Fin des cookies tiers dans Chrome : Google veut-il vraiment votre bien ?

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La fin des cookies tiers dans Google Chrome est vendue comme une protection de votre vie privée. La réalité est bien plus machiavélique.

Par Alexis Vintray.

Google et Apple ont fait récemment parler d’eux avec des promesses de protection de la vie privée (ou plutôt de la privacy) des internautes. Le premier avec l’annonce de la fin des cookies tiers dans le navigateur Chrome en 2022, le second avec l’App Tracking Transparency qui donne davantage de contrôle aux internautes sur le tracking de leurs activités sur internet.

Des objectifs apparemment louables, mais qui sont loin de l’être quand on creuse un peu. Explications dans une série de deux articles, en commençant par Google.

La fin des cookies tiers dans Google Chrome

Les cookies tiers n’ont pas la cote sur Internet. Ces petits fichiers déposés par les sites Internet lors de votre navigation permettent à des sociétés indépendantes du site concerné de récupérer quelques informations sur votre historique de navigation. Entre autres pour personnaliser votre publicité. C’est ce qui permet au Monde, par exemple, de vous afficher de la publicité pour la paire de chaussures sur laquelle vous avez tant salivé sur le site de Sarenza plus tôt ce matin.

Ces cookies tiers sont ce qui depuis les débuts d’Internet permet l’existence d’un écosystème gratuit, fondé sur la publicité. Mais ils sont aussi critiqués à juste titre pour le temps de chargement qu’ils peuvent prolonger, ou pour des sujets de protection de la vie privée ; même si la donnée est agrégée et non nominative.

L’annonce de Google en 2020 de mettre fin au support des cookies tiers dans son navigateur Chrome pourrait donc être perçue comme éminemment louable et bien intentionnée. Clairement, la réalité n’est pas si rose…

Google, face tu perds, pile je gagne

Il est pourtant plus que permis de douter de l’aspect bien intentionné de la démarche. Google entend à la place pousser sa solution « FLoC », du ciblage par cohortes d’internautes aux mêmes intérêts, solution gérée au niveau du navigateur au lieu des cookies tiers. Et qui contrôle voire domine le marché des navigateurs ? Google…

Dit autrement, à la place d’une solution de cookies tiers, imparfaite mais non contrôlable par Google, la société pousse une solution dont le navigateur a le contrôle, navigateur dont le marché est contrôlé par… Google à 70 % 1.

Vous avez dit hasard ?

Semblant donner raison aux craintes d’abus de cette mainmise sur le marché, le géant américain s’est fait prendre la main dans le sac en avril 2021 selon les accusations de l’antitrust américain. Grâce à un projet secret, le Project Bernanke, Google aurait utilisé la donnée des sites Internet utilisant ses solutions « pour récolter des centaines de millions de dollars chaque année en privilégiant ses propres annonces publicitaires à l’insu des éditeurs et des annonceurs qui n’avaient aucune connaissance de ce projet » (résumé de nos confrères de Frandroid). Face aux annonces, le porte-parole de Google a déclaré : « nous sommes impatients de faire valoir notre cause devant les tribunaux. »

Les autorités de la concurrence ne s’y sont pas trompées en tout cas, annonçant que la décision de Google sur les cookies tiers était dans le périmètre de l’enquête pour pratiques anticoncurrentielles sur le marché des technologies publicitaires (adtech) :

La donnée propriétaire, arme secrète de Google

En alternative aux cookies tiers, Google réaffirme dans le même post de blog cité précédemment l’importance de la donnée propriétaire (1st Party Data vs 3rd Party Data) pour faire du ciblage publicitaire. Donc de la donnée collectée directement par l’éditeur du site internet, sur son propre site.

Du bon sens, non ? Mais là encore, qui mieux que Google peut collecter de l’information, par sa présence dans trois téléphones sur quatre dans le monde via Android, ou par la myriade de ses services officiellement gratuits mais pour lesquels l’accès est payant ? Malgré les annonces, ne vous attendez donc pas à ce que Google cesse de vous pister, comme le note fort justement le Platform Law Blog.

À l’inverse, la multitude de petits2 sites qui constituent l’internet ouvert (Open Internet) et où le contenu est produit n’ont que peu de chances de pouvoir tirer profit de cette data propriétaire, par manque d’échelle suffisante.

Un constat qui n’a rien de neuf comme le note Bloomberg, mais qui ne devrait pas s’améliorer dans ce contexte, et renforcer la progression du payant et des paywalls sur les sites produisant du contenu. Ou de manière plus pessimiste faire continuer la chute de la production de contenus de qualité sur Internet.

Une réglementation inadaptée voire nuisible

Face à ces enjeux majeurs qui dépassent le simple cadre économique les autorités de réglementation semblent dépassées voire contre-productives.

On pourrait bien sur parler du RGPD, qui vous oblige à accepter quelques dizaines de bandeaux insupportables chaque jour. Une réglementation qui en outre fait le jeu de Google ou de Facebook, qui ont accès à de la donnée propriétaire sans besoin de cookies, via vos comptes nominatifs.

Pire, la CNIL en France se montre extrêmement dure dans son interprétation du RGPD. Elle impose par exemple la possibilité de refuser d’un clic tout cookie. Mais cette interprétation ne s’impose qu’aux acteurs français, et pas aux grandes plateformes américaines ; celles-ci sont supervisées par l’équivalent irlandais de la CNIL, la DPC, accusée depuis toujours d’être très laxiste envers Google et alii.

Résultat : une nouvelle fois, la réglementation aboutit à favoriser les quasi-monopoles (Google, Facebook, Twitter, etc.) et fragiliser les petits acteurs en difficultés financières tels que la presse française ou tout acteur de l’internet libre.

Plus inquiétant d’un point de vue libéral, la CNIL s’est positionnée clairement contre les cookie walls, c’est-à-dire la possibilité pour le propriétaire d’un site d’interdire l’accès à son site à quelqu’un qui refuserait tout cookie. Sachant qu’un trafic sans cookie génère des revenus publicitaires 10 fois moindre, c’est une décision qui vient mettre sérieusement en péril les finances des médias indépendants. Et là encore, c’est une décision qui ne s’applique… qu’aux acteurs français. Alfred Jarry serait heureux au royaume d’Ubu !

Le Conseil d’État a modéré les ardeurs réglementaires de la CNIL sur le sujet, mais celle-ci continue d’afficher aujourd’hui encore sa détermination à réglementer sur le sujet sur son site…

Alors comment ne pas donner tout à Google ?

Si la protection de votre vie privée vous importe, vous aurez compris que le salut viendra de vous et non du législateur. La première des choses à faire est de nettoyer les informations que Google a sur vous. Et il en a beaucoup. Vraiment beaucoup. Voir un mode d’emploi (en anglais) ici.

Surtout, vous pouvez passer à un navigateur non contrôlé par le géant de Mountain View. Par exemple Firefox. Et dans Firefox, vous pouvez installer la très pratique extension Google container, qui limite Google aux onglets dans lesquels vous êtes sur des sites de Google, mais l’empêche de vous suivre sur n’importe quel autre site. L’extension existe aussi avec le même fonctionnement pour Facebook.

Et bien sur, ne pas hésiter à soutenir la presse de qualité que vous souhaitez voir perdurer, comme Contrepoints, qui a cruellement besoin de votre soutien…

À lire aussi :

A suivre : Apple protège-t-il vraiment votre vie privée comme il le dit ?

  1. dont Chromium qui est derrière Microsoft Edge)
  2. Même des  sites comme Le Figaro ou Le Monde en France n’ont pas l’échelle suffisante, et ne peuvent exister qu’à travers l’alliances d’éditeurs, comme Gravity
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