Covid, climat : arrêtons de tout mélanger !

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Drieu Godefridi remarque que covid et climat sont de plus en plus considérés comme deux aspects d’une même réalité, celle de l’abolition progressive de nos libertés. Il nous explique pourquoi il ne faut pas tout mélanger.

Entretien avec Drieu Godefridi.

Vous avez soutenu dans plusieurs articles récents qu’il faudrait éviter de confondre les dossiers du climat et de l’écologisme, d’une part, et du covid d’autre part. Quels sont, selon vous, ces points de confusion ? 

J’observe une posture intellectuelle fort répandue, parmi nos amis, consistant à considérer covid et climat comme deux aspects d’une même réalité, celle de l’abolition progressive de nos libertés.

La principale porte d’entrée du covid au royaume du climat réside dans le fait que dans ces deux dossiers, nos gouvernements sont amenés à prendre ou favoriser des mesures qui nient, suspendent ou érodent les libertés élémentaires : réduction de la liberté de se déplacer, contraintes de plus en plus criantes sur la liberté de s’exprimer, collectivisation de pans entiers de nos économies.

Cette identité de résultats, insistons-y d’emblée, n’est pas contestable, elle est vraie. Suffit-elle, pour autant, à considérer climat et covid comme les deux faces d’une même réalité, celle de la réduction de la liberté au nom de l’idéologie globaliste, celle du great reset préconisée par une certaine élite auto-instituée, à Davos et ailleurs ?

Je ne le crois pas, car nous devons distinguer, dans l’histoire et notre actualité, la réduction substantielle et la réduction circonstancielle de la liberté. La réduction des libertés au nom du climat est substantielle, structurelle et se veut définitive ; la réduction des libertés au nom du covid est circonstancielle.

Pourriez-vous nous donner un exemple de votre distinction entre réduction substantielle et réduction circonstancielle de la liberté ? 

Sans entrer dans des considérations abstraites sur le thème de la liberté, rappelons que la liberté pure et entière, absolue et sans frein, cela n’existe pas, n’a jamais existé dans l’histoire des Hommes, et ne peut exister. Dans son remarquable et crépusculaire ouvrage La présomption fatale, Friedrich Hayek rappelait que le droit de propriété pur et entier, immuable et sans réserve, est une vue de l’esprit, qui ne peut se concevoir parmi les Hommes : le droit de propriété a pris et prendra mille colorations juridiques divergentes, depuis les Grecs et les Romains jusqu’à nos jours. De même, la liberté, pure en concept, doit être saisie par un système de droit, pour régner parmi les Hommes.

Or, depuis l’époque romaine, nos systèmes ont toujours comporté la possibilité de cantonner temporairement les libertés, en raison de circonstances exceptionnelles, c’est-à-dire en situation de crise grave.

Nos libertés sont si bien susceptibles de souffrir des limitations temporaires que des mécanismes à cet effet sont expressément prévus dans les ordres constitutionnels de tous les pays occidentaux.

Permettez-moi d’emprunter un exemple à l’ordre constitutionnel belge, défini par la Constitution de 1831 — apogée des constitutions libérales — toujours en vigueur. En période de crise, la Constitution belge prévoit que l’exécutif est susceptible de bénéficier d’une extension de ses pouvoirs. Concrètement, le gouvernement est habilité, durant cette crise, à modifier les lois en vigueur, sans passer par le Parlement.

Cette habilitation est limitée en substance et dans le temps.

En substance, les matières dans lesquelles le gouvernement intervient par des arrêtés royaux dits de pouvoirs spéciaux, ayant force de loi, sont en nombre limité.

Dans le temps, généralement un an, les pouvoirs spéciaux investissent le gouvernement d’une manière de pleins pouvoirs, car se trouvent réunies entre ses mains, durant la période considérée, les deux principales fonctions du pouvoir au sens étatique : l’exécutif et le législatif.

Aucune discussion parlementaire contraignante ne précède les mesures décrétées par le gouvernement en pouvoirs spéciaux. Le Parlement est réduit au rôle de spectateur. Cette concentration du pouvoir, temporaire et révocable, est la négation d’un aspect important de la liberté, soit la liberté au sens politique, et est totale : durant une période limitée mais pour le tout, le citoyen est privé de l’effectivité de sa représentation parlementaire. Le gouvernent décide seul et ne rend des comptes qu’à la sortie de la période des pouvoirs spéciaux.

Cet exemple nous rappelle que des réductions circonstancielles de la liberté ont toujours existé et qu’elles sont problématiques, mais inévitables, aussi vrai que certaines formes aiguës de crise requièrent la rapidité dans l’action, et non la délibération. Les Grecs le savaient, les Romains l’avaient intégré, de même l’intégralité de la tradition du Rechtsstaat, état de droit, rule of law, constitutionnalisme américain. Nier la pertinence de ces réductions circonstancielles de la liberté revient à adhérer à une idée de la liberté aussi pure en concept qu’inopérante dans le monde réel.

Qu’est-ce qui a fait naître cette confusion entre réduction substantielle et réduction circonstancielle de la liberté, à votre avis ?

En Occident, la liberté est actuellement en état de siège, et l’est doublement.

D’abord par l’effet de l’idéologie écologiste. Si le CO2 humain est le problème — mantra de l’écologisme contemporain — alors l’Homme est le problème, dans chacune de ses activités sans la moindre exception. On a longtemps abusé les gens en leur faisant accroire que le seul CO2 criminel est celui que produit l’industrie, ce qui était d’une certaine façon rassurant pour le commun des mortels. Rien n’est plus faux et il n’est que de parcourir un rapport du GIEC pour s’en convaincre : parvenir à la neutralité carbone suppose de réduire drastiquement la liberté de l’Homme dans toutes les sphères de l’activité : manger, se déplacer, entreprendre, voyager, mode de déplacement, industrie, bâtiments, systèmes de chauffage, fonder une famille, soigner les personnes âgées. C’est ce que j’ai nommé l’algorithme totalitaire de l’idéologie écologiste : par définition, rien ne lui échappe. Aucun totalitarisme n’avait ambitionné une mainmise aussi complète et intégrale sur l’Homme.

Deuxième phénomène : nos sociétés sont collectivisées (au sens de ce qu’on nomme en allemand Sozialisierung, qui est un processus) par l’effet de la dépense publique, plus précisément l’endettement. Nos États se financent de deux manières, quel que soit l’habillage verbal qu’on leur donne : par l’impôt sur les actifs, et par l’impôt sur les futurs actifs. La dette publique est, en toute rigueur — ce n’est pas une image — un impôt sur les futurs actifs : nos enfants, les enfants de nos enfants. Or, nos enfants ne votent pas et ne sont en aucune façon représentés : des cibles faciles et même idéales pour des gouvernements en manque structurel et permanent de fonds.

Évitons l’opposition facile et déresponsabilisante entre des États qui seraient devenus fous — tels Cronos dévorant ses enfants — et des populations-victimes : cette fuite en avant de nos gouvernements ne serait pas possible sans l’aval de nos populations. Il est plaidable que cette fuite répond aux attentes, expresses (vote) ou implicites, de nos concitoyens. Pour dire les choses crûment, rares sont les secteurs non seulement économiques, mais de l’activité en général, qui ne vont pas à la soupe du financement public. Le résultat de cet intéressant phénomène est que, finançant tout, l’État se trouve légitime à tout réglementer, ce qu’il fait en effet, sur le modèle françaissouvent s’inspirant de l’idéologie politique écologiste.

Pourquoi pourrait-on être tentés de ramener climat et Covid dans un même ensemble ? 

Parce que les forces liberticides à l’œuvre dans nos États sont tentées de mettre la crise du covid à profit pour forcer les tendances déjà présentes dans nos sociétés : reconstruire mieux dans un sens écologiste, pérenniser la réduction des libertés, poursuivre et accroître la fuite en avant de la finance publique.

Toutefois, cette confusion se fait au prix de la négation de la monstrueuse spécificité de la crise du covid, qui répond à des motifs tout aussi préoccupants mais radicalement distincts de la dérive des gouvernements en Occident. Que l’on s’en tienne aux faits avérés, on verra que le covid est une peste jetée sur le monde par le régime totalitaire chinois, par la suite d’expériences aberrantes consistant à accroître la transmissibilité humaine d’un virus naturel — à le rendre aussi contagieux que possible : mission accomplie — virus dont le gouvernement chinois a contesté la réalité, ensuite la transmissibilité humaine, pendant de précieuses semaines qui auraient permis d’en cantonner l’empire mondial. Ce faisant, le régime génocidaire de Beijing a perpétré un crime contre l’humanité au sens le plus descriptif de l’expression, qui a fait 4,5 millions de morts — souvent dans des conditions atroces — et des dizaines de millions de malades qui en conserveront des séquelles souvent handicapantes.

Ramener le covid, par ethnocentrisme naïf, à sa seule gestion par les gouvernements occidentaux, conduit à manquer ce qui fait l’essence de la crise covid : le crime du régime communiste chinois. Ce crime est une réalité, le virus qui en est né est une réalité. Que des mesures devaient être prises — et l’ont été par l’intégralité des pays de la planète, sans la moindre exception — pour enrayer la contagion exponentielle jusqu’à la venue des vaccins, en est une autre.

Comment mettre un terme à cette confusion ? 

« Nos démocraties sont fatiguées, corrompues, liberticides ; à maints égards, elles ont fait leur temps ; tandis que se lève à l’Est le régime du futur, qui excelle dans la technologie et qui a la capacité de privilégier le long terme, car il n’a aucun compte à rendre à des citoyens obsédés par le court terme. »

Ce discours est celui que tenait une certaine intelligentsia en Europe occidentale durant les années trente. Le modèle, à l’Est, était l’Allemagne hitlérienne. La mémoire s’étant raccourcie en raison et proportion de l’effondrement de l’enseignement de l’histoire dans nos écoles, on oublie que dans les années trente, l’Allemagne hitlérienne était largement admirée, notamment en raison de ses prouesses technologiques (le pays de la technologie triomphante, à l’époque, était l’Allemagne, au moins autant que les États-Unis)

Substituez à l’Allemagne nazie la Chine communiste et vous entendrez le discours d’une partie de nos élites. Des intellectuels autour de moi, pas nécessairement hostiles à nos idées, me tiennent régulièrement des discours du type « Certes, la Chine n’est pas une démocratie. Mais c’est un pays gérés par des ingénieurs, les ingénieurs sont au pouvoir en Chine. Par conséquent, ils réussiront là où nous échouons. »

Ce discours n’est pas seulement d’une naïveté confondante, il est authentiquement sot, car la science dure par essence n’a rien à dire sur le gouvernement des Hommes. Quand des ingénieurs sont au pouvoir, ils ne le sont jamais comme ingénieurs, mais comme gouvernants donnant le primat à des valeurs et politiques qui sont du royaume du devoir-être, soit l’antithèse parfaite de la science (domaine de l’être).

L’idéologie gouverne, la science, jamais. La science n’est pas au pouvoir en Chine et ne peut l’être. Est au pouvoir en Chine une idéologie totalitaire qui considère l’individu comme simple variable d’ajustement, néant de droit, sorte de mal nécessaire. Déplorer les mesures prises par nos gouvernements face au Covid sans rien dire du crime de la Chine communiste, revient à taxer le Premier ministre Churchill d’autoritarisme sans rien dire de la menace que représentait l’Allemagne nazie.

Les dossiers du crime contre l’humanité perpétré par le régime totalitaire chinois — le covid — et de l’écologisme sont radicalement distincts, même si le premier est mis à profit pour accentuer les tendances et revendications du second. Nous devons retrouver le sens de l’impératif cartésien : pour passer d’une idée confuse et obscure à une idée claire et distincte, s’imposer de séparer le jugement de la perception.

À propos de l’écologisme, le rapport du GIEC cette année est une fois de plus alarmiste. Qu’en penser réellement ? Les objectifs sont-ils réalistes ?  

Le rapport qui vient d’être publié est la première partie de l’AR6, sixième rapport général du GIEC, soit l’état de la science du climat. Il ne fixe aucun objectif en tant que tel. Pour cela, il faudra attendre la parution de la deuxième partie (impacts pour l’Homme) et surtout la troisième partie, la plus intégralement politique, celle qui détaille les mesures à prendre pour limiter l’impact négatif des changements climatiques observés.

Je ne suis pas physicien et me suis toujours gardé de tenir le moindre propos ni parole publique sur la science du climat en tant que telle.

Ce que je sais en revanche est que :

  • le GIEC est une organisation purement politique et non scientifique comme il le prétend.
  • le réchauffement actuel est une réalité, chiffrée, soit un degré depuis le début de l’ère industrielle, données non contestées par le GIEC.
  • le rôle de l’Homme dans ce réchauffement pour l’heure extrêmement limité et modeste à l’échelle de l’histoire de la Terre est plausible mais ne relève en rien d’une certitude au sens scientifique et poppérien de l’expression (réalité qui n’est pas davantage contestée par le GIEC, lequel s’exprime en termes purement probabilistes).

Le climat est une réalité complexe et intéressante qui mérite une approche nuancée et modérée. Je déplore l’extrême politisation de ce dossier, qui favorise le fanatisme écologiste.

Un mot de conclusion ?

La liberté est un combat recommencé par chaque génération. Soyons braves et montrons-nous à la hauteur de nos glorieux devanciers. La liberté est le sel et la spécificité de l’incroyablement féconde civilisation occidentale. Elle est la condition de la morale (Kant). La liberté est ce qui fait de nous des Hommes. Nous la servons en usant de notre faculté de raisonner, distinguant des réalités — covid et climat — par essence hétérogènes.

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