OSS 117, Nicolas Bedos et les habits neufs de la morale antiraciste

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OPINION : le OSS 177 de Hazanavicius était une abstraction. Nicolas Bedos assume d’en faire un repoussoir : stupide, inefficace, impuissant et vieux.

Par Vilfredo Burgess.

Le dernier volet des aventures de OSS 117 a été fraîchement accueilli par les critiques. À raison, puisque le film est nul. Mais au-delà d’une énième comédie franchouillarde, d’un film qui n’est pas bien écrit, pas bien joué, pas bien réalisé, pas bien filmé, pas bien rythmé (en bref, pas bien), les spectateurs woke ont dénoncé un film « politiquement incorrect ».

Bien au contraire, Alerte rouge en Afrique noire est le film le plus consensuel et le plus platement en accord avec la doxa ambiante qu’on ait vu depuis Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? La raison pour laquelle d’aucuns sont mis mal à l’aise par les blagues sexistes et racistes de l’agent secret n’est pas à trouver dans l’ambivalence de Nicolas Bedos, mais nulle part ailleurs que dans leur profonde vacuité.

Comment un échec artistique est-il devenu une faute politique ?

Nicolas Bedos, le nouveau pape du politiquement correct

Nicolas Bedos n’a jamais eu l’intention d’écrire un film politiquement incorrect. Il a eu l’intention d’écrire un film politique : OSS 117 confronté à la colonisation et à la Françafrique. Comme on pourrait s’y attendre, Nicolas Bedos pense que la colonisation et la Françafrique, grosso modo, ce n’est pas bien.

C’est à peu près tout ce qu’on retirera de la démonstration politique, si l’on inclut l’intéressante notion que la dictature est mal et que la démocratie est bien, sans parler de la fine satire de l’anticommunisme qui se profile dans le dialogue entre OSS et son supérieur, qui aboutit plus ou moins à la surprenante conclusion que ce n’est pas bien non plus.

Nicolas Bedos l’a dit lui-même :

OSS 117 est un personnage qui a mentalement moins de 7 ans, en dessous de l’âge de la conscience. Il peut enfiler les clichés comme un crétin, mais sans aucune haine. Ces films ne sont jamais politiquement incorrects. Au contraire, ils sont politiquement corrects car on sait à qui on a affaire : un candide, un crétin.

Voilà donc exprimée en quelques mots l’idée générale que Nicolas Bedos se fait de l’humour, sa théorie du comique, son art poétique et son objectif artistique : une enfilade de crétineries. La notion, pourtant élémentaire, que Nicolas Bedos ne semble pas parvenir à intégrer, est que les films de Hazanavicius ne se réduisaient pas à une suite de plaisanteries racistes. La présentation du racisme tout nu ne devient pas hilarante sous prétexte que les injures sont prononcées par un imbécile.

Les plaisanteries de Hazanavicius ne reposaient pas toutes sur le racisme du personnage (« Hitler ! je déteste ce type ! »), parce que Hazanavicius avait le bon goût de laisser la politique en dehors de l’affaire, mais il avait inclus dans son film des dialogues où les personnages se répondent, échangent autour d’une idée, articulent les phrases les unes aux autres en faisant usage de connecteurs logiques (« Je suis ravi d’avoir une secrétaire aussi jolie. – Mais je ne suis pas votre secrétaire. – Vous êtes la secrétaire de qui alors ? »).

Nicolas Bedos, lui, est bien trop incapable de trouver une idée suffisamment comique pour qu’elle tienne plus d’une phrase sans s’épuiser. Résultat : les dialogues enfilent les imbécilités comme des perles, les juxtaposant les unes sur les autres avec la cohérence des rédactions d’un collégien. Finalement, quand Nicolas Bedos est épuisé par la puissance de son effort créateur, il se rabat sur la répétition poussive des plaisanteries des films précédents. C’est sans doute là que d’énervante et consternante, son absence totale de talent en devient pathétique.

Une rupture avec le OSS 177 d’avant

Si je m’attarde sur les raisons pour lesquelles ce film est complètement raté, c’est tout d’abord parce qu’il rompt en cela avec l’esprit des précédents films, auxquels il ne peut être dès lors comparé.

Les films de Hazanavicius utilisaient la France des années De Gaulle comme un accessoire esthétique, un support artistique, qui permettaient notamment au cinéaste de parodier, avec souvent beaucoup de talent, les films de James Bond. OSS 117 lui-même était une abstraction, un symbole. Personne ne pense qu’on pourrait créer un pays rien que pour les nazis, comme Israël pour les juifs. La blague est drôle parce qu’elle est pour le moins incongrue, provocatrice pour son rapprochement, absurde quand on imagine sa réalisation, et encore plus absurde vu la situation dans laquelle elle est prononcée. En tout cas, elle n’est pas drôle purement parce qu’elle manifeste l’antisémitisme du personnage.

Le OSS 177 de Nicolas Bedos est totalement différent. Son comportement et ses blagues racistes sont celles de n’importe quel plouc réel. Son anticommunisme reprend à la lettre les lieux communs d’avant 1981. Il n’a pas plus d’épaisseur narrative qu’il n’en avait avec Hazanavicius (quoique Rio ne répond plus nous offrait des détails sur son passé dans le cirque) mais il a maintenant une fonction politique : il incarne la France que nous n’aimons pas, c’est-à-dire la vieille France, celle dont Libération aime à dire qu’elle est « rance » et « nauséabonde ».

Le OSS de Hazanavicius était une abstraction. Nicolas Bedos assume d’en faire un repoussoir : stupide, inefficace, impuissant et vieux.

La peur du racisme

À la fois le fait que Alerte rouge en Afrique noire ait pu passer pour un film drôle ou pour un film politiquement incorrect voire raciste est révélateur de l’attitude délétère qui domine les esprits quand il s’agit de racisme.

Nous vivons dans un État où le racisme est, comme on nous le serine, « un délit » (par opposition à « opinion »). Les deux mots sont équivalents, ne veulent rien dire ni l’un, ni l’autre, et quand bien même, l’idée même que « le racisme n’est pas une opinion » est aussi une opinion, peut par conséquent être fausse, et n’a donc ni queue ni tête.

Mais le fonctionnement est bien commode : une fois qu’on a changé l’étiquette de certaines opinions pour appeler ces opinions des « délits », autant mettre un maximum d’opinions dans cette case pour les exclure du débat public. Le seul endroit où ces opinions se retrouvent exprimées est dans le domaine de la fiction, pour ceux qui n’y sont pas confrontés dans leur vie (et je ne parle pas des opinions cette fois, mais des délits et des agressions véritables). Dans Alerte rouge en Afrique noire, le spectateur est confronté aux clichés les plus éculés du racisme, et ne rit pas des blagues, parce qu’elles sont objectivement consternantes, mais rit satisfait de ne pas être ce Français d’il y a trente ans.

Beaucoup de personnes ne sont pas à l’aise au sujet du racisme. Elles peuvent avoir peur de s’exprimer, par crainte de passer pour racistes. C’est pourquoi on laisse de préférence les noirs parler de colonisation, les juifs parler de Shoah et les homosexuels parler d’homophobie, en leur laissant le privilège de raconter tout ce qu’ils veulent.

En faisant du racisme un « délit », on a fait de ses victimes autant d’idoles. Le racisme décomplexé, et mis à distance de sécurité par le décalage temporel, que OSS étale, produit donc un effet cathartique, sans être rien de plus ou de moins qu’une succession ennuyeuse de clichés sur les femmes et les noirs. C’est justement parce qu’il n’y a rien de plus là-dedans que du racisme à l’état pur que certains se sont inquiétés, croyant y voir un film lui-même raciste. Sans doute ont-ils peur de passer pour racistes en ne dénonçant pas le potentiel racisme de Nicolas Bedos.

On a envie de leur donner raison : qu’y a-t-il donc de si plaisant ou comique dans cette série d’âneries dégradantes ? Le film paraît raciste parce qu’il est simplement trop mauvais, et une blague pas drôle sur les noirs finit toujours par être suspecte. La blague peut ne pas faire rire parce qu’elle est raciste. Mais sans être raciste, elle peut aussi tout simplement être nulle. C’est le cas ici.

Ce que les spectateurs « choqués » semblent réclamer, c’est une rétribution. Il serait choquant que le gentil et respectueux 1001 (Pierre Niney) meure alors que le méchant et stupide 117 survive. Des années de cinéma victimaire nous ont habitué à une vision théologique du récit où tout le monde reçoit son dû, où les racistes sont punis et les victimes canonisées. Il est vrai que le film réserve une mort complètement gratuite, invraisemblable et sans le début d’une justification d’aucune sorte à 1001, mais c’est sans compter tout ce qui rend 117 méprisable dans le film : contrairement à 1001, il est incapable de faire jouir Micheline (c’est la critique par Nicolas Bedos de la « masculinité toxique »), contrairement à 1001, il ne résout aucun des problèmes de l’enquête et il est aussi beaucoup moins efficace, sportif… À peu près toutes les femmes ont le beau rôle, dans ce film « sexiste ».

Je ne sais pas pourquoi Nicolas Bedos a fait mourir 1001. Mon idée est qu’il était trop paresseux pour écrire une fin où celui-ci avait une place parce que c’était trop compliqué pour lui, donc il l’a éliminé purement et simplement. Une erreur artistique devient une faute politique. Le film se fiche intégralement de ses personnages : ils remplissent chacun une fonction dans la satire politique de Nicolas Bedos, et une fois cette fonction remplie, ils disparaissent, tels les sosies du président Bamba. 1001 avait fini d’incarner la France de demain face à 117. Il n’est plus d’aucune utilité.

C’est probablement parce que le film est si mauvais qu’il est accusé de racisme. C’est probablement parce que le racisme est l’objet de tant de paranoïa et de phobie qu’un film si mauvais peut faire rire. Mais ce rire n’est pas autre chose qu’une expression de relâchement physiologique de voir enfin du vrai, bon et gros racisme, sous n’importe quelle forme. Loin d’éliminer la catharsis en éliminant 1001, Nicolas Bedos a signé un film très cathartique en empêchant qu’on attache la moindre qualité à OSS, y compris le comique, même si c’est dommage pour ce qui se prétend une comédie.

Mais cela ne suffit pas : le public n’est pas content de ne pouvoir s’identifier à personne. Il lui manque sa victime, c’est-à-dire son héros. Nicolas Bedos ne le lui donne pas. Et on ne peut que donner raison à ceux qui se plaignent de devoir regarder un film de 2 heures qui, du coup, ne montre qu’un personnage raciste être raciste avec des gens. Parce qu’en vérité, c’est épouvantablement ennuyeux. Ils ne s’en plaindraient pas, et nous non plus, si le film était drôle.

Le sens de la transgression

Il est donc très étonnant que des éditorialistes comme ceux, certes limités, de CNews, y voient un film « incorrect ». Toutes les blagues racistes ou sur le racisme sont maintenant « incorrectes ». Par extension, la moindre cucuterie, du moment qu’elle est dénoncée par une boule de nerfs sur Twitter comme « raciste », les fait baver. Cette alternative absurde, cette injonction vide de sens d’« incorrection », est révélatrice d’une société qui a perdu le sens de la transgression.

La transgression consiste à trouver un moyen de remettre en cause des préjugés. La plupart des films comiques sur le racisme, tous des succédanés poussifs des Aventures de Rabbi Jacob, ne font qu’entériner les préjugés que nous avons formulés à propos des préjugés racistes : que le racisme n’est pas une opinion, que toutes les religions se valent et se ressemblent parce qu’elles sont toutes un peu folles sur les bords mais pleines de sens en même temps, que tous les hommes sont égaux, que les races n’existent pas et que le racisme n’est qu’une question d’ignorance de la culture d’« autrui ». Ce sont des films de propagande. Ils ne sont pas particulièrement nocifs, ils ne sont que mauvais. Ce ne sont pas ces films qui affaiblissent graduellement le sens critique et ironique des masses, c’est plutôt le manque de véritables comédies.

Les plaisanteries sur le racisme ne sont en fait autorisées que si l’on se moque des racistes, et pas des noirs. C’est d’ailleurs exactement ce que fait le film de Nicolas Bedos : les rebelles africains sont irréprochables, le président Bamba, quoique présenté comme un « méchant », n’est pas un ressort comique, pas plus que les autres personnages outre OSS et les Français avec lesquels il est en contact, comme son supérieur. Pourtant, il n’y a pas de raison a priori pour que telle catégorie de personnes soit drôle et pas telle autre.

Si on peut faire une bonne comédie sur les antisémites, on doit pouvoir en faire une bonne sur les juifs. C’est méconnaître le but propagandiste des comédies, qui est de jeter le discrédit du rire sur son objet. C’est le gros rire gras de la moquerie infantile. La France manque d’esprit.

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