer 12 heures (!) ne verra jamais le jour.

C’est Dino de Laurentiis qui hérite du bébé et le transmet à David Lynch. Le Dune de Lynch est un four : le public le boude, la critique l’éreinte et les 40 millions investis sont gaspillés. Lynch lui-même ne préfère pas être crédité au générique, tant son génie artistique et le montage final, ont été laissés à l’appréciation souveraine de la production.

On ne peut malgré tout s’empêcher de retrouver la patte du réalisateur, qui explique par ailleurs le succès souterrain du film. Malgré son échec à sa sortie, Dune devient un film culte de la contre-culture geek (avant même que la culture geek ne devienne cool).

En résumé, quand David Lynch s’occupe d’un projet, il ne peut pas s’empêcher de faire du David Lynch. Ça été le cas pour Dune, et ça suffit pour rendre le film extraordinaire et arty malgré tout. Notons que les incursions de Lynch dans la pub sont tout aussi curieuses et ésotériques pour ses films ou ses chansons.

Parce que Kyle McLachlan est génial malgré tout (et Sting est… étonnant)

Dans le Dune de Lynch, l’excellent Kyle McLachlan interprète Paul Atréides, et c’est un plaisir que de revoir cet acteur incroyable. Lynch a des acteurs préférés McLachlan : on le retrouve Dune, Blue Velvet et surtout la série réalisée avec Mark Frost qui va le rendre célèbre, Twin Peaks.

Était-il trop jeune pour le rôle, comme certains l’ont suggéré ? Certainement pas. L’histoire de Paul Atreides est justement celle de la sortie de l’adolescence de l’héritier des Atreides, qui va au contact des Fremen découvrir qu’il est non seulement un adulte, mais un prophète et un leader. La Némésis de Paul Atréides, c’est le na-baron Feyd-Rautha Harkonnen, joué par un improbable Sting aux cheveux teints en orange.

Curieusement, le chanteur anglais ne dit presque rien dans le film, et se contente essentiellement de se faire tuer au cours d’un duel sans grand suspense.

En prime, le maître d’armes de Paul Atréides, c’est le Jean-Luc Picard (Patrick Stewart) de Star Trek ! Le casting de rêve.

Parce que la musique rattrape tout

Le film s’ouvre sur le discours de la princesse Irulan, jouée par l’actrice Virginia Madsen. La musique va crescendo et finalement éclate comme un orage en plein milieu d’une nuit d’été.

C’est le groupe Toto qui est aux commandes et réalise sa seule et unique bande originale de sa longue carrière rock. Parmi les morceaux, un seul (long) est signé Brian Eno, mais l’ensemble mélange allégrement l’électro contemplative et le rock progressif pour imprimer à l’ensemble du film une majesté qui parfois a manqué à la réalisation.

Parce que c’est kitsch et qu’on aime ça

Dialogues lourdingues, raccourcis et longueurs bizarres, effets spéciaux pourris, coiffures eighties, maquillages cartoonesques. La liste des griefs contre le Dune de Lynch est assez longue et pas totalement dénuée de sens. Dune est un roman contemplatif, métaphysique qui repose essentiellement sur les méditations intérieures des personnages et assez peu sur les dialogues.

Rendre compte de toute la complexité de la saga (Frank Herbert écrit 5 livres formant le cycle de Dune, et deux autres auteurs reprendront la franchise pour écrire 16 romans sur le sujet !) en 137 minutes était une gageure difficile à tenir, obligeant Lynch a utiliser des subterfuges parfois un peu nuls (plein de voix off) pour arriver à ses fins.

Lynch ne dirige pas vraiment ses acteurs, qu’il laisse jouer afin de les laisser libres de s’exprimer, ce qui marche quand le film est underground et intimiste, moins quand on dirige une sorte de super-peplum sci-fi. Du coup, les acteurs se comportent parfois un peu comme dans une pièce de Racine, de façon théâtrale et un peu raide. Mais ça donne à l’œuvre une patine classique assez plaisante tout de même.

Les effets spéciaux, comme le style des personnages, sont marqués par la période des années 1980, ce qui les rend un peu kitsch et un peu moches, c’est vrai. Les yeux bleus saturés d’épice des fremen au halo radioactif ou les armures d’entrainement en surimpression font rire en 2021. Les maquillages qui transforment les personnages en héros de BD sont un peu grotesques aussi.

Mais après tout, les années 2020 sont aussi celles de la nostalgie (Strangers Things ou Wet Hot American Summer sur Netflix), alors pourquoi ne pas se replonger directement dans ce que les années 1980 ont produit de meilleur avant de s’enivrer des remake pour millenials ?

[Corrigé le 17/09/2021]

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