Prière de bien penser, et avec les bons mots !

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Depuis quelques temps, les opposants aux mesures gouvernementales sont sommés de ne plus s’exprimer en utilisant certains mots ou certaines comparaisons.

Par Thomas Comines.

Depuis que les manifestations anti pass sanitaire ont commencé de battre le pavé, on entend sur les plateaux des cris de vierges effarouchées, horrifiées de voir comparer nos institutions républicaines, auréolées d’un halo de sainteté démocratique, à une dictature, au totalitarisme, au fascisme ou au nazisme. Cette injure faite aux morts de ces régimes atroces est insupportable, disent-ils, et est sous-tendue par une pensée nauséabonde.

Précisons une évidence en préambule : il est louable d’être attaché à la justesse d’une expression, à sa proportionnalité, à son exactitude. C’est de bonne hygiène mentale et cela va sans dire. Mais sous des dehors présentables, ces cris d’orfraie sont en réalité problématiques à plus d’un titre.

Le deux poids deux mesures dans la pondération de l’expression

Tout d’abord, ce reproche est systématiquement dirigé à sens unique. Lorsqu’un fameux chef de service néphrologie à la Pitié-Salpêtrière, invité de tous les plateaux, parle des manifestations en décrivant des hordes de boutiquiers criminels menant des gens à la mort, où sont nos bonnes consciences soucieuses d’une ronde et harmonieuse pondération ?

 

Lorsque des conseillers ministériels parlent en off du retour des dingues, qui s’interroge sur l’équilibre émotionnel de ces conseillers ? Quand les manifestants sont accusés d’être dans la sorcellerie, ou pour d’autres, de défendre la soupe au pissenlit contre le virus, qui est du côté de l’équilibre et de l’expression idoine ?

En revanche, si un manifestant s’exprime, que n’entend-on pas ! Il est sommé de ne parler qu’avec une précaution extrême, en choisissant soigneusement ses mots et ses expressions, sous peine de passer pour un halluciné souffrant de bouffées délirantes.

Le clivage diplômés / non diplômés

Mais ce n’est pas le plus choquant.

Ce qui met particulièrement mal à l’aise dans ces excommunications du débat public sous peine de n’avoir pas choisi les bonnes comparaisons, c’est bien que la chaire de Pierre d’où elles sont fulminées est celle des diplômés, des bac +12, des médecins spécialisés, des sages écoles de sciences politiques où l’on apprend à balancer sentencieusement une thèse et une antithèse, en fuyant tout extrême, pour conclure par une savante synthèse où nulle expression ne viendrait sortir de manière incongrue sa tête mal lavée.

Oh surprise, nos journalistes découvrent que lorsqu’on n’a pas eu l’heur de faire Sciences-Po, on peut parfois avoir le verbe excessif, cru et dru, voire à côté ou maladroit ! Que le langage n’est pas poli à la pierre ponce des oraux de l’ENA ou des écoles de journalisme. Que l’on ne produit pas des éléments de langage ministériels où tout dérapage est minutieusement extirpé. Que quand une colère populaire voit le jour, les pancartes ne ressemblent pas forcément aux aphorismes élégants d’un Cioran.

Qu’à l’intérieur de ces mouvements, l’on puisse s’inciter mutuellement à préciser sa pensée, se corriger fraternellement, trouver une expression plus juste, c’est de bonne discipline. Mais que la correction professorale courroucée et scandalisée tombe du haut des plateaux, seul endroit où l’on sait parler juste, pourrait passer pour une arrogance de classe supplémentaire.

La polysémie des usages et la liberté de construire sa pensée comme on l’entend

Rien n’interdit par ailleurs de s’appuyer sur des comparaisons pour s’aider à penser, comme sur des béquilles imparfaites pour construire une dialectique. Tocqueville parle bien de despotisme doux pour dénoncer les dérives futures de la démocratie : se scandalise-t-on, outré, en criant que c’est une injure aux victimes des vrais despotismes ? Tant qu’on explique en quel sens sont utilisés les mots employés, pourquoi en interdire l’usage ?

Car enfin, ces régimes sinistres qui servent de repoussoir tiennent précisément leur statut de repoussoir de ce qu’ils nous renvoient un avertissement, lorsque certains aspects d’un régime nous semblent condamnables ou odieux. Sans nullement identifier la totalité d’une philosophie sociale ou une manière entière de faire de la politique à un régime totalitaire ayant existé, pourquoi s’interdire de montrer quelques points de convergence, bien qu’extrêmement ponctuels ou ténus, pour susciter un débat ?

Lorsque l’historien Johann Chapoutot fait un parallèle entre le régime nazi et les nouvelles philosophies du management, lui fait-on le procès en indignité de comparer nos business schools aux Kadettenschulen ? Ou voudrait-on dire que seul l’universitaire peut établir ces comparaisons, parce qu’il est sachant et maîtrise les codes académiques, mais que cette liberté doit être retirée au vulgaire ?

Les nécessaires détours de la pensée selon Stuart Mill

Enfin, et c’est sans doute le plus important, on pourrait également rappeler fort utilement certains passages de John Stuart Mill aux divers censeurs et maîtres ciseleurs de l’expression correcte. L’argument fondateur justifiant la liberté d’expression, c’est précisément la difficulté de tout un chacun d’arriver à la formulation juste, adéquate. Mill rappelle salutairement qu’une fausseté grossière, mal exprimée, peut toujours contenir une part de vérité, une légitime mise en éveil des consciences, un stimulus intéressant pour la pensée endormie.

Refuser que quelqu’un, dans la limite de la loi, puisse choisir l’expression qu’il souhaite, c’est décider a priori du cheminement de la conscience intime et de la découverte de la vérité. C’est interdire certaines sinuosités, fermer catégoriquement certains chemins de traverse, sans voir qu’ils peuvent être des détours pour certains esprits, afin de dire quelque chose ou d’atteindre plus tard à une vérité qu’ils formuleront mieux, après avoir élagué les arborescences touffues et incorrectes de leurs expressions originelles.

 

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