Au pays du streaming chinois (4) : Word of Honor 

Série sur les fictions chinoises : aujourd’hui, Parole d’honneur, une oeuvre étonnamment épargnée par la censure chinoise, malgré sa forte dimension homoérotique.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Word of Honor c’est-à-dire en bon français Parole d’Honneur illustre les contradictions de la Chine actuelle. Dans la lignée de The Untamed (L’indompté), voici une série qui a connu un succès aussi inattendu qu’éclatant. Ce titre Word of Honor s’est imposé après plusieurs titres provisoires dont Tale of the Wanderers. Bien que diffusée par Youku, qui est le parent pauvre du streaming chinois, la série a occupé le neuvième rang en termes de diffusion dans la première moitié de l’année 2021.

Un Boy’s Love de Priest

Inspirée de Faraway Wanderers, encore une œuvre de Priest, cette prolifique et réputée femme de lettres du web, la série a séduit ses fans par sa fidélité au matériau d’origine et surtout à l’esprit de l’auteur. La scénariste, non seulement connait bien les romans de Priest, mais dans son adaptation multiplie les références aux classiques de la littérature chinoise.

L’Indompté reposait sur une amitié héroïque pleine de sous-entendus mais où tout restait très implicite. Dans Parole d’honneur, la dimension amoureuse de la relation entre les deux protagonistes masculins est beaucoup plus explicite.

On se demande même comment la censure chinoise a pu laisser passer autant de moments si intensément homoérotiques. Comme les acteurs sont, selon l’habitude chinoise, doublés, certains spectateurs attentifs ont même noté des différences entre le mouvement des lèvres et le texte doublé.

Le texte prononcé par les acteurs sur le tournage a été édulcoré au doublage, les références amoureuses y étant très claires. Word of Honor est donc l’occasion de s’interroger sur les caractéristique de ces BL qui connaissent un si grand succès auprès d’un large public féminin dans toute l’Asie de l’Est.

Word of Honor, une histoire classique

L’histoire de Word of Honor est classique. Le monde des arts martiaux, peint sans complaisance, est bouleversé par la recherche d’une mystérieuse clé, l’armure vitrée (ou glacée), qui donne accès à un Arsenal qui abriterait bien des secrets. Mais nos deux héros ne s’en préoccupent guère en apparence. L’un, Zhou Zishu (Zhang Zhe Han), ancien chef des services secrets de l’ambitieux prince de Jin, est condamné à mourir à brève échéance (décidément) et mène une vie errante. L’autre, Wen Kexing (Simon Gong ou Gong Jun) mystérieux chef d’une secte maléfique, la Vallée des Fantômes, semble vouloir provoquer l’effondrement de l’univers des arts martiaux. Dès leur première rencontre, Wen Kexing tombe amoureux fou de Zhou Zishu.

Bien évidemment l’un, Ah-Xu, est sérieux et laconique, l’autre, Lao Wen, est fantaisiste et d’une verve intarissable. Selon le mode narratif habituel de ces séries, le passé des divers personnages se dévoile peu à peu, éclairant ainsi leurs motivations. Victime de la pandémie, la production de la série a été retardée ce qui a entraîné un changement de distribution. Seule Zhou Ye, qui tient un des rares rôles féminins, est demeurée du projet d’origine. Ces changements ont sans doute été bénéfiques et expliquent l’étonnant succès de cette petite production.

Seulement 36 épisodes

Avec 36 épisodes, la série est remarquablement courte selon les critères chinois. Cette brièveté s’explique par la faiblesse de son budget. Par exemple, Wen Kuxing nous est présenté comme un grand amateur de noix et on ne comprend pas bien pourquoi. Sa fidèle servante, Gu Xiang, s’empresse de le fournir en noix d’une qualité exceptionnelle.

Les sacs dans lesquels se trouvent ses noix sont ornés d’un logo sur fond rouge que l’on voit à plusieurs reprises à l’écran. Le chef de la Vallée des fantômes souligne à plusieurs reprises que les noix sont excellentes pour le cerveau. Voilà d’où vient l’argent : le sponsor de Word of Honor est une firme qui vend des noix.

La brieveté de la série a été critiquée et vue comme une faiblesse. Les Chinois ont le goût des histoires interminables. Je trouve pourtant qu’il s’agit plutôt d’un atout. Le faible budget a, en tout cas, été bien employé, notamment pour les costumes magnifiques de Wen Kuxing. Visuellement, Parole d’honneur l’emporte sur la Légende de Fei dont le budget officiel doit être quatre à cinq fois plus important. Ce petit budget (la moitié du budget de The Untamed) se ressent peut-être surtout dans l’abus des fonds verts qui se multiplient vers la fin.

Le format plus court, avec ses 36 épisodes, contribue sans doute à une intensité dramatique trop souvent délayé en 50 épisodes. La première moitié est particulièrement réussie. Mais il était sans doute difficile de maintenir une telle tension sur la durée. Peut-être aurait-il fallu néanmoins ajouter deux ou trois épisodes à la fin. La concentration d’événements dans les trois derniers épisodes est un peu excessive, avec un grand nombre de personnages disparaissant off-screen, des discours explicatifs lourdingues et une conclusion, disons, très elliptique.

Wen Kexing et Zhou Zishu

Le succès de Word of Honor repose une fois de plus sur le rayonnement des protagonistes, particulièrement Gong Jun (également connu comme Simon Gong) qui incarne l’extraverti Wen Kexing ou, comme il aime se désigner lui-même, « le Philanthrope Wen ». Cette philanthropie consiste surtout à multiplier les cadavres autour de lui.

L’acteur, réputé jusqu’alors pour un jeu assez terne, joue les Drama Queen aux regards langoureux tout en agitant en permanence un éventail qui se révèle à l’occasion une arme redoutable. Mais l’ensemble de la distribution est de qualité.

À la différence de The Untamed qui atténuait le caractère diabolique de Wei Wuxian, Parole d’honneur n’évacue pas le caractère négatif des deux héros au passé épouvantable. Chef des services secrets du Prince Jin, Zhou Zishu se révèle un tueur sans pitié. Il a contribué malgré lui à la destruction de sa propre secte, le Manoir des Quatre Saisons, dont les membres ont tous péris au service de la « Fenêtre du Ciel ».

Wen Kexing est de son côté le chef de la Vallée des fantômes, qui rassemble 3000 « démons », des criminels divers qui ont du fuir le monde des hommes. Tuer ou être tué, telle est la loi qui règne dans ce lieu sombre et désolé. Wen Kexing a d’ailleurs éliminé son prédécesseur en l’écorchant vif ! Habité par la haine, vouant l’humanité à l’exécration, il va peu à peu s’adoucir sous l’influence de l’amour.

Les autres personnages de Word of Honor

À côté des deux principaux personnages, d’autres caractères contribuent à l’intérêt de la série. Chen Ling (Sun Xi Lun), fils adoptif du couple de héros, est un adolescent naïf qui va faire l’apprentissage du monde aux côtés de ses maîtres. Il semblerait que l’orphelin adolescent soit une figure obligée des séries chinoises.

A-Xiang, « servante » de Wen Kexing manie avec autant de dextérité une langue acérée et un fouet redoutable. Cette Calamity Jane chinoise connait un amour qui va se révéler tragique pour Cao (Asher Ma), jeune homme ingénu et chevaleresque. Une autre intrigue amoureuse secondaire unit Beauté Fantôme (la très belle Ke Nai Yu) au médiocre et lâche maître de la secte du Mont Hua, Yu Qiu Feng (Liu Han Yang).

Une des plus belles séquences de la série opposent sous la pluie ces deux personnages secondaires. En effet, aucun personnage n’est sacrifié par le scénario.

Parmi les proches des héros, remarquons la figure énigmatique de Ye Bai Yi. Personnage déplaisant et méprisant au premier abord, Épée immortelle se révèle le plus puissant de tous les artistes martiaux. Sur lui aussi pèse un passé qui l’amène à aider nos deux héros malheureux.

Les méchants de Word of Honor

Du côté des méchants, l’intérêt repose avant tout sur le Roi Scorpion (Li Dai Kun), joli garçon ambigu, qui entretient une relation malsaine avec son père adoptif, le sinistre et machiavélique Zhao Jing. Le Chef Zhao est certainement un des plus antipathiques méchants qu’on ait pu voir sur le petit écran. Mentant à tous tout le temps, il prend plaisir à détruire tous ceux qui l’entourent. Mais il finit, comme il se doit, victime de ses machinations. Le Roi Scorpion découvrant que son « père » s’apprête à le tuer, prend les devants et se débrouille non pour le faire tuer mais pour le rendre impotent et muet. Il peut ainsi le « servir » et le « trainer » avec lui partout pour mieux lui faire sentir sa supériorité.

Les seconds du chef de la Vallée des Fantômes valent également le détour même s’ils sont plus comiques qu’inquiétants : Joyeux Fantôme, une sorte de Joker pris d’un rire inextinguible dès qu’il ouvre la bouche, Fantôme Changeant dont la voix est plus profonde que les machinations dérisoires, Dentelle d’Amour, un fantôme lubrique, ce qui est tout dire. Les séquences réunissant ces Démons comploteurs sont filmés en cadres penchés comme dans Le Troisième Homme de Carol Reed.

De nombreuses références littéraires

La scénariste Xiao Chu utilise un grand nombre de références littéraires. Ces références servent même à caractériser les personnages. Wen Kuxing multiplie les citations de classiques. Inversement, le naïf Cao ne cesse de confondre et mélanger les citations. Il éblouit A-Xiang, dont l’ignorance est une des caractéristiques, tout en agaçant Wen Kuxing.

Toutes ces subtilités échappent cependant quelque peu aux « barbares » occidentaux que nous sommes. La chroniqueuse d’AvenueX sur youtube a consacré plusieurs épisodes de ces chroniques à décrypter à notre intention ces multiples allusions.

Une vision politique pessimiste

Comme dans The Untamed, le monde des arts martiaux est peint sans fard. Médiocres, stupides, avides, les chefs des diverses sectes « justes » ne valent guère mieux que les « monstres » de la Vallée des Fantômes. « Que fait donc ce gros lapin au milieu de ces renards ? » s’étonne le héros en découvrant l’ingénuité de Cao.

La peinture du pouvoir politique est plus acérée que dans les séries que j’évoquais dans mes premiers articles. Le prince Jin est une parfaite illustration de la formule : « le pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument ». Dans sa grande naïvité, Zhou Zishu avait créé la Fenêtre du Ciel pour apporter un rayon de lumière au monde. Et le prince avait promis de nettoyer le ciel de tous les sombres nuages qui l’obscurcissaient. Mais le machiavélique prince Jin ne songe en réalité qu’à monter sur le trône impérial. La fenêtre du Ciel s’est transformée en organisation d’assassins chargés d’éliminer tous ceux qui gênent l’ambitieux despote.

De son côté le chef Zhao définit pour son « fils » les deux instruments nécessaires pour manipuler et gouverner les autres : la convoitise et la peur. Son pouvoir repose, rappelons-le, sur le mensonge constant et délibéré.

Vivre libre ou survivre ?

La question de la liberté est posée à plusieurs reprises avec des accents qui sonnent étrangement en ces temps de pandémie. Le héros, Zhou Zishu, s’est infligé à lui-même un terrible châtiment : sept clous sont enfoncés dans sa chair. Il est voué à mourir à plus ou moins brève échéance. C’était la seule façon pour lui de quitter le service du prince Jin.

Il affirme préférer une vie brève mais pleine à une longue survie végétative. Qu’est-ce qu’une vie de larve ? On le voit mal porter un masque dans une rue déserte par peur d’une éventuelle contamination.

Comme il le déclare à son âme sœur : « Je préfère vivre libre 10 jours que contre ma volonté 10 ans

Il n’est pas d’amour heureux

La relation entre les deux protagonistes offre l’image d’un amour idéal en contraste avec la passion malheureuse de Beauté Fantôme. Yu Qiu Feng, triste et lâche amant de cette dernière, récite un poème qui illustre paradoxalement la passion du couple vedette, un amour sur lequel le temps n’a pas de prise.

Tous ces personnages sont voués à mourir, tant il est peu d’amour heureux. Le sort du couple principal est laissé en suspens dans la conclusion de la série diffusée publiquement. Seuls les abonnés de la chaîne bénéficient d’un complément qui montre les deux amants réunis pour l’éternité. Ceci dit ils devront se contenter de vivre d’amour et de neige fraîche.

C’est d’ailleurs une des limites de Parole d’Honneur qui reste loin de l’Indompté. On y baigne à plusieurs reprises dans une ambiance très kitsch. Il suffit de comparer la chute tragique dans le gouffre de Wei Wuxian dans The Untamed à celle qui frôle le ridicule de Wen Kuxin dans Word of Honor.

La question des genres

La série pose aussi la question des stéréotypes masculin et féminin.  Dans les deux couples hétérosexuels, Cao-Xian et Beauté Fantôme-Yu Qiu Feng, les rôles traditionnels sont globalement inversés. La fille incarne un comportement viril : A-Xian parle comme un charretier et maîtrise les arts martiaux. Inversement, Cao est naïf, délicat et sait se rendre utile en cuisine. De façon similaire, courageuse et déterminée, Beauté Fantôme est le contraire du veule maître de la secte du Mont Hua.

Mais le couple principal des « âmes soeurs » est bien différent. Dans les boy’s love, les personnages, pour masculins qu’ils soient, sont nettement « genrés ». L’un incarne le « mari » et l’autre la « femme ». Rien de plus intéressant que cette fascination pour les stérétotypes les plus éculés dans la définition des personnages.

Wen Kexing, avec son éventail, son élégance vestimentaire, ses talents culinaires, son narcissisme, son sentimentalisme, ses mimiques et ses bavardages permanents relève visiblement de la sphère féminine. Zhou Zishu, taciturne, rude, habitué à se faire servir et incapable de faire cuire correctement quoi que ce soit, coche toutes les cases du « mâle » traditionnel.

Des contradictions à la pelle

Les choses ne sont pourtant pas si simples. Wen Kuxing n’est-il pas le plus redoutable combattant de cet univers après Ye Bai Yi ? Ce côté « hermaphrodite » se retrouve d’ailleurs chez le sinistre Roi Scorpion dont le charme vénéneux masque la vilenie aux yeux d’une partie du public. En fait, ce public féminin rêve d’hommes qui seraient à la fois virils et délicats, beaux et sensibles. Bref, tous ces personnages sont sans doute à rebours de la réalité masculine de cette partie du monde.

Mais ces BL contribuent désormais à fabriquer les stars du web chinois. Après Wang Yibo et Xiao Zhan, Simon Jung, notamment, a vu sa popularité exploser depuis la diffusion. La série a même été diffusée sur Netflix. Et c’est là aussi une contradiction du régime qui supervise étroitement la production de masse. L’homosexualité est officiellement prohibée mais les histoires de garçons sont de plus en plus populaires. Le pouvoir ferme donc les yeux tant que la fiction de l’amitié intense est respectée en apparence.

Notre prochain épisode sera consacré à un autre succès surprise d’une petite production mais dans un genre très différent. Imperial Coroner ou quand Alexandre Dumas croise Conan Doyle dans la Chine des Tang.

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