Le tourisme spatial est sorti de la science-fiction

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Le tourisme spatial est porteur d’un puissant soutien à l’industrie donc à l’exploration spatiale, donc à la sortie de l’homme de son cocon terrestre.

Par Pierre Brisson.

Le tourisme spatial est sorti de la science-fiction pour devenir une possibilité tangible. Comme on pouvait s’y attendre, ce sont les grands capitalistes anglo-saxons qui sont en train de l’offrir au public.

Précisément les deux en lice sont Jeff Bezos avec Blue Origin et Richard Branson avec Virgin Galactic. Mais Elon Musk est derrière, on ne peut pas dire dans l’ombre car Elon aime la lumière. Il travaille et développe l’outil qui risque bientôt d’écraser ses concurrents.

Mais au-delà de l’anecdote, ce tourisme est porteur d’un puissant soutien à l’industrie donc à l’exploration spatiale, donc à la sortie de l’homme de son cocon terrestre.

Le tourisme spatial est encore un grand mot pour désigner une petite chose. Pour les deux sociétés en première ligne, il s’agit de monter des passagers en altitude jusqu’à dépasser les 100 km (62 miles), fameuse « ligne de Karman », limite définie assez approximativement donc arbitrairement par le physicien hongro-américain Theodor von Karman pour désigner la différence entre la région où l’atmosphère a un effet notable sur les véhicules volants et celle où cet effet est négligeable.

Pendant un temps elle n’a été aux États-Unis que de 50 miles. Les avions de ligne volent entre 11 et 13 km d’altitude où ils profitent pleinement de la portance atmosphérique mais il faut bien voir que l’altitude de 100 km n’est que la petite entrée dans l’espace. Pour donner un exemple la Station Spatiale Internationale (ISS) évolue aux environs de 400 km.

En fait, à cette altitude basse, l’attraction terrestre est presque aussi forte qu’au sol (rappelons que le rayon de la Terre est de 6370 km) et les satellites qui s’y trouvent compensent cette attraction par une vitesse orbitale relativement d’autant plus grande qu’ils sont bas (moyenne 7,66 km/s soit 28.000 km/h pour l’ISS). Par ailleurs il y a aux altitudes basses un freinage par atmosphère résiduelle dont l’effet est loin d’être nul aux vitesses élevées. Il n’est donc pas question de rester longtemps juste au-dessus de 100 km sans aller « tourner » plus haut ou redescendre.

Les touristes vont « faire un petit tour et puis s’en iront », en fait 4 minutes seulement au-dessus de la ligne pour ceux qui y seront lancés par le New Shepard de Blue Origin comme par l’avion-fusée de Virgin Galactic.

Les vecteurs sont différents selon les compagnies. Pour Blue Origin et pour SpaceX (pour l’instant) c’est une capsule, « New Shepard Crew Capsule » pour le premier, « Dragon » pour le second ; elles sont propulsées dans l’espace par un lanceur (on dit aussi un « premier étage » ou un booster) et le retour se fait sous parachute.

Pour Virgin Galactic, c’est un avion-fusée qui part déjà « en l’air » à partir d’un gros porteur qui le lâche de sous son ventre, à une altitude « normale » (15.000 mètres), avant qu’il accélère pour aller beaucoup plus haut et atteindre son plafond d’où il redescend en planant.

Alors quel est l’intérêt du tourisme spatial ?

Personnellement, pour moi, aucun, mais certains aimeront jouer à l’astronaute, ressentir le grand frisson de l’accélération pour monter en orbite en étant soumis à une accélération allant jusqu’à 3g (trois fois celle à laquelle nous sommes soumis en surface de la Terre du fait de l’accélération naturelle de la pesanteur générée par la masse de la planète), flotter en apesanteur (un peu plus de 4 minutes, peut-être 8, car après avoir atteint la vitesse requise, juste avant la « ligne », la propulsion s’arrête et le vaisseau continue un peu sur sa lancée), admirer le ciel noir incrusté de ses étoiles aussi bien qu’on peut les voir en allant beaucoup plus loin dans le véritable espace, admirer la courbure de la Terre, peut-être avoir le sentiment de faire partie des happy-fews qui peuvent se payer le voyage et passer un bon moment ensemble.

Pour les passagers de SpaceX, l’aventure serait un peu différente car la capsule serait véritablement mise sur orbite à 300 km d’altitude et y volerait pendant une orbite entière ; les passagers auraient donc le temps (90 minutes) d’admirer la Terre… Mais SpaceX n’a pas encore commercialisé ces voyages et peut-être ne le fera-t-elle jamais, donnant la préférence à des projets plus ambitieux, comme vous le verrez ci-dessous.

Le prix est forcément très élevé puisque c’est un loisir nouveau, il y a eu de lourds investissements dans des avions/vaisseaux qui sont encore des prototypes ; très peu de places sont offertes (aussi bien la capsule New Sheppard que l’avion VSS Unity de Virgin Galactic, peuvent embarquer que six passagers et il n’y a qu’un seul vol programmé pour l’instant car il n’y a pas de flotte mais seulement des prototypes) puisqu’on ne sait pas jusqu’où le marché va se développer et on a très peu de capacité d’emport ; les primes d’assurances passagers doivent être très élevées et l’amortissement ne fait que commencer.

On annonce 28 millions de dollars pour le premier passager payant (montant résultant d’une enchère). C’est beaucoup, moins qu’un séjour dans l’ISS qui coûte environ 50 millions mais la prestation est quand même très inférieure, ne serait-ce que dans la durée. Si la demande répond à l’offre, il y aura économie d’échelle (les mêmes lanceurs et vaisseaux servant plusieurs fois et le nombre de vols augmentant), ce qui permettra aux propriétaires de réduire leur perte par voyage puis, du moins ils l’espèrent, dégager une marge tout en baissant les prix unitaires ce qui leur fera toucher un segment de marché plus important.

Car il faut avoir des clients et il y en aura sans doute peu à ce tarif de 28 millions de dollars alors qu’il peut y en avoir beaucoup à 200 000 dollars (pour donner un ordre d’idée car c’est vers cette somme que veut aller Elon Musk pour ses voyages jusqu’à Mars).

Les partisans des vols spatiaux au long cours ne doivent pas se moquer de ces petits sauts de puce pour juste sortir la tête hors de l’atmosphère. En effet ceux-ci peuvent être vus comme un produit d’appel pour ceux-là, un teasing pour vendre plus. Et puis, si ça marche, ils pourront apporter de l’argent aux propriétaires et leur permettre d’étendre leur offre pour des produits plus sérieux, peut-être jusqu’aux vols vers Mars à 200 000 dollars.

Elon Musk a une approche différente de Richard Branson et Jeff Bezos.

Il ne cherche pas, à ce stade, à exploiter le goût pour l’espace du public. Il voit loin, car il pense avant tout à Mars et il développe son Starship pour cela. Mais il raisonne aussi économiquement et il sait que ce ne sont pas les seuls voyages vers Mars qui vont permettre au Starship d’atteindre son point mort puis la rentabilité. On ne peut partir pour Mars que tous les 26 mois. Même si pendant la fenêtre de tirs qui dure un mois, on envoie alors une dizaine de vaisseaux, cela ne fait pas beaucoup.

Pour résoudre ce problème, dès que le Starship fonctionnera il le proposera pour toute une gamme de services. Il a déjà un contrat pour desservir la Lune à partir de la station spatiale orbitale relai « Lunar Gateway » dans le cadre du programme Artemis. Il veut exploiter dès que possible des lignes de transport planétaires longues distances telles que Londres-Sydney ou New York-Singapour en une heure maximum ! Son projet est que le Starship deviennent un mode de transport universel, c’est le seul moyen de faire baisser les coûts autant qu’il le souhaite.

Et on peut concevoir que sur le plan du tourisme, il desserve des hôtels de l’espace, orbitant très loin au-dessus de la Terre, tels qu’en a conçus Robert Bigelow (propriétaire de la chaine d’hôtels Budget Suites of America et fondateur de Bigelow Aerospace). Ces hôtels seraient constitués de modules ayant une capacité de 1000 à 3000 mètres cubes.

On peut même penser (rêver ?) à de gros satellites comme le double tore géant de 2001 Odyssée de l’Espace de plus de 100 mètres de rayon, présentant évidemment l’avantage du volume et de tous les niveaux de gravité selon que l’on s’éloigne ou que l’on se rapproche du centre de rotation. Ce serait un magnifique centre de loisirs (et je m’y rendrais volontiers) !

Le tourisme spatial est donc indissociable de l’aventure économique dans laquelle se sont lancés les poids lourds du capitalisme américain. Il va servir psychologiquement et financièrement la diffusion de l’humanité dans l’espace bien au-delà de l’orbite terrestre. Et ceux qui condamnent les excentricités couteuses de personnes ultra-riches ont tort, mais probablement ne considèrent-ils pas non plus d’un bon œil la suite de l’aventure humaine loin de la Terre.

Ce qu’ils ne voient pas c’est que si la recherche de l’intérêt économique n’est pas la pratique d’une morale, en fin de compte elle peut être profitable à tous. Elle peut l’être d’abord pour ceux qui veulent aller plus loin ; elle le sera aussi pour les ingénieurs et les ouvriers qui ont construit les premiers vaisseaux et qui vont développer des flottes ; elle le sera pour l’État qui va pouvoir prélever des taxes (je suis certain qu’il y pensera sans qu’on le lui souffle) ; elle le sera pour l’évolution des technologies car c’est en faisant fonctionner les nouvelles machines qu’on voit leurs faiblesses et qu’on peut les améliorer.

Enfin, il ne faut pas oublier que pour l’instant, tout dollar dépensé pour l’espace est un revenu pour des Terriens sur Terre. Lorsque des hommes s’installeront durablement en dehors de la Terre, ce ne sera plus tout à fait pareil mais ces hommes constitueront alors un nouveau centre de création, de production et de consommation de produits dont beaucoup seront toujours… terrestres.

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