Regard sur le siècle : le Moyen-Orient autour de 1980 (12)

Dubai BY Andy Miccone(CC BY-NC 2.0) — Andy Miccone, CC-BY

L’histoire depuis les années 1950, évoquée à partir des souvenirs personnels d’Yves Montenay, féru de politique depuis son plus jeune âge.

Par Yves Montenay.

Le voyage qui suit se déroule à la fin des années 1970. Les pays producteurs de pétrole n’avaient pas encore construit les forêts de gratte-ciels d’aujourd’hui, ni financé à grande échelle l’islamisme et le terrorisme international.

En 1974, j’ai fait mon premier voyage sur la Lune, c’est-à-dire en terre d’Islam, dont elle est un des symboles comme en témoignent les croissants de lune des drapeaux.

C’est l’époque du premier choc pétrolier, les prix du pétrole s’envolent et Jean, grand cadre de l’entreprise où je travaille, remarque que les pays de la péninsule arabique croulent sous l’argent. Ils se mettent à construire à grande échelle et ont besoin de fournisseurs occidentaux.

Comme nous sommes proches d’une entreprise de chauffage et plomberie, Jean se précipite au Moyen-Orient et signe des contrats à tour de bras en notre nom, en comptant sur l’entreprise amie pour la réalisation en tant que sous-traitant. L’un des clients est Bouygues, qui a de gros contrats de construction en Arabie. Nous sommes à une époque de fraternisation entre Jacques Chirac, alors Premier ministre, et l’Arabie.

Mais voilà que les chantiers tournent mal, car Jean, plus commerçant de tempérament que gestionnaire, ainsi que nos amis installateurs, ignorent tout du monde des affaires au Moyen-Orient.

Donc quelque temps après, à la fin des année19s 70, un désastre se concrétise, on m’extrait de l’Amérique où je vendais aux Américains nos compétences en gestion d’énergie, et on m’envoie faire le tour des chantiers pour sauver ce qui peut l’être.

Des voyages en terres d’islam, à Djeddah pour commencer

Je débarque donc sur la Lune, à la fois une terre étrangère inconnue et un des symboles de l’islam. Je découvre Djeddah, un grand port de l’Arabie saoudite, par le hublot de mon avion lors de mon premier voyage. Il y a une foule de bateaux et des hélicoptères tournant autour. Je demande à mon voisin de quoi il s’agit. Il me répond :

« C’est une catastrophe, il y a de grands chantiers de construction à Djeddah pour les Français, dont l’agrandissement du port. Mais pour ces chantiers il faut du ciment, et comme le port est trop petit pour l’instant, les bateaux chargés de ciment font la queue. Il y a des semaines d’attente, et on voit le moment où le ciment va prendre dans les bateaux. Il faut donc l’enlever pendant qu’il est encore en poudre. On envoie des hélicoptères, mais ils ne sont pas conçus pour cela, une partie du ciment tombe à l’eau et surtout c’est très lent ! »

Ce fut ma première constatation : l’argent ne peut pas tout, en tout cas pas instantanément.

Arrivée à Djeddah, où il faut confier nos passeports à un sponsor qui est à la fois un guide, un intermédiaire gourmand et le responsable de nous envers les autorités. Presque personne ne parlant anglais dans nos équipes, nous avons suivi des filières francophones. En Arabie, elles sont libanaises donc des frères arabes, même si beaucoup sont chrétiens, et donc dispensés de visa.

La ville est surpeuplée par les fournisseurs du monde entier alors que la construction des gratte-ciels commence à peine.

Je rejoins notre équipe qui a réussi à louer à prix d’or quelques pièces dans le grenier d’une villa. Ce sont des techniciens de chantier, du genre concret et costaud.

Brusquement le logement se vide. On m’explique :

« Ce pays manque cruellement de femmes abordables par les étrangers, et quand arrivent les avions des compagnies occidentales, tout le monde se rue vers les piscines des hôtels où arrivent les hôtesses de l’air. »

Quelques heures plus tard, nos costauds reviennent, très déconfits.

« Nous n’avons aucune chance, les hôtesses sont pressées par des Saoudiens leur proposant des diamants. »

Nous avons appris plus tard que le roi d’Arabie, ne lésinant pas dans son amitié avec la France, nous avait offert la construction de trois gratte-ciels dont celui pour Bouygues… Le jour de l’inauguration on constata qu’il n’y avait pas d’ascenseurs distincts pour les hommes et les femmes, et les gratte-ciels ont été fermés sans être utilisés !

Des rapports d’affaires un peu brutaux à Dubaï

Quelque temps après, je suis à Dubaï. Rien à voir avec la ville aujourd’hui, c’est une modeste agglomération avec un port rempli de petits boutres en bois pour pêcheurs de perles et trafiquants d’or à la destination de l’Inde.

Ce pays très pauvre était alors, et probablement encore aujourd’hui, le premier importateur d’or du monde, notamment pour les bijoux à l’occasion des mariages (on s’endette alors pour la vie), et plus généralement comme vecteur de l’épargne.

Je suis reçu par Samir, notre Libanais, qui a de nombreux passeports, dont un français, un américain et un saoudien.

Mais je m’aperçois vite qu’il n’est pas dans notre camp, car Jean a eu l’imprudence de l’écouter et de monter une filiale locale dont lui, Samir, est président et dont la majorité du conseil d’administration dépend de lui.

Il ne me reçoit donc pas du tout comme un représentant du patron, alors que de mon côté je dois enquêter sur l’important matériel lourd qu’il nous a demandé de lui livrer et que cette filiale n’a pas payé.

« Cher Monsieur je remarque la grue, que nous venons de payer dans le chantier à droite, qui n’est pourtant pas le nôtre.
– Je l’ai prêtée à un ami, qui me rendra un service plus tard quand j’en aurai besoin – Cher Monsieur, je remarque maintenant à gauche d’autres matériels nous appartenant… »

Et de même pendant quelques kilomètres.

Finalement Samir explose :

« Monsieur Montenay, vous commencez à m’agacer. Nous arrivons maintenant dans notre chantier, vous voyez la carcasse de l’immeuble devant nous. Votre ami ingénieur est en train de surveiller le montage des tuyaux au cinquième étage. Vous voulez vraiment qu’il en tombe accidentellement ?

– Cher Monsieur, nous ne pourrons pas continuer à travailler ensemble dans cette ambiance, je vous propose X francs (une grosse somme que je suis incapable d’évaluer en euros) et vous disparaissez juridiquement de cette entreprise.

– Monsieur Montenay, pourquoi pas mais il faudrait plutôt 10 fois plus. »

Je vous passe la longue discussion qui s’ensuivit, avec l’appel à Dieu, à la grand-mère, à l’amitié franco-libanaise et j’en oublie. Finalement nous avons transigé pour le double.

Je ne saurai jamais si j’ai eu raison mais j’ai immédiatement pensé que je me ferai sérieusement engueuler en rentrant à Paris, ce qui n’a pas manqué.

En attendant, je file au Koweït où je devais régler un énorme problème…

Et maintenant, le Koweït

Là, je m’attendais au pire car nos amis installateurs au cœur du Massif Central ne s’étaient pas révélés très au courant des mœurs locales.

Ils avaient prévu des fontes Pont-à-Mousson, mondialement connues et appréciées.

Mais il n’avait pas pensé que le Koweït était une ancienne colonie britannique, que le bureau d’études était anglais et ne tolérait pas que soient installées des fontes françaises alors qu’il y en d’aussi bonnes en normes anglaises.

Nos fontes furent refusées et il fallut en chercher aux bonnes normes.

Nous avons battu toute la planète d’influence britannique, jusqu’au fond de l’Inde. Mais toute la production était retenue pour le boom du Moyen-Orient et il fallut plus d’un an pour en trouver.

À ma surprise, le directeur du chantier, un Palestinien, me dit :

« Le terrain est sablonneux et nous avons stoppé le chantier des fondations en attendant vos fontes. Nous avons risqué tous les jours des effondrements, et à la saison des pluies, nous pensions que les immeubles voisins allaient s’écrouler dans notre excavation entraînant votre responsabilité.

Mais cette année-là il n’a pas plu. Vous êtes protégés par Dieu, ce dont je tiens compte.

Par ailleurs votre chef de chantier (un Portugais) est devenu un ami, car il a utilisé son temps mort à me rendre de nombreux services. J’ai donc mis dans mon rapport que le retard du chantier n’était pas de votre fait, mais de celui d’autres fournisseurs qui ont également eu des problèmes ».

Après l’entrevue, il m’emmena à l’écart.

« Es-tu musulman ? (Il m’a semblé que son « you » était un « tu »)
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que mon père ne l’est pas.
– Ah, c’est une bonne raison. Mais réfléchis bien : la preuve que c’est la vraie religion c’est que Dieu nous a donné le pétrole. »

La suite a montré que le pétrole n’était pas forcément un cadeau, notamment au Koweït, envahi pour cette raison par l’Irak, cherchant des revenus supplémentaires après sa ruine lors de la guerre avec l’Iran.

Voilà les points les plus pittoresques de mon voyage sur la Lune. Il y a eu bien d’autres péripéties, managériales celles-là, que je vous épargne aujourd’hui…

Si vous avez manqué les épisodes précédents :
#1 – De la Corée au Vietnam (1951-54) : la géopolitique vue par mes yeux d’enfant
#2 – Algérie, Hongrie et Canal de Suez : 1954-56, tout se complique !
#3 – L’école, les Allemands et les Anglais des années 1950
#4 – Des gouvernants calamiteux et l’affaire algérienne achèvent IVe République
#5 – URSS, 1964 : un voyage rocambolesque
#6 – 1963 et la francophonie américaine
#7 – Le Sahara
#8 – Le Laos
#9 – Les années Chirac
#10 – Le président Senghor, français et africain
#11 – La Roumanie, loin derrière le mur de Berlin

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