Zhang Zhehan, une victime de la Cancel culture chinoise

President of China, Xi Jinping arrives in London, 19 October 2015 by Foreign, Commonwealth & Development Office on Flikr (CC BY 2.0) — Foreign, Commonwealth & Development Office, CC-BY

Pourquoi Zhang Zhehan a-t-il été victime d’une campagne d’annihilation sociale aussi foudroyante que létale ?

Par Gérard-Michel Thermeau.

Le nom de Zhang Zhehan ne dit peut-être pas grand-chose à beaucoup de lecteurs de Contrepoints. Mais les amateurs des productions chinoises du web connaissent son nom. Profitant de l’été, j’avais consacré une petite série aux « dramas » chinois parmi lesquels Word of Honor (WOH) ou Parole d’honneur. Je ne pensais pas devoir en reparler dans un contexte moins ludique.

Ce très gros succès surprise du printemps 2021 même hors des frontières chinoises, les premiers épisodes sur YT comptent des millions de vues1, avait propulsé au premier rang les deux acteurs principaux dont Zhang Zhehan. Ce dernier n’a guère profité de sa soudaine popularité. Depuis le 13 août dernier, l’enfer s’est déchaîné contre lui. Son cas illustre une des facettes de la cancel culture à la mode pékinoise.

La cancel culture qui fleurit ces dernières années dans les anciennes « démocraties libérales » s’inspire des recettes pratiquées dès l’entre-deux-guerres en URSS. Mais elle n’a pas encore la redoutable efficacité que lui donne l’appui du pouvoir politique en Chine. Ce n’est sans doute plus qu’une question de temps, compte tenu de la progression de plus en plus rapide de nos gouvernements vers la « société de surveillance généralisée » à la chinoise.

Pourquoi Zhang Zhehan a-t-il été victime d’une campagne d’annihilation sociale aussi foudroyante que létale ?

Du danger des selfies

L’acteur avait eu le malheur en 2018 de poster un selfie sur son compte Instagram. Cette photo est passé inaperçue pendant trois ans avant de devenir le point de départ de la campagne dirigée contre lui. D’autres photos, datant de 2019, où il pose à côté des participants d’un mariage vont ensuite être exhumées. En quoi ce selfie banal et ces photos très conventionnelles de mariage étaient-ils scandaleux ?

Nous ne sommes pas en Occident. Zhang Zhehan n’a pas été accusé de racisme, d’homophobie, de misogynie ou d’être un prédateur sexuel. Non, son crime est d’avoir été photographié au Japon. Mais il est vrai, pas n’importe où au Japon.

Le selfie a été pris sur le site du sanctuaire Yasukuni, « sanctuaire shinto du pays apaisé ». Ce sanctuaire japonais commémore ceux qui sont morts au service du pays du Soleil Levant entre 1868 et 1951. Les tablettes funéraires de 2,5 millions de soldats morts y sont conservées. Mais parmi eux se trouvent 14 criminels de guerre, dont le Premier ministre Tojo, condamné à mort après la Seconde Guerre mondiale lors du procès de Tokyo.

Or, le sanctuaire de Yasukuni joue un rôle central dans le discours nationaliste chinois. La visite du Premier ministre japonais dans ce sanctuaire en 2005 avait le prétexte de violentes manifestations anti-japonaises en Chine. Mais l’acteur, qui avait quatorze ans alors, n’en avait visiblement jamais entendu parler en dépit de leur caractère « populaire ». Comme la plupart des jeunes gens de tous les pays, il ne s’intéresse guère à l’histoire.

Du danger tout aussi grand des photos de mariage

Le mariage, lui, a été célébré au sanctuaire Nogi, sanctuaire également controversé, bien que moins célèbre. Nogi Maresuke, brillant général japonais, avait vu son image ternie par le récit de massacres de civils chinois lors de la prise de Lüshunkou en 1894, connu sous le nom de « massacre de Port-Arthur ».

C’était le début des guerres d’agression du Japon contre la Chine qui devaient atteindre leur apogée entre 1937 et 1945. De fait le Japon est une des deux cibles, avec les États-Unis, du « nationalisme d’État » qui s’est développé aux lendemains des événéments de 19892.

Le centenaire du Parti, célébré en grandes pompes cette année, était l’occasion pour le nouveau Mao, Xi Jinping, d’affirmer que le PCC avait permis « le grand renouveau de la nation chinoise ». Le contexte était donc des plus favorables pour frapper un acteur populaire et enfoncer le clou nationaliste. Le fait que la popularité de Zhang Zhehan soit liée à un Boy’s love n’a pas du d’ailleurs déplaire aux autorités.

Zhang Zhehan paie le prix fort

Global Times annonçait le 13 août 2021 que Zhang Zhehan « payait au prix fort » le fait d’avoir posé près du sanctuaire Yasukuni. Toutes les marques qui travaillaient avec lui (il y en avait 17) mettent aussitôt fin à leur collaboration. L’Association chinoise des arts du spectacle, liée comme il se doit au pouvoir, avait appelé au boycott de Zhang Zhehan. La cancel culture, mise au service du nationalisme chinois, pouvait se déchaîner. Mis sur la liste noire, ce qui lui interdit désormais de se produire n’importe où en Chine, il ne voyait pas seulement son présent réduit à néant. Son passé connaissait un effacement très efficace.

WOH est purement et simplement supprimé sur la plate-forme de Youku le 20 août sans aucune annonce officielle. Rappelons qu’il s’agissait du « drama » le plus populaire de cette maison de production en cette année 2021. Puis il était remis en ligne quelques heures plus tard. Selon la communication à l’adresse des « netizens », cette disparition temporaire s’expliquait par des raisons « techniques », le cache-sexe habituel quand on ne sait pas quoi dire.

Mais très vite, le problème technique se révélait éminement « politique ». La série disparaissait de nouveau et cette fois, les vidéos BTS (behind the scene) et les clips du concert donné par les acteurs de la série étaient frappés du même interdit.

L’annihilation d’un acteur

D’autres plateformes chinoises (iQIYI, Tencent) faisaient disparaître à leur tour des séries dans lesquelles a pu apparaître Zhang Zhehan. Là où son rôle y était très réduit, toutes ses scènes étaient coupées, comme dans le très réputé Nirvana in Fire. Ces chansons étaient également supprimées des plateformes musicales.

La censure va même plus loin : l’acteur apparaissant dans un certain nombre de shows télévisés, soit ceux-ci sont supprimés, soit son image y est floutée !

Cette campagne active et efficace réussit ainsi à tuer socialement l’acteur et le faire disparaître du Net chinois. Un producteur de bières chinoises (Yanjing Beer) se plaignait d’ailleurs d’une perte éventuelle de 21 millions de dollars singapouriens (environ 13 millions d’euros) en raison du boycott des canettes à l’effigie de l’acteur. La firme avait bien mal choisi son ambassadeur pour vendre sa camelote mousseuse.

C’est d’ailleurs à qui annulera toutes les productions ou tous les liens possibles avec l’acteur. Weibo annule la sortie du film dans lequel il jouait un des rôles principaux aux côtés de Wang Yibo. La plateforme supprime aussi les comptes de son fan club. Sur divers sites son nom disparaît même de la liste des acteurs de WOH comme s’il n’avait jamais existé. L’acteur ayant participé à quatre séries toutes achevées mais non diffusées, celles-ci ne sont pas prêtes de l’être.

Zhang Zhehan « chien » pro-japonais

Bien sûr, nul n’ose prendre la défense de l’acteur, pour ne pas subir le même sort. C’est ce qui est arrivé au romancier Zhan An qui avait déclaré : « Ainsi il n’est pas possible de visiter le sanctuaire Yakusuni ? C’est étonnant. »

La chasse aux « traîtres », aux sympathisants du Japon était dès lors ouverte. Le nationalisme chinois est autant revanchard que raciste. Les accusations d’être un « chien » pro-japonais ont « spontanément » fleuri. Zhang Zhehan était désormais un chien et tous ceux qui le soutenaient étaient rangés au nombre des canidés  nippophiles.

La position du Quotidien du Peuple indiquait combien cette campagne avait l’aval du Parti :

Comme personnalité publique, un tel manque de connaissances historiques et une telle méconnaissance des souffrances de la nation est inacceptable.

Le nationalisme se confirme une fois de plus comme « l’opium du peuple » dans les pays communistes. La diabolisation du Japon, identifié aux années 1937-1945, permet ainsi « de canaliser dans un nationalisme extrême le réservoir de frustrations et de mécontentements que renferme la société chinoise. »3.

Ce nationalisme victimisant est un instrument de légitimité à usage interne mais qui offre par ailleurs une piètre image du pays à l’extérieur. D’ailleurs, l’effacement spectaculaire de l’acteur ne concerne que les sites chinois. Ainsi la série WOH est toujours parfaitement visible hors de Chine sur la chaine Youku de Youtube et sur Netflix (asiatique).

Comme il se doit, l’acteur avait très vite fait son auto-critique, déplorant son ignorance et s’excusant pour son mauvais comportement. Il affirmait aimer profondément sa patrie et promettait d’étudier plus sérieusement son histoire et sa culture. Mais à ce jour, il n’existe plus en Chine sinon pour y être traîné dans la boue. Son image n’est plus nulle part mais son nom est partout objet d’insulte et de mépris.

Pour toujours ?

  1. Le premier épisode dépasse les 11 millions de vues
  2.  Jean-Pierre Cabestan, « Les multiples facettes du nationalisme chinois » in Perspectives chinoises n° 88, mars-avril 2005
  3.  Jean-Pierre Cabestan, op. cit.
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