Union européenne : l’intelligence artificielle engluée dans la réglementation

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Mesdames et messieurs les Chinois, mesdames et messieurs les Américains, prenez note ; l’UE va vous expliquer comment réglementer vos industries qu’elle n’a pas.

Par Drieu Godefridi.

La Commission européenne annonce son intention de faire de l’UE « le pôle mondial d’une Intelligence Artificielle (IA) digne de confiance. »

Le communiqué de la Commission explique que le nouveau règlement sur l’IA :

Garantira aux Européens qu’ils peuvent faire confiance à l’IA. Des règles proportionnées et souples, prévues pour faire face aux risques spécifiques liés aux systèmes d’IA constitueront l’ensemble de normes le plus strict au monde. Le plan coordonné décrit les réorientations et les investissements qui seront nécessaires au niveau des États membres pour renforcer la position de premier plan de l’Europe dans le développement d’une IA centrée sur l’humain, durable, sûre, inclusive et digne de confiance.

« L’Europe » comme le prétend erronément l’Union européenne — car l’Europe ne se cantonne pas à l’UE, (penser au Royaume-Uni, la Suisse, la Norvège…) — l’UE donc n’occupe aucune position de premier plan, que ce soit dans le domaine de l’IA « sûre » ou de l’IA tout court.

Comme l’indique l’Index de l’Intelligence artificielle publié chaque année par l’Université de Stanford, le marché mondial de l’IA se partage essentiellement entre la Chine et les États-Unis, l’UE n’en représentant qu’une fraction marginale. Parler de « renforcer » une « position de premier plan » qui n’existe pas montre d’emblée le sérieux de la Commission. Les Soviets étaient plus modestes, qui prétendaient seulement dognat y peregnat — rattraper et dépasser — leurs concurrents.

La vice-présidente de la Commission Margrethe Vestager se félicite :

En adoptant ces règles qui feront date, l’UE prend l’initiative d’élaborer de nouvelles normes mondiales qui garantiront que l’IA soit digne de confiance.

Normes mondiales, excusez du peu. Mesdames et messieurs les Chinois, mesdames et Messieurs les Américains, prenez note ; l’UE va vous expliquer comment réglementer vos industries qu’elle n’a pas.

Au fond, qu’en est-il ?

Tout est vicié dans cette démarche.

D’abord, l’IA n’avait aucunement besoin de l’intervention de l’UE ; c’est l’archétype de la matière qui, en vertu du principe de subsidiarité proclamé de toutes les façons depuis trente ans, jamais respecté, devrait être laissée à la sagesse des États nationaux.

Tout à son hubris centralisateur, l’UE ne peut s’empêcher, une fois de plus, d’attirer la matière vers sa sphère d’incompétence. Rappelons que l’UE n’est pas une démocratie ; que tout ce que perdent les démocraties nationales se trouve géré par une organisation qui n’est pas démocratique mais intergouvernementale, dont les normes corsètent les démocraties nationales.

On réglemente un secteur économique quand il existe ; l’économique précède le juridique. Ce n’est pas par la réglementation qu’on fait advenir un secteur économique ; c’est par la réglementation qu’on tâche d’en maîtriser les éventuels bourgeonnements jugés néfastes.

L’UE — « l’Europe » ! — ne devrait-elle pas se soucier de favoriser l’émergence d’authentiques acteurs économiques de l’IA, avant de chercher à les réguler ? Réguler ce qui n’existe pas ne présente qu’un intérêt limité. Les géants de l’IA sont tous ailleurs. Voici la synthèse des investissements privés dans le domaine de l’IA entre 2015 et 2030 (source : Artificial Intelligence Index Report 2021, Stanford).

Mieux : le premier pays européen en termes d’investissements privés dans le domaine de l’IA, et nettement, est… le Royaume-Uni qui, comme chacun sait, est désormais étranger à l’UE (même source) :

Enfin, l’initiative « mondiale » de l’UE repose sur une grande pauvreté conceptuelle. L’IA mérite mieux que ce pâle attirail de notions mal comprises. Ainsi la réglementation UE repose-t-elle entière sur une hiérarchie des risques, depuis les « systèmes d’IA » qui présentent un « risque inacceptable » jusqu’aux systèmes IA qui ne présentent qu’un risque minime.

Le problème de cette savante taxinomie est que ce sont bien entendu les mêmes « systèmes IA » qui sont susceptibles d’applications dangereuses, nuisibles ou parfaitement innocentes.

Un exemple. La reconnaissance faciale est une mode d’activation du smartphone qui n’est en rien plus intrusif que l’empreinte digitale ; portée au niveau d’un État, elle est l’instrument d’un cauchemar totalitaire technophile sur le modèle du Panopticon de Jeremy Bentham. Ce sont pourtant exactement les mêmes « systèmes IA » — selon le vocabulaire de l’UE — c’est-à-dire les mêmes technologies qui sont d’application dans les deux cas.

Dit autrement, la même technologie qui est interdite au titre du risque inacceptable, est parfaitement permise au titre du risque minime. Exactement la même !

Depuis vingt ans, l’économie européenne continentale se marginalise dans l’économie mondialisée. Non seulement l’UE a échoué à enrayer le processus, trop souvent elle l’accentue par ses interventions aussi intempestives, hubristiques — « normes mondiales » — que mal fondées en concept.

L’IA en offre le dernier exemple en date ; gageons que ce ne sera pas le dernier.

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