La liberté selon Rousseau

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La tradition politique française a tendance à considérer la liberté comme un comportement, suivant ainsi la conception développée par Jean-Jacques Rousseau.

Par Olivier Maurice.

Contrairement aux pays anglo-saxons où domine une autre tradition, plus civile que personnelle de la liberté, la tradition politique française a tendance à considérer la liberté comme un comportement, suivant ainsi la conception développée par Jean-Jacques Rousseau.

On a beau vouloir confondre l’indépendance et la liberté. Ces deux choses sont si différentes que même elles s’excluent mutuellement. Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres, et cela ne s’appelle pas un état libre. La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui, elle consiste encore à ne pas soumettre la volonté d’autrui à la nôtre. – Jean-Jacques Rousseau, Lettres écrites de la montagne, Huitième lettre – 1764

Cette vision très comportementale et morale a engendré toute une réflexion sur les lois, les rapports à autrui, sur les contraintes nécessaires pour ne pas nuire aux autres et ne pas subir leurs nuisances, dont la matérialisation la plus connue est l’article 4 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 qui donne en quelque sorte la définition officielle de la liberté, telle qu’elle doit être comprise en France.

La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque Homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.

La liberté résultante collective

Selon Rousseau, c’est notre façon d’agir et de voir le monde qui définit la liberté. L’Homme serait l’artisan de la liberté. Pas l’artisan de sa propre liberté, mais bien l’artisan de la liberté collective, générale, civile : de la liberté des autres. La liberté serait en quelque sorte la résultante du comportement civil des individus en société.

Si tout le monde se comporte bien : civilement et en respectant les autres, cela permet la mise en place d’une société harmonieuse, apaisée et donc libre. Lorsque ce n’est pas le cas, c’est la liberté de l’ensemble de la communauté qui est mis en danger.

C’est cet argument de liberté collective possible sous condition que l’on retrouve dans nombre d’argumentations qui demandent à ce titre l’intervention de l’autorité afin de créer un cadre nécessaire à la mise en place d’une société apaisée et sûre dans laquelle les individus pourraient vivre et agir librement.

Malheureusement, cette vision soulève de sérieuses contradictions, dont la plus évidente est celle-ci : comment une multiplication de lois, d’interdictions, d’obligations, de punitions et de limites pourrait-elle aboutir à une perfection de liberté ?

Pire, elle a une fâcheuse tendance à se concrétiser au gré des événements dans des solutions expéditives, parfois alambiquées et relativement suspectes moralement, comme éliminer les éléments perturbateurs, renforcer l’uniformité ou refuser les différences… au nom de la liberté.

Ces solutions normatives mises en place pour créer un univers de liberté finissent tout simplement par aboutir à un renforcement continuel du cadre restrictif. Au fil du temps, de moins en moins de choses sont permises.

Cela permet-il une vie plus libre ? Rien n’est moins certain car cela nécessiterait encore plus d’obéissance aux lois et aux règlements, entendu que ce sont ces désobéissances civiles qui sont désignées comme responsables de la fuite de la liberté collective.

Pour la liberté, combattre le mal par le mal

Rousseau le précise d’ailleurs lui-même un peu plus loin dans la même lettre :

Il n’y a donc point de liberté sans lois, ni où quelqu’un est au-dessus des lois : dans l’état même de nature l’homme n’est libre qu’à la faveur de la loi naturelle qui commande à tous. Un peuple libre obéit, mais il ne sert pas.

Un peuple libre obéit, mais ne sert pas…

Bien pauvre et triste notion de la liberté qui détruirait celle des autres et qui n’existerait que sous condition d’obéissance totale et aveugle à un idéal d’organisation !

Obéir pour être libre… Obéir plus encore, pour être plus libre encore… Jusqu’à quel point ?

Ne serait-ce pas tout simplement l’arrogance et la naïveté de croire que l’Homme serait capable de créer un monde magnifique et fantastique de règles parfaites et épanouissantes ? Un monde où tous seraient heureux et libres, sous condition de définir de façon savante les lois qui permettraient de créer ce paradis sur Terre ?

En fait, il n’existe aucun exemple d’un pays où les individus seraient à la fois obéissants et libres. Cela n’a jamais existé et si cela était déjà arrivé, cela se saurait !

Erreur de raisonnement ?

Cette vision est non seulement idéaliste mais surtout profondément dogmatique. Elle repose sur un unique argument pour imposer sa conclusion totalitaire et radicale.

Quand chacun fait ce qu’il lui plait, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres.

Or cette affirmation est tout bonnement totalement fausse. Totalement fausse et parfaitement illogique car elle laisse supposer qu’il y aurait un lien entre ce que l’on voudrait et ce que les autres aiment ou détestent.

Quelle magie peut donc créer ce lien ? Quelle loi scientifiquement prouvée établit la corrélation entre ce que je fais et ce qui vous plait ou déplait ? Pourquoi l’inverse ne serait-il pas tout aussi vrai ?

Quand chacun fait ce qu’il lui plait, on fait souvent ce qui plait à d’autres.

Existerait-il une fatalité, une profonde nature humaine qui ferait de l’être humain un animal viscéralement asocial et incapable d’apprécier ses semblables ?

Plusieurs millénaires d’histoire nous prouvent clairement l’inverse.

Ou manipulation et malhonnêteté intellectuelle ?

Pour aller plus loin, cette affirmation péremptoire assénée comme une vérité fondamentale, comme un axiome de la nature humaine, laisserait aussi entendre que ce qui déplait aux autres provient non pas de nos actes, mais des goûts qui président à nos actes, et donc que nous risquons à tout moment de déplaire aux autres, juste du fait de nos préférences personnelles susceptibles de ne pas être appréciées des autres…

Est-ce un fait ? Tout indique ici que c’est avant tout une peur, une peur irraisonnée qui est un véritable poison. Elle crée un crime, non pas celui de mal agir, mais celui d’être un problème potentiel pour les autres par nos mauvaises pensées.

Même si cela peut se produire de déplaire, non pas d’ailleurs par nos opinions ou nos goûts, mais par nos actes, quel mal, quelles conséquences peut-il bien y avoir là-dedans ?

Pour le savoir, il faut demander à l’autre. Or l’affirmation péremptoire évite soigneusement cette vérification qui est la seule manière qui permettrait de définir objectivement le niveau de nuisance.

Pouvons-nous construire une philosophie, une société, sur l’objectif d’éviter d’être potentiellement mal vus pas les autres ?

D’ailleurs, pouvons-nous qualifier de libre une société régie par l’interdiction formelle de déplaire aux autres ?

Narcissisme et complexe d’infériorité

Cette phrase appuie en fait avec perversité sur ce complexe d’infériorité qui sommeille en chacun de nous, pour en faire une généralité, puis une vérité. Les gens croient très facilement ce qu’il leur plait d’entendre.

Que l’on plaise ou déplaise aux autres en faisant des choses n’a absolument aucun rapport avec la liberté : ceci n’a de rapport qu’avec le niveau de besoin d’approbation des autres sur ce que l’on fait et avec la capacité de jugement et de tolérance de ceux-ci.

Elle veut tout simplement dire que si les gens sont aussi intolérants et inquiets de leur bonne conduite que vous l’êtes ou que vous pourriez l’être… (ce qui n’a aucun fondement, mais que votre narcissisme vous pousse à croire)… alors ils vous jugeront sévèrement à votre moindre geste.

Tout comme vous pourriez le faire.

Mais ce n’est ni une constatation, ni même une réflexion. Il s’agit juste d’une simple projection de vos peurs, une supposition, une croyance : si les gens sont tous des juges motivés par l’égoïsme, alors ils vous jugeront à vos moindres gestes avec égoïsme et sans aucune tolérance.

Effectivement, dans ce cas, tout ce que vous ferez et qui ne sera pas « bien » nuira aux autres. Mais cette hypothèse n’est que simple manque de confiance en soi et confiance envers les autres. Dans la réalité, si ce monde de nuisances mutuelles existait vraiment, la vie serait absolument invivable et nous ne pourrions absolument rien faire sans être automatiquement confrontés au jugement de notre voisin.

Croire que « Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres »… c’est vivre dans la peur et s’enfermer dans la crainte d’être jugé en permanence.

Nuisance et crime

Lorsqu’il y a réelle nuisance, ce n’est pas la liberté qui en est à l’origine, mais le comportement de ceux qui nuisent. Un criminel ou un délinquant ne commet pas que des nuisances, il ne fait pas que déplaire pas aux gens : il commet des crimes ou des délits, des faits que l’on peut très clairement démontrer comme portant préjudice ou créant des dommages.

La notion de nuisance est une magnifique perversion qui à la fois vous culpabilise, mais vous fait également penser que vous avez le droit de dénoncer des comportements qui ne sont ni criminels, ni délictueux, sous le simple prétexte qu’ils ne vous plaisent pas.

Dans cette logique, n’importe qui qui ferait une chose qui vous déplait pourrait se voir aussitôt accusé de nuisance, sans qu’il vous ait porté préjudice ni causé aucun dommage.

Croire que « Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres »… c’est ériger les lubies qui vous passent par la tête comme jugement suprême. C’est flatter, non pas votre égoïsme, mais votre égocentrisme en faisant croire qu’en société, vous avez le droit absolu et inconséquent de juger de ce qui vous plait ou ne vous plait pas chez les autres et le second droit tout aussi absolu et inconséquent de réclamer justice en fonction dce jugement.

Or ce droit a priori, attribué par on ne sait qui et selon on ne sait quel principe, est l’antithèse même de la justice et un parangon d’arbitraire.

Appeler à croire que « Quand chacun fait ce qu’il lui plaît, on fait souvent ce qui déplaît à d’autres », c’est appeler à mettre en place une société de défiance, de jugement, de médisance, d’injustice, de jalousie, d’arbitraire et de peur.

Tout, absolument tout, peut potentiellement déplaire à quelqu’un. Que ce soit par réel déplaisir, mais aussi par calcul ou par pure méchanceté.

La flatterie du centre du monde

En fait, il existe bien une catégorie de personnes dont les actions déplaisent souvent aux autres. Ce sont celles qui possèdent un réel pouvoir sur les autres : les monarques, les princes, les dépositaires de l’autorité, les forces armées, les magistrats, mais aussi tous ceux qui abusent de leur pouvoir…

Leur activité consiste justement à imposer ce qui est nécessaire ou ce qu’elles jugent tel, ce qui est effectivement très souvent déplaisant.

La petite phrase de Rousseau vous fait simplement miroiter le fantasme de puissance en flattant votre ego d’avoir un tel pouvoir sur les autres. Cette flatterie fait de vous un roi, le monarque d’un royaume imaginaire dont les autres seraient vos sujets et dans lequel chacun de vos actes serait une manifestation de votre toute-puissance.

Dans la réalité, vous n’avez pas ce pouvoir et les actions que vous entreprenez ne nuiront pas aux autres pour la simple et bonne raison qu’elles n’ont aucun effet : vos victimes potentielles n’ont en effet absolument aucune obligation à les prendre en compte, sauf justement quand une loi les y oblige.

Vous faire croire que vous êtes en mesure de nuire aux autres, c’est vous donner l’illusion d’une puissance fantasmagorique qui n’existe que dans vos envies. Les autres vous ignorent la plupart du temps, sauf justement lorsque vous engagez une interaction avec eux, interaction qui n’a aucune raison d’être plus une nuisance qu’autre chose.

Le plafond de verre

Ce mythe de la liberté sous tutelle de la loi que Rousseau a encensé, dans la longue tradition légaliste française, s’est profondément intégré dans l’organisation sociale du pays. Les déclinaisons utilitaristes, comme celle de John Stuart Mill qui en extrait la conclusion que « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. » sont même depuis des années au cœur des réflexions politiques concernant, non pas la liberté, mais les moyens à mettre en œuvre pour policer celle-ci.

Jamais une réflexion qui semble glorifier la liberté n’a été autant utilisée pour justifier des décisions hautement liberticides ou profondément arbitraires.

Depuis des années, on s’évertue en effet à faire des lois et à imposer des règles et des règlements ayant comme but affiché de réduire les libertés sous le prétexte fallacieux d’augmenter la liberté.

Il faudrait pourtant revenir à la citation de Rousseau, non pas pour lui trouver des explications ou des adaptations, mais pour convenir que sa mise en application a bien prouvé par les faits la fausseté de sa théorie. Il est plus qu’indéniable que les codes de lois sont devenus des monstres indigestes et remplis de contradictions, inconnus de la plupart et dont l’exercice par la justice est lui-même devenu sinon arbitraire, tout du moins souvent totalement incompréhensible.

Est-ce que toute cette inflation législative a abouti à davantage de liberté ? Clairement non.

La liberté

De là à en conclure que l’assertion de Rousseau consistant à opposer indépendance et liberté est factuellement fausse il n’y a qu’un pas à franchir avec conviction : la liberté réside bien dans l’indépendance et non dans la loi.

Elle procède de la capacité de vivre de façon indépendante des autres, non pas parce que les autres nous incommodent ou nous déplaisent mais parce que la liberté sans la capacité de subvenir à ses propres besoins, sans la possibilité de définir ses propres choix, sans l’obligation d’avoir à assumer ses propres responsabilités, non par la loi, mais par la simple force des choses, cette fausse liberté sans indépendance et qui repose sur le bon vouloir des autres n’est rien d’autre qu’un alibi donné à tous ceux qui veulent régir la vie des gens pour en tirer profit.

Les héritiers du marxisme ont inventé une définition pour nommer cette conception du « peuple libre parce qu’il obéit » : le néo-libéralisme. Les politiciens progressistes revendiquent d’ailleurs la mise en action de leur politique hautement dirigiste et normative au nom de ce même « libéralisme ».

Rousseau n’était pas libéral, il était juste un champion du narcissisme décomplexé, de l’amour de soi dans le regard des autres, de l’amour de sa petite personne et de la haine et du dédain de tous les autres.

Il a théorisé une prison en lui donnant des allures de paradis. Une prison où tout le monde serait aux ordres, et qu’il a baptisé « liberté », comme si les Hommes avaient la puissance divine de tordre le monde avec des mots. Une prison où le matérialisme, le conformisme et la manipulation règnent en maître. Cette perversion séduisante a hélas conquis énormément de gens.

Bien évidemment, le mensonge craque de partout : les mensonges ne résistent jamais à la réalité. Cette liberté par l’obéissance aveugle à la loi, n’est rien d’autre que la servitude, une servitude d’autant plus insidieuse qu’elle est librement consentie.

Espérons juste qu’il ne sera pas trop coûteux de sortir de cette fantasmagorie.

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