Ces énarques et ces fonctionnaires qui gèrent la crise sanitaire

School office BY Ken Shelton(CC BY-NC-ND 2.0) — Ken Shelton, CC-BY

L’ENA étant surreprésentée dans notre gouvernement, elle se trouve logiquement surreprésentée aussi dans la gestion de la pandémie.

Par Adélaïde Motte.
Un article de l’Iref-Europe

Depuis plus d’un an, le gouvernement se caractérise par ses difficultés à maîtriser chaque aspect de la crise, qu’il s’agisse des masques, des tests, des vaccins, et bientôt des autotests. Pareil constat semble moins surprenant lorsqu’on connait le nombre d’organismes qui prétendent à régler les problèmes. Et ceux qui les dirigent.

Centre opérationnel de réception et de régulation des urgences sanitaires et sociales (ou CORRUSS), conseil restreint de défense, réunion interministérielle sur la recherche et la coordination sanitaire, réunion interministérielle pour la mobilisation économique, cellule interministérielle de crise… Non seulement ces cellules sont trop nombreuses pour être efficaces, mais en plus on y retrouve toujours les mêmes personnes, qui n’ont pourtant pas toujours brillé par leur compétence.

L’ENA sur-représentée dans la gestion de la crise

L’ENA étant surreprésentée dans notre gouvernement, elle se trouve logiquement surreprésentée aussi dans la gestion de la pandémie. Ainsi, la direction politique et stratégique de la crise est assurée par le Premier ministre, c’est-à-dire Jean Castex, qui a succédé à Édouard Philippe. Après une maîtrise de droit et le duo classique Sciences Po-ENA, Jean Castex est passé par la Cour des comptes, le ministère de la Santé et, pour finir, Bercy.

Sciences Po et ENA également pour Édouard Philippe, qui a ensuite exercé, un temps assez court, le métier d’avocat, est passé chez Areva, avant de se consacrer entièrement à la politique en tant que maire, député, et enfin Premier ministre. Le pilotage de la crise est donc sous la coupe de l’ENA, temple avant tout de la fonction publique mais pas de l’efficacité.

La conduite opérationnelle est du ressort du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin. S’il n’a pas fait l’ENA, mais seulement Sciences Po Lille, il n’en est pas pour autant un homme de terrain, au fait des préoccupations et de la vie des Français. Entre les secrétariats d’État, les ministères, les conseils régionaux, les mandats de députés, les mairies, il s’est forgé un réseau de personnalités reconnues, mais peut-être pas une connaissance très approfondie des entreprises, des indépendants, des artisans, des cadres, des familles, des étudiants, et de toutes ces classes socio-professionnelles qui font la France.

Les énarques ne sont pas les seuls incompétents au pouvoir

On pourrait espérer que ceux de nos gouvernants qui n’ont pas fait l’ENA soient un peu plus au fait des secteurs dont ils s’occupent. Malheureusement, leurs études terminées, ils ont souvent enchaîné des postes dans la fonction publique, ce qui revient presque inévitablement à s’enfermer dans une tour de verre aux vitres opaques.

Il en est ainsi d’Olivier Véran, ministre de la Santé dont on argue qu’il est également neurologue. Effectivement, il a fait des études de médecine jusqu’en 2005. Mais elles ont été complétées par une étape à Sciences Po (où il a suivi un executive master en gestion et politique de santé), à l’issue de laquelle il a choisi d’être député et conseiller régional. Arrivé au ministère de la Santé, que lui restait-il de son expérience en hôpital ? Manifestement, pas de quoi répondre correctement à la crise sanitaire, comme le montre le fiasco des lits de réanimation.

Dans la même veine, on peut citer Jérôme Salomon, directeur de la cellule de crise du ministère de la Santé. Après des études portant sur les maladies infectieuses, la biologie des populations, l’épidémiologie, et enfin le management des hôpitaux, il tombe lui aussi dans le giron du secteur public, avec des passages au ministère de Bernard Kouchner, au ministère des Affaires sociales, à l’université et chez Santé publique France. On peut malgré tout espérer que certaines de ses décisions aient été prises à la lumière de son expérience à l’institut Pasteur ou à la présidence des hôpitaux universitaires.

La crise sanitaire met une nouvelle fois sous les projecteurs le mal que la fonction publique fait au pays. L’interdiction de licenciement conduit à déplacer les fonctionnaires comme des pions sur un jeu d’échecs, sans pouvoir les remplacer par des personnes plus compétentes issues du privé.

Un exemple, celui de Nicolas Castoldi, chargé de la mobilisation sur les tests, qui s’est retrouvé administrateur au Sénat dès la fin de ses études à l’ENS philosophie. Il est ensuite passé par des secteurs divers, de l’enseignement supérieur au budget, en passant par France innovation scientifique. En quoi un diplômé de philosophie était-il qualifié pour coiffer ces multiples casquettes ?

Dans la crise sanitaire que nous traversons, les problèmes sont multiples et les solutions aussi. Et ça n’est pas si simple. Il n’y a donc pas de solution miracle. Mais plutôt que de vouloir faciliter l’accès à l’ENA, en limitant les épreuves sélectives, ne vaudrait-il pas mieux supprimer l’ENA et favoriser la naissance d’écoles diverses et variées et privées quand c’est possible ? La possibilité d’ouvrir des universités privées, en leur permettant de délivre leurs diplômes, permettrait de diversifier les filières d’accès aux hautes fonctions de l’État.

Parallèlement, la suppression du statut de la fonction publique permettrait de faire évoluer le personnel de cette haute fonction publique, de se séparer de ceux qui ne sont pas performants et d’y embaucher des personnes ayant l’expérience de la gestion d’entreprise quand ce serait utile.

Il serait profitable aux milieux économiques comme à la fonction publique que leurs personnels puissent aisément s’interpénétrer, poursuivre leurs carrières de l’un à l’autre et vice-versa.

Comment espérer que nos ministres et autres conseillers puissent apporter des solutions adaptées à la société civile quand ils vivent dans des vases clos et protégés ? Il faudrait peut-être qu’ils aillent se frotter à la réalité du terrain autrement qu’en sélectionnant des comités citoyens pour leur faire dire ce qu’ils en attendent.

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