Les webséries chinoises (5) : Imperial Coroner

Série sur les fictions chinoises : aujourd’hui, Imperial Coroner, ou Bécassine à Chang’an.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Imperial Coroner est une série modeste par son budget et ses interprètes peu connus du public chinois. Mais la qualité de son intrigue et le talent des acteurs ont transformé ce qui n’était qu’un bouche-trou de la programmation de Tencent en succès inattendu au mois de mai 2021.

Signe du désintérêt initial de la maison de production, sur youtube, la qualité de l’image n’était guère au rendez-vous et pour des raisons mystérieuses (éviter le piratage ?), de nombreux passages étaient même très pixellisés dans le gros premier tiers de la diffusion. Ensuite, peut-être sous l’effet du succès grandissant, la qualité s’améliore nettement et la HD passe même vers la fin de 720 à 1080.

Des génériques à gogo pour Imperial Coroner

Imperial Coroner offre une particularité très étonnante.

Chaque épisode débute par un petit résumé fourni par l’un des deux protagonistes ou les deux. En revanche, les premiers épisodes sont dépourvus du générique initial de rigueur. Au bout de quelques épisodes, un générique dans le style GOT, les Chinois restant les rois de la contrefaçon, apparaît puis disparaît au bout de quelques épisodes.

De nouveau, nous nous retrouvons sans générique avant qu’un second générique, pas très heureux visuellement et même déconcertant, lui soit substitué pour quelques autres épisodes. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Cette seconde mouture, qui met en vedette un personnage secondaire qui n’est pas encore apparu dans l’intrigue (!) disparaît à son tour.

En guise de générique, nous voilà avec une annonce publicitaire à la sauce chinoise où l’héroïne en costume de la série vante un produit. Puis durant les derniers épisodes, un troisième générique différent des précédents est adopté, mais pas formidable non plus. Il est suivi d’annonces publicitaires, signe certain du succès d’audience. J’avoue n’avoir jamais vu cela, trois génériques successifs pour une même série.

Il n’y a guère à dire du générique de fin construit selon le canon des génériques finaux chinois : des images extraites de la série avec une chanson sentimentale. La musique n’est pas le point fort de Imperial Coroner. C’est l’habituel melting-pot musical associant tradition symphonique occidentale, pop asiatique et vagues accents traditionnels mais sans rien de bien saillant.

Le juge et la légiste

Mais bon, nous connaissons tous des séries dotées de génériques formidables et d’excellentes musiques et dont le contenu n’est pas folichon. Cela m’évoque notamment deux séries de ma jeunesse : Amicalement vôtre et Mission impossible. Avec Imperial Coroner, c’est l’inverse, génériques et musiques médiocres préludent à un contenu de qualité.

Les amateurs de romances à l’eau de rose, qui constituent les gros bataillons du public chinois, se plaignent d’ailleurs que le cœur cède trop à l’intellect. Les deux protagonistes sont en effet un haut fonctionnaire en charge des affaires judiciaires et une jeune femme légiste (le coroner du titre). L’un raisonne comme Sherlock Holmes, froid et méthodique. L’autre plus émotive n’en maitrise pas moins l’art de faire parler les cadavres.

Des dessins pédagogiques illustrent leurs démonstrations. C’est très bien fait mais cela ennuie, semble-t-il, une partie du public. Le montage est pourtant un des points forts de cette série avec l’utilisation fréquente du split-screen et de petites séquences animées explicatives.

Imperial Coroner ou Bécassine à Chang’an

Au tout début nous voyons débarquer une sorte de Bécassine, par son allure et sa naïveté, venue de son trou lointain pour passer le concours des légistes dans la capitale impériale. Mais notre paysanne va révéler rapidement ses talents. Su Xiaotong donne beaucoup de fraîcheur et de spontanéité à son personnage de Chuchu. L’interprétation est d’ailleurs globalement de qualité.

Elle rencontre dans des circonstances assez drôles Xiao Jinyu (Wang Ziqi) qu’elle désigne comme le « Beau Juge » de ses rêves. Ce Prince Commandeur An, imperturbablement sérieux, paraît avoir avalé un parapluie. Il souffre d’ailleurs de problèmes de digestion et ne travaille qu’un seul muscle, celui qui se trouve dans sa boîte crânienne. Il dirige les Trois Bureaux judicaires ne relevant que de l’Empereur et échappant au contrôle du ministère de la Justice.

La mort étrange de plusieurs hauts dignitaires à Chang’an va servir de point de départ à une histoire nécessairement complexe. Dans Imperial Coroner, des crimes peu ordinaires couvrent une vaste conspiration qui vise à renverser l’empereur. Mais ces crimes auraient pu passer pour de simples morts accidentelles sans la perspicacité de notre fine légiste à qui les morts disent tout. Chuchu devient dès lors l’auxiliaire la plus précieuse du chef des Trois bureaux judiciaires. Vous l’aurez compris bien sûr, en dépit de sa perspicacité, le jeune prince aura du mal à réaliser qu’il est amoureux de sa charmante collaboratrice.

Une héroïne originale

L’intérêt principal de la série réside dans son personnage féminin. C’est un légiste amenée à examiner les cadavres et à pratiquer des autopsies. Dans la Chine des Tang, ceux qui sont en contact avec les morts sont considérés comme impurs. Ils portent malheur et sont donc évités.

Élevée dans une famille de légistes dans sa petite bourgade, Chuchu a donc connu un ostracisme depuis son enfance. Néanmoins, elle poursuit avec obstination son but qui est d’être reconnue comme légiste à part entière. Elle ne se contente pas d’exercer un métier exclusivement masculin et mal considéré, elle s’impose par son intelligence.

Chuchu nous repose de tous ces personnages féminins caractériels et capricieux qui encombrent les séries chinoises. De plus, ce n’est pas non plus un garçon manqué. La critique des mentalités du temps reste cependant dans le champ du vraisemblable. Les personnages agissent comme des individus éclairés mais pas comme des militants progressistes d’aujourd’hui égarés au IXe siècle.

Des personnages qui travaillent

Les enquêtes sont menées en équipe, ce qui est un des bons points de l’histoire. Notre Prince commandeur est flanqué d’un vice-ministre (Yang Tingdong), beau gosse espiègle qui se croit obligé d’entrer et de sortir par les fenêtres. Cet adjoint efficace pour soutirer des aveux est secrètement amoureux de l’autre collaboratrice du juge suprême, Leng Yue (Zhao Yaoke) aux arts martiaux redoutables.

On retrouve un des archétypes des séries chinoises : le joli garçon intelligent mais fragile et l’amazone féroce douée pour le combat. Le prince An peut aussi compter sur son frère jumeau, qui ne lui ressemble ni physiquement ni moralement et pour cause, un général aussi dévoué que peu loquace.

L’avisée chroniqueuse de AvenueX note combien les personnages d’Imperial Coroner se distinguent dans le monde enchanté des séries chinoises. Ce sont des individus normaux ayant un travail qui les occupent une grande partie du temps et qui réagissent comme des êtres ordinaires. Néanmoins cette normalité doit être tempérée.

Tous ces personnages sont issus de très nobles familles et apparentés même à la dynastie impériale. Nous cotoyons en effet les milieux du pouvoir dans la Chine des Tang. L’intrigue policière se double ainsi d’une intrigue politique. Comme je le disais à la fin de mon article précédent, le scénario mêle l’art de Conan Doyle à celui d’Alexandre Dumas. La série combine ainsi les charmes du roman policier et du roman historique.

Sous le règne de l’empereur Xuanzong

À la différence des séries dont j’ai traité jusqu’à présent, Imperial Coroner se situe dans un contexte historique très précis. L’empereur Xuanzong (846-859) est même un des personnages de l’intrigue. On nous le montre en apparence préoccupé de réaliser des petits maquettes qu’il place l’une après l’autre dans une reconstitution miniature de son empire.

Mais sous cette apparence frivole, ce monarque retors s’efforce de tenir une balance égale entre le clan des ministres et celui des eunuques. Nous sommes sous la seconde ère Tang marquée par l’affaiblissement du pouvoir impérial, le rôle important des eunuques et la puissance des gouverneurs militaires. Tous ces éléments historiques contribuent à une intrigue adroitement construite.

La reconstitution historique parait assez soignée. Les rituels de la cour avec le rang des différents dignitaires en fonction de la couleur de leur robe de fonction (violet, rouge, vert) sont rigolos.

Les méchants dans Imperial Coroner

Le principal point faible d’Imperial Coroner réside du côté des méchants. D’un côté nous avons le chef des eunuques (l’excellent Mu Huaihu), flanqué de son acolyte abruti et d’un général incompétent, un trio plus comique qu’inquiétant.

De l’autre, un « méchant caché » qui est une caractéristique de nombreuses séries. Mais nous sommes loin du machiavélique et singulier Jin Guang Yao de The Untamed tout comme du sinistre Zhao de Word of Honor. Ici, le méchant caché, un humble lettré qui se fait passer pour le duc Chang, paraît bien falot à l’image de son interprète.

Le mythe du « roi disparu » est universel. Frédéric Barberousse, Sébastien de Portugal, le tsarévitch Dimitri, le petit Louis XVII ne sont pas morts et un jour ils reviendront rétablir l’âge d’or. Tel est le duc Chang, fils du précédent empereur qui aurait miraculeusement survécu.

Mais jamais nos héros ne se trouvent réellement en péril. Le plaisir que l’on éprouve à suivre la série est plus cérébral qu’émotif.

La vision politique d’Imperial Coroner

Politiquement, Imperial Coroner parait très inoffensif mais offre néanmoins matière à réflexion. Le héros est au sommet de la hiérarchie judiciaire et un fervent serviteur de l’État. Tous les « gentils » font assaut de loyalisme et de dévouement à l’égard du pouvoir.

Je rappelais dans un autre article que Sherlock Holmes ou Hercule Poirot étaient des privés et des personnages quelque peu en marge. Ici, notre « Beau Juge » est excentrique et peu sociable mais d’une certaine façon, il peut se le permettre étant en haut de la pyramide sociale.

Chez Dumas, les mousquetaires en principe au service du Roi, le trahissent à qui mieux mieux, tantôt pour sauver la Reine au profit du Premier ministre d’un pays hostile, tantôt pour participer à la Fronde, c’est-à-dire la guerre civile. Dans la Chine de Xi Jinping, il est inimaginable qu’un héros ne soit pas au service de l’État.

Dans Imperial Coroner, les méchants sont donc tous des comploteurs égoïstes, ambitieux et antipathiques.

Un esprit aristocratique révélateur du communisme ? 

Nous retrouvons un trait aristocratique que l’on pourrait trouver singulier pour un pays communiste. Les bons sont avant tout des personnages bien nés. Même notre coroner qui a été élevée dans une famille modeste se révèle l’enfant cachée d’un général injustement accusé de rébellion. En revanche, les méchants sont de basse extraction à l’image des eunuques et du faux duc Chang, ancien domestique devenu lettré.

Il est curieux de retrouver dans ces séries chinoises actuelles les stéréotypes de la littérature populaire de notre XIXe siècle. Mais cet esprit aristocratique, où le pouvoir et les talents appartiennent aux âmes bien nées, ne nous dévoile-t-il pas la réalité de ce régime communiste ?

En conclusion finale

Comme pour les autres séries que j’ai pu analyser, le point faible de Imperial Coroner réside dans les derniers épisodes. Pour dénouer les intrigues complexes qu’ils ont mis en place, les scénaristes recourent toujours à de grosses ficelles explicatives qui ne sont guère satisfaisantes.

Pour le reste, Coroner Imperial tranche dans une production qui offre le plus souvent une image caricaturale des personnages féminins. Chuchu est d’une certaine façon l’antithèse de Wu dans Continent Douluo. En dépit d’une naïveté qui demeure réaliste elle agit en adulte responsable et non en gamine capricieuse et écervelée.

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