Après le Pass Sanitaire, le pass Culture, le tour de pass-pass permanent

With Emmanuel Macron CC BY-NC-ND © ALDE Party — ALDE Party, CC-BY

Le pass-culture, c’est de l’hélicoptère monnaie, de la distribution d’argent gratuit aux 800 000 jeunes d’une classe d’âge, orientée vers la culture.

Par Pierrik Halaven.

Alors que les projecteurs médiatiques étaient tous braqués sur le pass sanitaire, Emmanuel Macron a annoncé la semaine dernière la systématisation d’un autre pass… le pass culture. Ce nouveau moyen « mis au service de la démocratisation de la culture » auprès des jeunes est donc en marche.

Il participe à une opération séduction à destination de la jeunesse, fortement touchée par la crise du Covid, au même titre que la vidéo du président de la République avec les youtubeurs McFly et Carlito diffusée dimanche dernier.

Le pass culture, c’est d’abord la réalisation effective d’une promesse de campagne  :

Nous créerons un pass culture. Il permettra à chaque Français de 18 ans d’effectuer 500 euros de dépenses culturelles (cinéma, théâtre, livres…).

Le pass culture, késako ?

Selon le site pass culture, il s’agit d’une mission de service public portée par le ministère de la Culture :

Ce dispositif te permet d’avoir accès l’année de tes 18 ans à une application sur laquelle tu disposes de 300 euros pendant 24 mois pour découvrir et réserver selon tes envies les propositions culturelles de proximité et offres numériques (livres, concerts, théâtres, musées, cours de musique, abonnements numériques, etc.).

Il suffit de télécharger l’application dédiée et géolocalisée et d’y réserver des offres parmi les milliers présentées.

Un an avant les présidentielles, cette belle promesse sera respectée à 100 %  :

À partir de janvier 2022, le pass culture sera étendu aux collégiens à partir de la 4ème et aux lycéens, à hauteur de 200 euros pour les mineurs.

Le compte est donc bon puisque ces jeunes bénéficieront bien au total de 500 euros pour financer des activités culturelles en additionnant ces 200 euros aux 300 euros obtenus à la majorité.

Le pass culture, c’est de l’hélicoptère monnaie, de la distribution d’argent gratuit aux 800 000 jeunes d’une classe d’âge, orientée vers la culture. Est-ce de la culture avec un grand C ?

En accédant par exemple aux plateformes de streaming Deezer et Spotify, tous les styles musicaux sont accessibles… des classiques aux pires bruits. Les jeunes pourront par exemple écouter en boucle les chansons d’Ultra Vomit (tout un programme !), le groupe français de heavy metal invité surprise dans le parc du Palais de l’Élysée à la fin de la vidéo des youtubeurs citée ci-dessus. Disons rapidement que c’est l’éternelle poursuite de la politique initiée par Jack Lang visant à reconnaître un plein droit de cité à toutes les expressions artistiques…

Symboliquement, cela revient à faire passer le message du « droit à » dès sa majorité. À 18 ans, on prend conscience de l’État providence redistributeur dans toute sa splendeur. Le passage à la majorité, c’est le passage au droit aux subsides de l’État… et un fléchage subliminal en termes de destination de son droit de vote…

Quelle efficacité ?

De prime abord, en termes d’efficacité de l’État, il semble que la méthodologie à l’œuvre pour mener le projet a été irréprochable. Celui-ci a été mené en mode agile par une équipe de bobos digne d’une start up de la Tech comme on peut l’observer sur la fiche de présentation du site.

L’équipe dirigeante avait pourtant été pointée du doigt en raison de rémunérations disproportionnées.

Michel Rocard serait content. Il y a bien eu une évaluation de la politique publique : une synthèse sur le bilan de l’expérimentation du pass culture vient d’être publiée. Les résultats y sont jugés prometteurs.

Par exemple, il y a eu « 128 070 inscrits sur une population cible de 135 000 jeunes dans les 14 départements pilotes ; 4500 lieux culturels référencés depuis l’origine du projet ou encore 766 505 offres réservées, dont + de 400 000 livres. »

Bref, l’usage des vanity metrics (le reporting de chiffres impressionnants, propres à certaines start ups qui comptabilisent plus les clics et les likes que les ventes…) bat son plein.

Et pourtant une enquête de Mediapart avait souligné les défauts de l’expérimentation démarrée début 2019. Des défauts suffisamment graves pour que la radio d’État France Culture ose titrer le 7 novembre 2019 : « Le pass culture : autopsie d’une fausse bonne idée. »

Il apparaissait effectivement que les livres arrivaient en tête des produits culturels consommés mais qu’il s’agissait avant tout des achats des classiques programmés dans le cadre scolaire.

L’article de France Culture de conclure sans appel :

C’est pourtant une impasse. Et il serait plus que temps de débrancher cette fausse bonne idée, dont même les principaux intéressés ne savent pas quoi faire.

À noter qu’il n’y avait aucune trace dans ce beau rapport des risques de détournement, pourtant identifiés dès 2017.

Une expérience du même type en Italie semblait indiquer qu’un tel système pouvait être dévoyé par le biais de reventes ou d’échanges contre de l’argent liquide.

Vous me répondrez que si les jeunes Français détournent aussi le système, c’est tant mieux pour leur budget et pour l’apprentissage de l’économie réelle ! À défaut d’apprendre l’économie de marché au lycée, ils peuvent l’apprendre sur le terrain, par le système D, en comprenant qu’ils peuvent revendre au second marché ce qu’ils obtiennent gratuitement via le pass culture…

Enfin, pas d’analyse non plus de l’effet d’aubaine : une partie des utilisateurs aurait sans doute de toute manière consommé (grâce à l’argent de poche familial ou à des jobs d’étudiant). Le constat avait d’ailleurs été fait lors de la mise en place de la gratuité des musées pour les moins de 26 ans sous Sarkozy… Il ressortait que la fréquentation était certes dopée mais que la gratuité ne favorisait pas la diversification sociologique.

Alors avions-nous besoin de ce pass culture certainement cher à Brigitte Macron et cher pour les contribuables ?

Et si nous laissions faire le marché ?

Pour les livres 

À l’heure de l’économie circulaire, les étudiants ont-ils besoin d’acheter des livres neufs ? Le marché des livres d’occasion, qui a toujours existé (cf. les bouquinistes…), bat son plein et est facilité par les markets places sur le web. Il suffit de se balader dans un vide-greniers pour constater que les livres d’occasion se vendent désormais souvent au kilo.

Sans oublier la possibilité de récupérer gratuitement des livres sur la toile. Et puis à quoi serviront désormais les bibliothèques, ces anciens temples de la démocratisation de la culture ? Bref, les jeunes avaient-ils vraiment besoin du pass culture pour acheter et lire des bouquins ?

Pour les films ou la musique

Entre les sites en streaming très accessibles ou les vidéos visionnables gratuitement en les recherchant sur la toile, le besoin d’une aide financière parait également superflue. Et puis rien n’empêche les salles de cinéma de pratiquer le yield management, comme les compagnies aériennes. Cette technique permet d’adapter les tarifs en fonction de la fréquentation des salles pour favoriser un taux de remplissage maximal.

Pour les salles de spectacle

Théâtre, concert, opéra… laissons le marché trouver des solutions pour faire venir les jeunes. Elles existent déjà pour acheter au dernier moment des places à l’Opéra.

Devinez quel sera le prochain pass

Le pass dette existe depuis longtemps. Nos enfants et petits-enfants sont tous sans exception porteurs chacun de dizaines de milliers d’euros à rembourser. Il vient simplement de s’alourdir d’une bagatelle de 300 millions par an sans compter des millions de frais de fonctionnement pour financer l’équipe dédiée et les frais techniques.

Les pass droits eux aussi existent depuis longtemps. À une époque où les interdictions en tous genres se multiplient, les pass droits ne peuvent que pulluler.

Alors ? Eh bien il ne nous reste qu’à boire un bon pass tis aux terrasses désormais ouvertes pour phosphorer et imaginer les futurs pass que nous devrions retrouver nombreux dans les programmes présidentiels.

 

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