Salaire des profs : Hidalgo et son « quoi qu’il en coûte »

Anne Hidalgo BY Human Rights for All FIDH (CC BY-NC-ND 2.0)' — Human Rights for All FIDH, CC-BY

Le meilleur remède serait de faire sauter le monopole de l’Éducation nationale, mais les « plans » de Mme Hidalgo poussent à la hausse inconsidérée des moyens sans réforme.

Par Nathalie MP Meyer.

L’affaire mijotait depuis un bon moment et le terrible suspense est enfin levé : Anne Hidalgo sera bien la candidate du PS dans la course à l’Élysée de 2022 en dépit des déclarations rigoureusement inverses qu’elle répandait dans la presse en 2020 quand elle briguait sa propre succession à la mairie de Paris

À l’époque des municipales, elle se disait comblée par Paris, elle racontait à ses administrés que les finances de la capitale étaient parfaitement saines et elle leur promettait même de geler les impôts pendant six ans. Depuis qu’elle a retrouvé son siège à l’Hôtel de Ville, les marges de manœuvre budgétaires sont devenues de son propre aveu « extrêmement réduites », on s’attend à une dette publique parisienne de plus de 7 milliards d’euros à la fin de cette année et la dame cherche partout comment elle pourrait récupérer de nouvelles recettes fiscales.

La proposition d’Hidalgo : doubler le salaire des professeurs

Nous sommes donc prévenus. Car ce n’est évidemment pas sans des promesses tout aussi fracassantes, mais à l’échelle de la France, que Mme Hidalgo s’avance sur la scène présidentielle. Mesure phare : doubler, oui, vous avez bien entendu, multiplier par deux « au moins » le salaire des enseignants et des personnels qui travaillent au contact des élèves d’ici la fin du prochain quinquennat.

Sachant que le ministère de l’Éducation nationale emploie 1,2 million de personnes dont quelque 870 000 enseignants, aussi bien dans les établissements publics que dans le privé sous contrat, on voit que ce n’est pas une petite affaire.

La candidate n’a donné aucun chiffrage ni aucun indice sur le financement de ce spectaculaire accès de « quoi qu’il en coûte ». Elle a préféré s’en tenir au récit de sa propre vie, véritable conte de fée porté par l’ascenseur social de l’école républicaine à laquelle elle est indéfectiblement attachée.

Mais les chiffres ont fusé et il semblerait d’après ses principaux concurrents de droite et de gauche qu’il faille envisager un coût supplémentaire d’au moins 150 milliards d’euros sur cinq ans selon le ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, voire plus selon Jean-Luc Mélenchon qui qualifie la mesure annoncée de rock n’ roll ! À côté, les 3 milliards d’euros annuels de l’ISF disparu font figure d’argent de poche !

Mais à quelque chose déclaration critiquable et racoleuse est parfois bien utile, car elle nous ouvre les yeux sur la personne qui la prononce et sur ses implications dans le monde réel.

On notera d’abord que dans le débat qui s’est instauré dans la foulée des déclarations d’Anne Hidalgo, la question du niveau des élèves qui passent par notre Éducation nationale n’a pas été abordée.

C’est pourtant le point crucial car de PISA en TIMSS et PIRLS, les classements internationaux démontrent cruellement la dégringolade éducative de notre enseignement très collectivisé, tandis que nous nageons dans l’illusion de constater que 83 % des membres d’une génération et 94 % des candidats obtiennent dorénavant leur baccalauréat.

On notera ensuite que Mme Hidalgo semble vouloir conduire une campagne clientéliste catégorielle. On parle surtout des salaires des enseignants mais elle a déjà évoqué la question des soignants et des caissières de supermarché, professions qu’elle juge « essentielles » depuis qu’elles ont été « en première ligne » lors des confinements anti-covid.

Ce faisant, conformément au désir d’égalitarisme constructiviste qui est au cœur du socialisme, elle se comporte comme s’il était en son pouvoir de planifier l’économie à sa guise, comme si elle allait disposer de ressources certaines qu’elle pourra redistribuer selon son bon vouloir et comme si elle pouvait décider elle-même toute seule depuis l’Élysée des plus ou moins grands mérites des diverses professions existantes.

À ce compte-là, on voit mal pourquoi les autres fonctionnaires et plus généralement les autres professionnels ne pourraient pas faire valoir eux aussi leurs droits à tel ou tel salaire revalorisé au nom des biens et services rendus à la nation. Jolie concurrence en « essentialité » en perspective… activité qui occupe déjà à plein temps nos syndicats de la fonction publique.

En revanche, pas un mot sur notre dette publique colossale, naturellement, mais surtout, pas un mot sur le travail et la création de richesse, et pas un mot sur la notion d’échange qui fait qu’au final toutes les activités sont essentielles les unes aux autres. Relire Moi, le crayon de Leonard Read pour s’en convaincre.

Il n’y a pas d’un côté des professions essentielles qui devraient bénéficier de toutes les attentions, et de l’autre des professions non-essentielles qui seraient reléguées dans une sorte de seconde zone suspecte aux yeux du pouvoir politique, mais une division et une spécialisation du travail qui bénéficient à tout le monde.

Une Éducation nationale trop bureaucratique

Mais évidemment, l’Éducation (et plus généralement tous les services publics) évoluant hors marché, comment faire pour décider du « juste » salaire en dehors des décisions péremptoires de Mme Hidalgo ?

Le fait est qu’elle a terriblement raison sur un point, les enseignants français sont moins bien payés que leurs homologues d’Allemagne ou des Pays-Bas, pays qu’elle a nommément cités sur France Inter lundi dernier (vers la neuvième minute), comme le confirme le graphique de l’OCDE ci-dessous :

Mais il en va des enseignants de notre monopole de l’Éducation exactement comme des soignants de notre monopole de la Santé. Alors que les salaires français sont inférieurs à ce qui se pratique dans d’autres pays comparables, le total des dépenses consacrées à l’Enseignement primaire et secondaire rapporté au PIB est identique voire supérieur : 3,7 % du PIB en France contre 3,5 % aux Pays-Bas et 3 % en Allemagne(*).

Le détail des chiffres se trouve dans le tableau de gauche tandis que le graphique de droite représente ces dépenses par un bâton en vert, la partie en orange représentant les études supérieures (dites tertiaires) :

 

Dès lors se pose à nouveau la grande question : mais où donc va l’argent ?

À ce niveau de dépense plus qu’honorable, la France devrait faire partie des pays les plus performants sur le plan éducatif et pourtant, comme pour l’hôpital, force est de constater une fois de plus que la gestion étatique n’est pas le lieu de l’efficience et de l’optimisation.

Les revendications salariales des enseignants (encore que leurs syndicats aient toujours privilégié les créations de poste) pourraient donc apparaître comme parfaitement justifiées, mais en toute rigueur, elles devraient s’accompagner d’une réorganisation en profondeur du système ainsi que de coupes budgétaires importantes dans tout ce qui ne contribue par directement à l’instruction des élèves.

Les documents du gouvernement nous apprennent par exemple que les effectifs du personnel de l’Éducation nationale sont passés de 1 162 850 lors de la rentrée 2019-2020 à 1 201 500 en 2020-2021, soit une croissance de 38 650 personnes qui, pour la plupart (35 850) n’enseignent pas mais contribuent en nombre à renforcer la bureaucratie triomphante de notre administration (quand elles ne sont pas là par pur ajustement à la baisse du taux de chômage au titre plus ou moins fumeux de l’entretien, du périscolaire, etc.).

En réalité, sans l’effet de la concurrence qui agit comme un stimulant et qui fait réfléchir à l’utilisation judicieuse des ressources, tout système entièrement placé sous la tutelle d’une administration qui agit en monopole finit par détruire la motivation et l’esprit de responsabilité des acteurs et engloutit des montagnes de ressources financières sans jamais délivrer des résultats en rapport.

Le meilleur remède de notre système éducatif serait de faire sauter le monopole de l’Éducation nationale (exactement comme le meilleur remède de notre système de santé serait de faire sauter le monopole de la sécurité sociale), mais les « plans » de Mme Hidalgo poussent à la hausse inconsidérée des moyens sans véritable réforme du système en profondeur. Ça promet.

Sur le web


(*) Vous avez peut-être eu l’occasion de lire que la dépense intérieure d’éducation française s’est montée à 6,6 % du PIB en 2019. Il faut savoir qu’elle inclut toutes les dépenses effectuées par tous les acteurs (État central, collectivités locales, entreprises, ménages) pour les enseignements primaire, secondaire, supérieur et formation continue, y compris médecine scolaire, transports, fournitures, habillement, restaurants scolaires, etc. La part des acteurs publics représente 80 % soit 5,2 % du PIB, chiffre que l’on trouve dans les documents de l’OCDE quand on additionne le primaire, le secondaire et le tertiaire (ou études supérieures). 

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