Regard d’un gamin sur le siècle : Algérie, Hongrie et Canal de Suez (2)

Canal de Suez by Darren Puttock(CC BY-NC-ND 2.0)

La traversée du siècle, deuxième partie : 1954-56, tout se complique !

Par Yves Montenay.

Commençons par un petit retour en arrière, vers une grande aventure bien oubliée.

L’aventure du mur du son

1952, j’ai 11 ans, je suis en Angleterre chez des amis francophones (vous vous souvenez qu’à cette époque, je parle allemand, alors langue internationale), et la grande affaire, c’est la tentative des meilleurs avions et des meilleurs pilotes de passer le mur du son.

Londres est couvert d’affiches annonçant un film sur ce sujet. Une démonstration est prévue au salon de l’aviation de Farnborough, un salon d’ailleurs toujours en activité en ce juillet 2018. Mais à cette époque on ne pouvait passer le fameux mur que pendant quelques secondes à la fin d’un piqué… et le problème était de savoir comment sortir de ce piqué lorsque le sol approchait à plus de 300 m par seconde.

Donc une foule énorme était venue voir, et je m’étais glissé au premier rang. Brusquement j’ai vu des objets partir en étoile dans l’axe de la piste et tout le monde s’est couché. Je suis resté seul debout à côté d’un photographe filmant le nez de l’avion tombant en tournoyant sur lui.

Je ne me souviens que très vaguement de la suite, les gens se précipitant pour récupérer le photographe sous le tas de ferraille, tandis que je récupérais un boulon tordu qui m’était tombé dessus. On m’évacua en vitesse et ce n’est que plus tard que j’appris que l’avion s’était démantelé en se redressant trop brutalement à la fin du piqué et que les deux moteurs avaient continué au-dessus de ma tête pour finir dans la colline où j’aurais dû être, tuant des dizaines de personnes.

Ma famille crut me reconnaître dans les bras d’un sauveteur sur la couverture de Paris-Match. J’en ai rêvé pendant des années et lève toujours les sourcils lorsque j’entends un bang.

Mais revenons à la période 1954-1956, où je découvrais la complexité de la géopolitique mondiale.

Le Monde, l’Algérie et Mendès France

Novembre 1954. J’ai 13 ans et demi, je suis grand et Le Monde concurrence de plus en plus Le Figaro dont les grands reportages ne donnaient pas un panorama général de la planète.

Tiens, il se passe quelque chose en Algérie, pays dont je ne connais pas grand-chose. Le 1ernovembre, un autobus a été arrêté et on a tué l’instituteur français qui allait se dévouer pour alphabétiser les gamins de la montagne. J’ai lu depuis beaucoup d’analyses de ce lancement de la guerre d’Algérie, en général magnifié par les Algériens. Pour le FLN, tuer l’instituteur était une bavure, l’objectif étant d’exécuter un notable musulman « collaborateur » pour inquiéter les autres. Mais je ne peux encore aujourd’hui m’empêcher de penser que cela augurait mal de la suite.

Le Monde faisait sans arrêt un portrait flatteur de Pierre Mendès France. Je me laisse influencer et je lui trouve beaucoup de qualités. De Gaulle aurait écarté ses conseils d’austérité à la libération, bien que notre appareil économique ne soit pas en état de satisfaire notre consommation, d’où une inflation rapide.

Bref, Mendès était un homme sérieux comme ceux qu’avaient suivi les Allemands à la même époque, d’où leur redressement spectaculaire. Mais les Allemands, vaincus et au pays en ruine, étaient prêts à tous les sacrifices, contrairement aux Français  vainqueurs qui ne comprenaient pas que, de toute façon, vainqueur ou vaincu, on devait faire face à des années de retard et d’importantes destructions avant de pouvoir consommer « comme avant ».

En 1954, je ne suis pas encore très compétent en politique politicienne. Je ne remarque pas trop le passage de Mendès à la présidence du conseil, même si je note qu’il signe la paix en Indochine après Dien-Bien-Phu. Il tombera peu après sur l’affaire algérienne étant soupçonné « de vouloir lâcher l’Algérie française comme il avait lâché l’Indochine ».

Le Monde présentait Mendès France comme notre futur chef naturel après les élections de 1956. En attendant, il s’était rendu célèbre en obligeant la consommation de lait dans les cantines. Je ne voyais pas où était la révolution, car je savourais chaque matin le bon lait de notre vache, mais j’ai constaté plus tard que le bol de gnole était fréquent dans les campagnes au petit matin : « ça fortifie ! ». Or, sacrilège, Mendès s’attaqua au « privilège des bouilleurs de cru » qui avaient le droit de se bricoler quelque litres d’alcool maison et de transmettre ce privilège à leurs enfants !

Et parmi les drôles de nouveautés, tout le monde remarqua la DS, voiture à la forme bizarre qui respirait avant de démarrer…

De l’étonnement à la répulsion face aux communistes

C’est également l’époque où mon grand-père voit arriver en France ses amis vietnamiens nationalistes pourchassés par le nouveau régime communiste. Grande désillusion. Le parti communiste arrive à cacher au novice que j’étais alors la répression d’Ho Chi Minh contre les paysans, qui l’avaient pourtant soutenus.

Dans de nombreux pays, les communistes s’appuient sur la paysannerie alors majoritaire. C’est le temps de la conquête du pouvoir « en avant-garde des ouvriers et paysans » m’expliquent mes camarades : « tu vois, une faucille et un marteau ». Mon grand-père y croit encore : « On peut dire ce que l’on veut de Mao, mais il a donné un bol de riz à chaque Chinois ». J’appris plus tard que la Chine vivait la plus grande famine de l’histoire, pire encore que celle déclenchée par Staline. Mais, disait Mao, « Pas de journaliste, pas de famine ». Et voilà que, début 1956, le nouveau chef de l’URSS, Nikita Khrouchtchev dénonça les erreurs et cruautés du camarade Staline. Nouvel ébranlement dans mon décor.

Je ne sais pas quand exactement je suis passé de mon interrogation envers ce bizarre monde communiste français à une vision plus internationale. En tout cas la révolte hongroise de l’automne 1956 me rangea définitivement dans la catégorie des anticommunistes primaires… sauf devant mon grand-père que je sentais quand même mollir.

Paris-Match fit partager aux Français les combats des Hongrois contre les chars russes, jusqu’à la mort de son photographe en pleine action. Ces textes et ces photos me frappèrent comme beaucoup de Français et tout cela me fut confirmé par l’arrivée dans ma classe d’un enfant de réfugiés hongrois : on pouvait donc parfois accepter les témoignages épiques et dramatiques du Figaro et de Paris-Match sans se demander « ce qu’on essayait nous faire avaler ». Cela faisait du bien après tant de perplexité face aux Unes contradictoires de L’Humanité et du Figaro chez le marchand de journaux du coin. Ma nouvelle conviction ne fit que s’affirmer au fil des événements ultérieurs.

La catastrophe Guy Mollet

1956 : les listes de centre-gauche gagnent les élections grâce à Mendès France, mais, surprise, c’est Guy Mollet, chef de la SFIO (devenue plus tard le PS) qui est nommé président du conseil. Déception ! Qu’est-ce que c’est que cette SFIO ? La Section française de l’Internationale Ouvrière. Qu’est-ce que ça veut dire ? Et qui est ce Guy Mollet ?

On allait le savoir très vite : les impôts, l’Algérie et Suez.

Le Figaro se lamentait du tour de vis fiscal impressionnant (impôt de 50% sur les bénéfices…) finançant un important programme social et deux nouvelles guerres, dont nous allons parler plus loin. Je commençais à entrevoir le fossé droite-gauche, n’ayant remarqué jusqu’alors que celui entre communistes et catholiques : « Pif le chien » contre « Cœurs Vaillants ». Pif croisait des gentils en casquette et bleu de travail et des orgueilleux en chapeau et costume, le cigare à la bouche. Le gentil scout de « Cœurs Vaillants » se répandait en « bonnes actions ».

En Algérie, ce fut « l’affaire des tomates » : ma compréhension de l’événement, toujours imparfaite s’agissant de ce pays en 1956, fut que les Pieds-noirs, inquiets de la présence de Mendès France « qui avait été un des bradeurs de l’Indochine et préparant, le traitre, l’indépendance du Maroc et de la Tunisie », accueillirent le nouveau président du Conseil sous une pluie de tomates. Brusquement converti à l’Algérie française, il rappela 50 000 réservistes, porta à 27 mois la durée du service militaire et envoya 380 000 hommes en Algérie mater la rébellion.

On réalisa peu à peu que quelques milliers de fils de bons bourgeois français furent tués de manière épouvantable dans les djebels, après avoir été dans certains cas plus que brutaux envers la population. J’appris plus tard que le Front de Libération nationale (FLN algérien) avait changé de doctrine en 1955. Au lieu d’épargner les Pieds-noirs, il fallait au contraire en tuer pour provoquer des représailles afin de faire basculer les musulmans de leur côté.

Ce qui arriva, mais… nous verrons cela plus tard, car ce n’était pas clair pour moi à l’époque, où la presse mettait l’accent sur les massacres par le FLN de musulmans du Mouvement national algérien (MNA, parti rival) ou simplement attentistes.

Et le pompon fut l’affaire de Suez. Ce canal, réalisé par le Français Ferdinand de Lesseps, était un rêve depuis l’Antiquité égyptienne puis romaine. Et voilà que Nasser dans un élan de nationalisme pan-arabe le nationalisa ! Fureur des Anglais, actionnaires majoritaires devant les Français. Ces chers alliés nous embarquent dans une expédition militaire de reconquête du canal, tandis qu’Israël, qui avait à l’époque une image de valeureux pionnier (« les Juifs ne sont plus de pauvres victimes mais des athlètes qui font fleurir le désert ») se jeta sur l’armée égyptienne en difficulté face aux Anglo-français.

Très vite, les Soviétiques et les Américains s’unirent pour renvoyer les colonialistes anglais et français dans leurs pays. Les Soviétiques se proclamaient les défenseurs du tiers-monde depuis la conférence de Bandoung qu’ils avaient largement influencée, et les Américains ne voulaient pas les laisser y mettre le pied, arguant qu’ils étaient tout aussi anticolonialistes que les Soviétiques, puisqu’ils avaient été eux-mêmes une colonie anglaise en révolte contre la métropole.

Peu à peu, je compris l’énormité de la faute de Guy Mollet.

D’abord l’enjeu du canal était minime puisqu’il ne restait plus que quelques années de concession, et que l’Égypte payait le dédommagement correspondant. Le souci de Nasser était simplement de briller aux yeux de son peuple dans le cadre de sa stratégie pan-arabe, qui devait d’ailleurs échouer quelques années plus tard.

Ensuite, attaquer un peuple ami et francophone dans ses couches sociales supérieures en s’alliant à la puissance coloniale détestée (l’Angleterre) et avec « l’ennemi sioniste » martyrisant les frères palestiniens, était d’une inconscience abyssale. Naturellement tout ce qui était français ou francophone : populations, entreprises, écoles… fut balayé dans les 48 heures et nous vîmes arriver en France non seulement les Français d’Égypte, mais aussi une bonne partie des Grecs, des Libanais et de l’élite copte.

Plus de 150 ans de vie commune annulés par ignorance ! Certains de ces Français étaient les descendants de ceux restés après le départ de Napoléon et avaient activement participé à la vie du pays, indépendant de fait puis sous la tutelle anglaise.

Décidément, le monde se compliquait !

Sur le web