Pourquoi les « dîners clandestins » de nos élites choquent-ils autant ?

Les dîners clandestins organisés par Pierre-Jean Chalençon ont porté à ébullition une opinion publique chauffée à blanc par les restrictions sanitaires : et si l’imaginaire véhiculé renvoyait en fait à celui des dîners du Siècle ?

Par Thomas Viain.

Les questions et les fantasmes gourmands vont bon train, suite aux indiscrétions de Pierre-Jean Chalençon. Y avait-il des ministres ? Le pouvoir est-il informé et tolère-t-il cela comme une soupape nécessaire ? Existe-t-il un double standard, avec des lois pour le peuple et des lois pour les hautes sphères ?

L’événement a pris si rapidement une telle ampleur qu’il semble difficile de ne pas y voir un phénomène de société réclamant son explication : pourquoi une affaire somme toute relativement anodine suscite-t-elle un tel tollé ? Le nombre de personnes respectant scrupuleusement les innombrables consignes sanitaires est certainement assez faible et l’organisation de repas clandestins chez monsieur et madame Tout-le-Monde sans doute assez banale ?

Les principales explications avancées jusqu’à présent peuvent se rattacher à deux lignes argumentatives.

Le deux poids deux mesures est choquant : ceux qui ont imposé des restrictions à l’ensemble de la population doivent être exemplaires (avec un raccourci élites = dirigeants). À l’heure où les petits restaurants mettent la clef sous la porte, ouvrir des restaurants clandestins est intolérable.

Il y a une France d’en haut et une France d’en bas : les petits boivent la tasse quand les grands boivent des bulles. Cet étalage de richesse est indécent à une époque de restriction forcée.

La deuxième explication a pour elle l’insistance, dans l’opinion publique, sur les ors du palais Vivienne et le prix exorbitant des menus. Elle s’inscrit dans la droite ligne de l’affaire du homard de François de Rugy, une vétille revêtant un aspect symbolique très fort. Pourtant, le problème n’est pas alors les menus à 200 euros qui referont surface dans les grands restaurants une fois l’épidémie passée et ne provoqueront pas une telle animosité, mais le fait que cette richesse perdure lorsque des commerçants font faillite.

Mais cette colère serait dans ce cas mal dirigée : on devrait s’attacher à tout faire pour que les restaurants puissent rouvrir dans des conditions sanitaires satisfaisantes, plutôt que de voir d’un mauvais œil certains restaurants clandestins continuer d’officier.

« Dîners clandestins » : la peur d’une sécession idéologique des élites

Une troisième explication, cependant, n’a pas été assez explorée jusqu’à présent et rend peut-être également compte du malaise suscité par l’affaire Chalençon. Le cadre de ce dîner clandestin renvoie à un imaginaire plus profond, celui de la sécession idéologique et non pas seulement financière des élites. La question n’est plus celle du deux poids deux mesures, ni de l’écart de richesse en période de restriction. Le doute qui s’insinue porte sur ce que les élites estiment être la gravité de la crise et la nécessité des mesures mises en œuvre. Une petite musique se fait entendre, lancinante, sur l’air d’un : « et si les élites pensaient en réalité tout autre chose de la situation du pays, du covid et des restrictions gouvernementales ? »

Revenons un instant en arrière.

La révolution des réseaux sociaux s’est caractérisée par l’appropriation anarchique de la chose publique. La solution aux grandes questions de politiques publiques n’était plus la propriété des sachants : chacun avait son mot à dire, sa vision, ses lumières à apporter sur l’état du monde et les remèdes à tenter.

Subséquemment, on a vu ressurgir le vieux clivage entre libéraux et démocrates du début du XIXe siècle. Au vu des réactions et théories mal informées, incongrues, biaisées, affleurant sur les réseaux sociaux, les héritiers des libéraux se sont remis ici et là à penser que le vote censitaire avait peut-être du bon (en clair : quelqu’un qui n’a pas le temps et le loisir de se consacrer à l’étude de la chose publique, de se discipliner et de lire énormément, ne dira que des banalités ou des idioties). En réaction, les héritiers des démocrates ont souvent vu les réseaux sociaux comme un formidable outil d’émancipation intellectuelle, n’hésitant pas à les considérer comme l’imprimerie au XVe siècle, qui a permis d’arracher des mains des clercs l’interprétation officielle de la Bible pour la donner au peuple.

Quel rapport avec les dîners de Chalençon ?

Disons qu’une partie de la population voit s’élargir le fossé entre libéraux et démocrates. Elle soupçonne certaines élites de penser que la chose publique est devenue trop complexe, trop technique pour l’écrasante majorité de la population, que le moindre phénomène a des causes et des incidences multifactorielles inextricables que seuls peuvent prendre en considération les milieux autorisés dont parlait Coluche.

La pandémie, de fait, n’échappe pas à cette règle : les mesures prises sont en réalité le résultat d’une équation extrêmement complexe entre la pression médiatique, l’attraction de l’exemple des pays voisins, des images de services d’urgence débordés inacceptables pour une partie de la population, une espérance de vie raccourcie pour certains en conséquence des restrictions sanitaires mais avec une moindre visibilité médiatique (qui s’intéresse réellement à un tableau INSEE ?), une balance entre ce que le philosophe André Comte-Sponville nomme les valeurs (liberté, beauté, vertu) et des biens qui ne peuvent pas être des valeurs (la santé, la richesse), etc.

Et si les élites ne pensaient pas du tout la même chose que nous de l’épidémie ?

Il n’est alors pas à exclure qu’un soupçon se renforce chez une partie de la population : les élites n’ont pas les mêmes idées que le vulgum pecus sur la pandémie. Leurs motivations ne sont pas celles qu’ils donnent en public, car elles seraient « trop complexes » pour le peuple, ou pourraient être mal comprises. Les causes de certaines décisions sont cachées ou inavouables, parce que la population ne serait pas prête à les accepter, faute d’une culture suffisante ou d’être suffisamment dépassionnée (la vieille psychologie des foules de Gustave Le Bon). Et ainsi font flores sur internet des théories allant du grand reset aux idées les plus folles de QAnon.

La conviction que les élites ont un discours pour l’extérieur (les fameux « éléments de langage »), et un discours radicalement différent pour les initiés, fait son bonhomme de chemin, renforcée par la résurgence de l’ancien clivage libéraux/démocrates avec la démocratie des réseaux sociaux (qui se traduisait à l’époque dans la question du vote censitaire : qui peut comprendre ? qui peut voter ?).

Si l’on retient cette troisième explication de la bronca déclenchée par les dîners de Chalençon, qui n’est pas exclusive des deux premières, la reconstruction du cheminement mental de certains observateurs choqués est assez simple.

J’observe que certaines élites ne tiennent pas compte des mesures sanitaires. Je me demande quelle proportion a ainsi une double vie (peut-être est-elle grande). Constatant un décalage idéologique croissant entre elles et moi, j’en viens à penser qu’elles ont une tout autre analyse ou grille de lecture de l’épidémie et des mesures covid qu’elles ne souhaitent pas exprimer publiquement (la foule passionnée vs les milieux autorisés).

Selon un tel raisonnement implicite, les dîners de Chalençon renverraient alors bien davantage à l’imaginaire plus ou moins fantasmatique des dîners du Siècle, de ces gens qui ne vivent pas comme nous et donc ne pensent pas comme nous. Avec ce soupçon lancinant : qu’y a-t-il derrière tout cela ? et que pensent-ils vraiment ?

 

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