Le droit de se taire

Jamais dans l’histoire de l’humanité nous n’avons été capables de produire autant d’âneries à la minute. L’occasion était trop belle.

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Le droit de se taire

Publié le 5 août 2021
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Par Karl Eychenne.

Pour une raison inconnue, le droit de se taire n’a jamais suscité le même engouement que la liberté d’expression. On abuse pas du droit de se taire, loin s’en faut. Alors que la liberté d’expression fait salle comble et c’est tant mieux. Mais pourquoi donc se tait-on si peu ? Après tout, personne ne nous oblige à donner notre avis sur tout. Il s’agit d’un droit, pas d’un devoir.

Il a demandé leur avis à des tas de gens ravis, ravis de donner leur avis sur la vie – Alain Souchon.

On peut comprendre que certains éprouvent le besoin de beugler parler, afin de savoir quoi penser (réseaux sociaux). Dans le même genre, Julien Green nous avoue qu’il « écrit ses romans pour savoir ce qu’il y a dedans ». On peut aussi comprendre que certains aient la hantise de la liberté négative, cette liberté en droit mais pas en fait : « j’ai le droit de parler, mais on m’a confiné ! »

Mais quand même, ce flux incessant de mots, d’opinions, d’idées, venus de toutes parts, mérite-t-il toute l’attention que l’on semble lui accorder ?

Bruit de fond et brouhaha

On peut tenter de répondre à cette question, d’abord par une nuance. Il existe une différence subtile entre le bruit de fond et le brouhaha. Le bruit de fond peut être l’écho d’une colère qui gronde, ou la condition à l’émergence d’une idée féconde. Mais le brouhaha est bien moins ambitieux et n’accouchera d’aucune révolution idéologique ou scientifique.

Pour le dire très crûment, le brouhaha semble plus proche de sauvages beuglant que de sages discutant. Personne d’autre que Montesquieu ne semble avoir mieux saisi la nuance entre le bruit de fond et le brouhaha :

C’est le propre de la conversation d’être contagieuse lorsqu’elle ne vise pas à jeter l’autre à terre, mais à penser différemment pour parvenir à penser de même.

Certes il peut être tentant de couvrir le brouhaha par une musique douce, ce qui revient à tenter une discussion constructive entre le sauvage et le sage. Mais le plus souvent le brouhaha est trop fort, et la musique ne couvre rien du tout :

La fugue de Bach n’était pas en mesure de résister aux marteaux-piqueurs et aux voitures, ce furent au contraire eux qui s’approprièrent la fugue… Milan Kundera – L’immortalité.

Autrement dit la discussion entre les deux parties finit le plus souvent en chienlit.

Mais alors que penser de toutes ces pensées, idées ou opinons qui nous parviennent ? Avons-nous affaire à un bruit de fond ou un brouhaha ?

Avantage au brouhaha.

Les idébiles

Jadis, on avait tellement peu d’idées que lorsqu’on en trouvait une, on se disait qu’elle était bonne. Un peu comme ce chercheur d’or du dimanche qui trouve enfin une pépite, heu… finalement un caillou. Aujourd’hui, il semble que l’on soit tombé dans l’excès inverse.

Nous produisons une quantité hallucinante d’idées, d’opinions, de pensées. Nous pensons davantage car nous disposons d’une quantité d’informations exubérante : on parle d’obésité informationnelle. Le problème c’est que cette quantité d’idées ne dit rien sur la qualité des idées. Il ne suffit pas de mettre davantage de pièces dans la machine pour obtenir davantage de bonnes idées même si le monde de la recherche fonctionne aujourd’hui sur ce mode là.

Et lorsque le nombre d’idées augmente mais que le nombre de bonnes idées ne suit pas, fatalement le nombre de mauvaises idées connait une croissance exponentielle et finit par tout emporter sur son passage.

On parle alors d’idées débiles, où idébiles. Cette idée de conjoindre les extrêmes de idées et débiles pour produire idébiles n’est pas anodin. En effet, il se trouve que les idébiles bornent deux types de personnages, eux aussi aux extrêmes : ceux qui ne savent pas assez (benêts), et ceux qui savent trop (complotistes).

Nul jugement dans ces propos, juste une tentative de mettre le curseur au bon endroit entre le savoir juste et le juste savoir.

Ceux qui ne savent pas assez font avec ce qu’ils ont pour comprendre le réel. Lorsque les choses ne se déroulent pas comme ils l’espèrent, ils peuvent avoir tendance à mettre du mystère là où il n’y en a pas, usant parfois de sacrifices pour conjurer le mauvais sort. Ceux qui en savent trop ont tendance à mettre du sens là où il n’y en a pas, à faire parler les apparences même lorsqu’elles n’ont rien à dire, à regarder par le trou de la serrure alors qu’il n’y a pas de porte.

Celui qui sait trop est buté, impossible de le convaincre qu’il en dit trop. Celui qui ne sait pas assez est têtu, impossible de le convaincre qu’il y croit trop. Ils ne sont finalement pas si différents puisque tous deux refusent de voir ce qu’ils regardent, d’entendre ce qu’ils écoutent.

Les deux pensent que le royaume de la contingence n’existe pas et que nous sommes dans un archipel de « parce que ». Finalement, buté et têtu appartiennent à la même espèce, un genre de butêtu, les deux faces d’une même pièce : preuve que le revers de la médaille, c’est aussi le revers de la médaille. Petit avantage pour le têtu quand même : en effet le benêt bénéfice de la présomption d’innocence… Alors que le buté, le complotiste, celui qui en sait trop, est pris en flagrant délit d’abduction, cette technique de raisonnement foireuse prouvant une vérité générale à l’aide d’un cas particulier.

Traité de bave et d’éternité

Ainsi s’achève notre quête. Nous cherchions pourquoi le droit de se taire ne remportait pas les mêmes suffrages que la liberté d’expression. Il semblerait que deux types de personnages soient à l’origine du problème : ceux qui n’en savent pas assez, et ceux qui en savent trop.

Pourquoi ces personnages se manifestent-ils aujourd’hui et pas hier ? Parce que nous produisons désormais une quantité hallucinante d’informations dont ces personnages ne semblent manifestement pas faire un usage à la hauteur des enjeux. Inévitablement, les mots moussent et finissent par déborder le réel, voire n’ont plus rien à lui dire.

On endosse alors sans se forcer le premier rôle du Traité de bave et d’éternité, ce « film » où les mots n’ont rien à voir avec les images qui défilent (prix des spectateurs d’avant-garde au festival de Cannes en 1951).

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  • regarder par le trou de la serrure alors qu’il n’y a pas de porte
    😀

    • « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! », écrivait le philosophe Emmanuel Kant.

  • Le droit de se taire est un des derniers qui nous reste, profitons en avant qu’il soit question de le supprimer.

    • C’est vrai ça, bientôt la prière obligatoire sur le modèle créé par Terry Godkind: « Maître Rahl nous guide ! Maître Rahl nous dispense son enseignement! Maître Rahl nous protège! À sa lumière nous nous épanouissons. Dans sa bienveillance, nous nous réfugions. Devant sa sagesse, nous nous inclinons. Nous existons pour le servir et nos vies lui appartiennent. »
      Il suffira de remplacer Maître Rahl par le nom du dirigeant du moment…

    • Le droit de se taire?
      Pour l’administration, oui: le silence vaut refus au bout de deux mois.
      Pour le citoyen: qui ne dit mot consent, on a le droit de le rouler dans la farine, les bavards ont le droit d’en abuser.

  • Vu qu’on a des butés et des têtus au sommet de l’état, il ne faut pas s’étonner que le reste de la population le devienne aussi, de plus en plus.

    • Beaucoup plus de têtus que de butés, l’ignorance faisant loi dans les coursives du pouvoir.

      • Vous devez être sacrément intelligent vous même pour énoncer un jugement aussi définitif sur les personnes exerçant le pouvoir (et leur armada de conseillers spécialisés) au sommet de l’état.
        Ce que vous appelez ignorance n’est il pas simplement le reflet de la difficulté d’action (dette, syndicats, lobbies, opinion publique, benêts, complotistes) dans notre pays ?

  • J’en suis bouche bée.

  • Le silence est le plus beau bijou des femmes ; il est dommage qu’elles le portent si rarement
    (Les Inconnus)

    De tous les gens qui n’ont rien à dire, les plus intéressants sont ceux qui se taisent
    (inconnu)

  • Cet article est une éloge de la médiocrité.
    A le lire, on devrait croire que par exemple un vieil ingénieur qui a passé sa vie à gérer un réseau électrique et qui voit où nous mènent les éoliennes devrait se taire parce qu’il « en sait trop »?

    • Il devrait surtout, avant de parler, réfléchir à la manière d’être cru et entendu.

    • Je n’ai pas eu le même ressenti que vous à la lecture de l’article, aucune éloge de la médiocrité, mais plutôt un recentrage du débat. Ce vieil ingénieur pourrait tout à fait donner un avis pertinent, pouvant être considéré spécialiste du domaine (rien à voir avec les 60 000 000 de virologues auto-proclamés).
      De mon point de vue tout est résumé dans le paragraphe « Alors que le buté, le complotiste, celui qui en sait trop, est pris en flagrant délit d’abduction, cette technique de raisonnement foireuse prouvant une vérité générale à l’aide d’un cas particulier »

  • Ne nous taisons pas en attendant le pass expression.

  • dire des bêtises qu’on croit est AUSSI le moyen de se faire corriger.. ce n’est pas le problème je crois..

    le débat sur la terre plate… meuh non crétin la terre est ronde…

    en premier la terre n’est pas plate… mais n’est pas ronde non plus….
    la terre est plate est une abstraction non reconnue comme telle par celui qu’il émet..
    et la platitude de la terre…est une vision du monde absolument suffisante pour faire des tas de trucs..vivre…

    vous construisez vos mur avec un fil à plomb et vous n’avezpas à faire de corrections…

    pouvoir dire et dire des bêtises est plus important que de se restreindre à dire ce qu’onpense par peur de passer pour un idiot…

    les lacunes logiques et la malhonnêteté sont bien plus graves..
    pourquoi on croit une bêtise, pourquoi certains en disent sciemment…

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