Le 5 juillet 1871 : Chambord ou l’impossible Restauration

Par son refus du drapeau tricolore le dernier des Bourbons de France rend impossible toute restauration monarchique.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Début juillet 1871, le journal L‘Union publie un manifeste signé par Henri, comte de Chambord. Par son refus du drapeau tricolore le dernier des Bourbons de France rend impossible toute restauration monarchique. Cet échec annoncé de la Restauration marque le dernier épisode de la série que j’ai consacrée à cette année décisive qui avait débuté le 19 juillet 1870 par la déclaration de guerre à la Prusse.

La débâcle humiliante avait enterré le bonapartisme. L’écrasement de la Commune fermait le cycle révolutionnaire ouvert en 1789. Il ne restait plus qu’à renvoyer au musée la légitimité. Ce devait être la tâche du comte de Chambord. Si son manifeste est resté célèbre par son attachement au drapeau blanc, il mérite d’être analysé de plus près.

Qui était le comte de Chambord ?

Vous aurez un peu de mal à trouver le petit-fils de Charles X dans wikipédia. La fameuse encyclopédie en ligne, dont la pédanterie niaiseuse est devenue la marque de fabrique, a baptisé sa notice : Henri d’Artois. Cette appellation d’origine, sans nulle doute contrôlée, ne correspond pas à grand-chose et n’a guère été utilisée de son vivant.

Tout le monde connaissait Henri par ses titres. Il fut d’abord le duc de Bordeaux puis le comte de Chambord. Mais pour ses plus fervents zélotes, il était avant tout Henri V. Les légitimistes avaient vu en lui « l’enfant du miracle » né sept mois après l’assassinat de son père, le duc de Berry (1820).

Baptisé par l’eau du Jourdain, célébré au berceau par Lamartine et Victor Hugo, rendu boiteux par une mauvaise chute de cheval, le dernier Bourbon de France a mené une existence décorative faite de chasses, de grands souvenirs et de pensées élevées. Trop honnête homme pour avoir le moindre sens politique, enveloppé dans les plis du drapeau blanc, le comte de Chambord a autant suscité l’amour de ses fidèles que l’indifférence polie des républicains.

Cet exilé de naissance ou presque vivait dans un château morne et glacé à la frontière de l’Autriche et de la Hongrie. Il avait attendu toute sa vie qu’on lui apporte sur un plateau la couronne de France sans faire beaucoup d’efforts pour l’obtenir. Son horloge interne s’était arrêtée en 1830. Il restait l’homme d’un principe sans s’apercevoir que ce principe suranné ne signifiait plus rien pour la France de son temps.

Un bref retour d’exil

Henri, comte de Chambord, en portrait royal (Wikimedia Commons) — CC BY-SA 4.0

Les yeux bleus, la barbe blonde, le front haut, ce prince maladif et paisible, mou et obstiné, s’est borné à rédiger lettres et manifestes, autant de témoignages de son « incapacité fatale » à comprendre son époque.

En 1870, il songe d’abord à rentrer en France pour combattre mais ne veut pas qu’on l’accuse de faire campagne pour ses droits au trône. Il ne veut pas non plus être accusé de rentrer dans les fourgons de l’étranger. Comme à son habitude, il ne fait donc rien.

La nouvelle assemblée élue le 8 février 1871 avait vu revenir la noblesse de France : les La Rochefoucauld, les Broglie, les d’Harcourt mais aussi la petite et moyenne noblesse. Cette majorité de 400 royalistes contre 240 républicains pouvait sembler inespérée. Mais les élections complémentaires du 2 juillet marquent une inflexion certaine : 99 républicains entrent à l’Assemblée contre 15 monarchistes. La République s’identifie de plus en plus à l’ordre après l’écrasement de la Commune.

Le 8 juin les lois de bannissement frappant les anciennes familles régnantes ont été abolies. Chambord rentre incognito début juillet. C’est la première fois depuis plus de 40 ans qu’il foule le sol français. C’est de Chambord, domaine qu’il a reçu peu après sa naissance d’une souscription nationale, qu’il lance son manifeste. Le texte, daté du 5 juillet, est publié d’abord dans L’Union, l’organe du légitimisme. Il est ensuite repris dans le reste de la presse.

Le refus de la Révolution française

Pour Chambord, tout est simple, tout est clair. L’instabilité politique, la chute successive de tous les héritiers de la Révolution (1848, 1851, 1870) trouve son origine dans la Révolution qui a détruit un ordre stable enraciné dans le passé. Ni la monarchie parlementaire orléaniste, ni la République, ni l’Empire n’ont pu s’imposer. La perte récente de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, que les rois avaient rattachées au territoire national, illustre cette faillite.

Le légitimisme est par essence contre-révolutionnaire. « On ne revient pas à la vérité en changeant d’erreurs » souligne Chambord dans son manifeste. Les révolutions successives, les désastres militaires à répétition confirment la fragilité de tout autre régime que monarchique, l’impossibilité de fonder une société durable sur les néfastes principes de 1789.

Il devait le réaffirmer le 25 janvier 1872 :

« Personne sous aucun prétexte n’obtiendra de moi que je consente à devenir le roi légitime de la Révolution. »

Le rejet du drapeau tricolore par Chambord

Oh, bien sûr, le drapeau tricolore n’est nommé nulle part. Il s’était pourtant bien couvert de gloire depuis 1789. Aussi, le marquis de la Ferté avait proposé au comte d’adopter un drapeau tricolore orné de la fleur de lys. Mais les trois couleurs étaient insupportables à Chambord. Ce rejet témoigne de l’absence de tout réalisme de la part du prétendant. Jamais l’armée n’aurait accepté de renoncer au drapeau tricolore.

Chambord préfère le drapeau blanc, « le drapeau de Henri IV, François 1er et Jeanne d’Arc ». Ces trois noms ne sont, bien sûr, pas choisis au hasard. Henri IV est le modèle par excellence de celui qui se veut Henri V. Il est le roi réconciliateur après les guerres de religion. Premier Bourbon couronné, il fut un roi dont la popularité fut embellie par la légende. Notons que le manifeste ne fait aucune mention de Louis XIV, incarnation devenue dérangeante de la monarchie absolue. François 1er constitue une autre référence. Il est à la fois le roi chevalier, l’homme de la Renaissance, l’hôte de Léonard. En Jeanne d’Arc, Chambord voit l’héroïne qui a régénéré la France victime de l’invasion étrangère et qui a défendu le roi légitime contre l’usurpateur anglais.

Chambord se dit l’héritier des rois qui ont fait l’unité nationale. L’Alsace a été rattachée à la France par Louis XIV et la Lorraine par Louis XV. Il est question aussi du grand-père Charles X qui « a vaincu la barbarie… » par la conquête d’Alger. Il fait sans doute aussi référence à Saint-Louis et ses croisades en Égypte et à Tunis.

L’étendard sans tache de Chambord

Le drapeau blanc est l’étendard sans tache, par opposition au drapeau tricolore taché de sang.

« Il a flotté sur mon berceau, je veux qu’il ombrage ma tombe. » Enfant du Romantisme, Chambord se souvient ainsi des vers de Lamartine : « O Dieu de mon berceau, soit le Dieu de ma tombe. » Ajoutons un souvenir de famille : « je l’ai reçu comme un dépôt sacré du vieux roi, mon aïeul, mourant en exil. » Charles X, était mort en 1836 en Autriche.

L’ironie de cette histoire est que ce drapeau blanc est une pure invention romantique. Il a été créé de toutes pièces par la Restauration. L’Ancien Régime ignorait la notion de drapeau national. Le blanc était la couleur du Roi mais les régiments avaient leurs propres étendards qui étaient très souvent tricolores ! Le drapeau blanc ne précède donc pas mais singe le drapeau tricolore !

« L’alliance si désirée d’une autorité forte et d’une sage liberté. »

« Je suis et veux être de mon temps » affirme Chambord. Il ne s’agit donc pas de rétablir l’Ancien Régime. Mais comprend-il vraiment son temps ? Chambord s’indigne de la propagande faite dans les campagnes par les adversaires du légitimisme. On invoque contre lui le retour des abus de l’Ancien régime : «  privilèges, absolutisme et intolérance ». Dîmes et droits féodaux sont des fantômes. Et ce n’est certes pas la monarchie de Louis XIV qui lui sert de modèle.

Néanmoins, la monarchie selon Chambord s’inscrit dans un cadre religieux. « Dieu aidant… tout peuple chrétien » : la monarchie est chrétienne dans son principe. Elle doit l’être aussi dans son organisation. C’était faire fi des réalités de la société française en partie déchristianisée des années 1870.

Son modèle restait paternaliste et anti-libéral. Le roi doit être le père de ses sujets.

Revenir à la Charte de 1814

Le texte se montre vague sur la question du droit de vote. Le suffrage censitaire n’étant plus de saison, il évoque « le suffrage universel honnêtement pratiqué » Faut-il y voir une critique du Second Empire et des candidatures officielles ? Ou bien d’une volonté de « corriger » le suffrage universel ?

Chambord affirme vouloir deux chambres : l’une sans doute sur le modèle de la chambre des Pairs pour contenir les élans de l’autre.

Héritier des 40 rois qui ont fait la France, Chambord ne reconnaît au pouvoir d’autre origine que divine. Assemblées oui, qui exercent un « contrôle », mais régime parlementaire, non. Il voit le parlementarisme comme un régime d’origine étrangère importé d’Outre-Manche. Son idéal reste la Charte de 1814. Les assemblées ont pour principale fonction d’assister le roi.

Le roi doit gouverner et non se contenter de régner. Il avait été très clair sur ce sujet en 1862 :

« De là, comme des entrailles de la nation sortiraient des assemblées politiques, véritable représentation du pays, qui aideraient le gouvernement à remplir sa haute mission, en lui apportant avec leur utile concours, un contrôle aussi intelligent que dévoué qui serait une force de plus, sans pouvoir être à jamais un obstacle ou un péril. »

La décentralisation selon Chambord

Les libertés doivent s’épanouir sous la protection de l’autorité royale. Telle est la conviction de Chambord.

À ses yeux, un pouvoir fort ne redoute pas la décentralisation. Il parle d’attribuer des responsabilités à des corps intermédiaires comme les provinces et les communes.

Il avait là aussi précisé sa pensée en 1862 :

« Décentraliser l’administration largement, mais progressivement et avec prudence, sans lui enlever l’initiative et la sécurité qu’elle doit à la tutelle de l’État, et en tenant compte des éléments qui existent comme de ceux qui se formeront ; la rendre plus expéditive, plus simple, moins dispendieuse, plus équitable, parce qu’elle resterait étrangère à des combinaisons politiques désormais inutiles, ce serait un grand bienfait pour le pays. »

Une société hiérachisée pour une France rurale

La gestion des affaires locales formera les élites dont la France aura besoin. Ces élites siégeront dans les assemblées. Il s’agit de recréer un tissu de communautés détruites par la Révolution.

Il conçoit la société comme hiérarchique et reposant sur le patronage. Les notables ruraux doivent être les protecteurs des plus faibles. C’est une société où les liens personnels règlent les relations sociales, où le supérieur assure à l’inférieur protection et secours contre reconnaissance et dévouement. Le châtelain protège ses fermiers, le patron l’employé, le maître ses serviteurs. Devoirs et services réciproques s’inscrivent dans ce système hiérarchisé.

La France des grandes villes et de l’industrie ne fait pas partie de la vision du comte de Chambord. Il passe à côté de la modernité de son époque.

« Je ne veux pas être le roi d’une classe ni d’un parti mais le roi de tous » avait-il déclaré au général Donnadieu en 1844. Et le texte de 1871 est sans ambiguïté.

« Nous fonderons ensemble et quand vous le voudrez » : il ne montera sur le trône qu’après y avoir été appelé par la France. Mais il croit surtout en la Providence ! Le peuple doit venir le chercher. Il repart d’ailleurs en Autriche sans attendre l’effet de son texte.

Les réactions de la presse libérale

La querelle du drapeau n’avait rien d’accessoire. Un journaliste du Temps (9 juillet 1871) a bien résumé la question :

« Un drapeau est un symbole ; c’est un mot d’ordre ; c’est l’expression abrégée d’un ensemble d’idées, et c’est à ce titre qu’il excite l’enthousiasme ou l’aversion. Le drapeau blanc a un sens aussi déterminé que le drapeau tricolore ou le drapeau rouge ; il résume avec vivacité, comme font les emblèmes, tout un ordre de choses, celui de l’ancienne monarchie…»

Le drapeau blanc est ainsi « un renversement, non pas seulement de la Révolution française et de ses conséquences, mais en quelque sorte de la pensée moderne elle-même et de ses lois logiques. »

Pour Le Siècle, qui loue l’honnêteté du prince, « c’est l’esprit des ruines qui parle dans ce manifeste daté d’une ruine ». Le journal trouve dans le manifeste la même moisissure et la même vétusté qu’à Chambord.

Une déclaration insensée

Le Constitutionnel est aussi aimable dans le ton qu’impitoyable dans l’analyse : « Ainsi, pour M. le comte de Chambord, la société française, telle que l’a faite la révolution de 89, n’existe pas. » Par conséquent, la fusion entre légitimistes et orléanistes était une chimère aux yeux du journal. « Un abîme est creusé désormais entre Henri V et la France. »

Le Journal des Débats évoque avec tristesse cette « déclaration insensée » : « c’est la doctrine théocratique de la papauté appliquée à la royauté ». Henri V n’est pas, en réalité, un prétendant mais « le vicaire du droit monarchique ». Le journal ajoute donc : « c’est une déclaration formelle de divorce avec la France, et avec l’histoire de France depuis près d’un siècle. »

Et vient alors le coup de grâce sous la plume de John Lemoinne :

« M. le comte de Chambord, en voulant supprimer d’un trait de plume plus de quatre-vingt ans de l’histoire de France, est aussi révolutionnaire que l’étaient les hommes de 93 quand ils faisaient dater la France du jour de leur avènement. »

Nous en avons assez des proclamations !

Ces réactions de la presse libérale se passent de commentaires. Le Petit Journal (11 juillet 1871) prend moins de gants évoquant « l’encyclique de M. le comte de Chambord ». « C’est un homme du Moyen-Âge, par ses principes et par ses idées ». Il « n’est et ne saurait être qu’une relique. » Pour La Liberté (9 juillet 1871) qui lui conseille de rester en exil : « Nous avons assez de proclamations et nous ne voulons plus de révolutions. »

Le Gaulois (10 juillet 1871) ironise sur ce prince dont le programme « tourne complètement le dos à tout ce qui existe aujourd’hui dans notre pays. »

Le drapeau blanc « est pour la masse du peuple un symbole détesté. » Le Manifeste donne le dernier coup au parti légitimiste aux yeux du Journal.

Le Moniteur universel se demande respectueusement si Chambord comprend bien son temps. Même L’Univers, journal de l’utramontanisme, ne manifeste qu’un enthousiasme limité : « nous ne sommes pas de ceux qui se cherchent un roi » écrit Veuillot. Seul Le Figaro sous la plume de Villemessant se montre positif  en reproduisant in extenso la proclamation : « le roi a parlé, je m’incline devant sa parole. »

Bref, la monarchie paraissait désormais à toute la presse, ou presque, une chose poussiéreuse. Les petits arrangements entre orléanistes et légitimistes, la tentative piteuse de 1873, ou même le « projet » de 1879, tout cela au fond relève de l’anecdote. Ainsi, la messe était dite. Par sa proclamation, Chambord avait définitivement enterré l’idée d’une Restauration. Les républicains pouvaient attendre. En effet, le temps jouait désormais pour eux.

À lire :
Jean-Paul Bled, Les lys en exil ou la seconde mort de l’Ancien Régime, Fayard 1992, 346 p.

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