Armement terrestre : la question allemande

tank by marcovdz (creative commons) (CC BY-NC-ND 2.0)

Une initiative française d’abord bien engagée se heurte désormais aux dures réalités allemandes.

Par Pierre Joseph d’Haraucourt.

Alors que le débat sur le SCAF – Système de Combat Aérien Futur, c’est-à-dire le successeur des programmes Rafale et Eurofighter, prévu pour une entrée en service en 2040 – est actuellement très tendu entre les industriels et les pouvoirs publics français, allemand et espagnol, à tel point que l’on commence du côté français à parler de plan B, un autre programme de coopération franco-allemande, le MGCS semble a priori mieux se passer.

Cet acronyme signifie Main Ground Combat System ou Système de combat Terrestre Principal, autrement dit char de combat. Le fait que les Français le désignent par un acronyme anglais est déjà significatif.

Dans ce cas, la maîtrise d’œuvre revient aux Allemands, ce qui semble être une évidence pour tous.

En effet, dans la conscience collective, fruit de la mémoire, le char est forcément germanique.

Pourtant, le char qui fut surnommé en 1918 « le char de la victoire » était le Renault FT. Le char allemand concurrent, plutôt une grosse boîte blindée avec un équipage de 18 soldats et sans garde au sol, l’A7V, était tellement inadapté que les armées allemandes préféraient utiliser les chars britanniques capturés.

Mais, le souvenir des Panzerdivisions déferlant dans les plaines polonaises en 1939 et perçant le front de Sedan en mai 1940 ont laissé un souvenir fort.

Pourtant, les artisans de la victoire des blindés au début de la guerre ne furent ni Krupp, ni Rheinmetall, les fabricants des Panzers. Ce fût Heinz Guderian, le brillant tacticien.

Jusqu’au Panzer V (le Panther), les blindés allemands étaient de qualité médiocre, aussi bien pour le blindage que pour l’armement. Même le fameux Tigre, excellent sur le papier « était plus souvent à l’arrêt à cause de problèmes techniques que parce qu’on avait coupé le moteur » selon un article du quotidien Die Welt de mai 2015.

Pendant la campagne de France, les équipages allemands étaient terrorisés par le Somua et le B1bis de Renault, malheureusement fort mal utilisés. Plus tard, ils le furent par le fameux T34 russe. Ils durent même reconnaître que les blindés tchèques étaient meilleurs et mirent les usines du pays au service du Reich.

Depuis la Seconde Guerre mondiale, la France a continué d’exceller dans ce domaine et le char Leclerc a montré en opérations qu’il est un des meilleurs du monde dans sa catégorie.

Un mariage qui semblait logique

Avec le remplaçant du Leclerc a l’horizon 2035, les pouvoirs publics décident en 2015 de marier Nexter, le fabricant public français du char avec KMW (Krauss Maffei Wegmann) son homologue allemand ou presque dans une société commune 50/50 baptisée KNDS.

Presque, parce que si Nexter maîtrise la totalité des fonctions du char, chassis, tourelle, canon, et même les munitions, ce n’est pas le cas de son partenaire allemand. Le char allemand, le Leopard est le fruit d’une collaboration entre KMW, en charge du chassis et Rheinmetall, responsable de la tourelle, du canon et fabricant des munitions.

Le ministère français de la Défense fit alors bien les choses en dotant la mariée Nexter du contrat Scorpion de près de 5 milliards d’euros sur 2016/2025 pour le développement et la production de plus de 3000 blindés, dont le véhicule multirôle Griffon, le char léger Jaguar et la rénovation des leclerc.

Tout semblait parfaitement ficelé. C’était sans compter sur la réaction du troisième acteur, Rheinmetall, qui revendiquait lui aussi sa part de travail sur le MGCS. Après de nombreuses discussions, il a été confirmé que le financement et la charge de travail seront partagés 50/50 entre Nexter et les Allemands. Mais, sur les neufs lots de travaux de développement, trois iront aux Français, trois à KMW et trois à Rheinmetall…

Nexter risque de ce fait de voir son rôle se réduire à celui de sous-traitant et cela de façon irréversible. Les compétences perdues ne se rattrapent pas. À titre d’exemple, les Allemands qui ont dû abandonner après la Seconde Guerre mondiale celles qu’ils avaient dans les moteurs d’avions militaires en savent quelque chose. Les difficiles discussions actuelles sur le SCAF ont entre autres pour objectif de donner à leur motoriste MTU les moyens de revenir au niveau du français Safran.

Par ailleurs, la commission de la Défense du Bundestag a exigé de lier le programme MGCS à celui du SCAF en termes de jalons de prise de décisions alors que les calendriers et les coûts de développement respectifs sont sans commune mesure. Ceci revient à dire que dans l’esprit des parlementaires allemands, si les Français ne sont pas suffisamment accommodants sur le SCAF, ils seront punis sur le MGCS et inversement.

Enfin, début 2021, il est décidé que la gouvernance de KNDS, société mère de Nexter et de KMW sera simplifiée et sera sous unique pilotage opérationnel d’un allemand, l’actuel Directeur Général de KMW.

Quand on sait que, bien qu’appartenant à la même holding KNDS, KMW et Nexter sont en concurrence sur les canons motorisés et les véhicules blindés de type VBCI, on peut s’interroger sur l’énergie que mettra le nouveau CEO à pousser en avant les produits tricolores pour les campagnes export au détriment de ceux de sa société d’origine.

Armement terrestre : les besoins opérationnels divergent

Par ailleurs, au fur et à mesure de l’avancement des travaux sur le MGCS, les Français découvrent que les besoins opérationnels divergent. Comme le rappelait le journal Les Echos du 14 mars :

Quand les Français, forts de leur expérience sur de multiples terrains de guerre, imaginent pour l’avenir un char mobile, souple, capable de faire du combat urbain, les Allemands continuent à penser guerre de position face à une invasion venue de l’Est.

Enfin, à la différence de la France, le contrôle des exportations d’armements est assuré par le parlement allemand, le Bundestag. Quand on connait l’hostilité des Grünen aux ventes d’armes, on est en droit de se demander si ce char commun a une chance d’être un jour exporté.

Bref, ce programme qui fût une initiative française d’abord bien engagée se heurte actuellement aux dures réalités allemandes. Dans les années 1970, les deux pays produisaient ensemble les Transall, la Alpha jet, Atlantic et les missiles Mila, Hot et Roland. Avec le SCAF, le MGCS devait approfondir cette coopération franco-allemande dans le domaine de la Défense.

Cela n’en prend pas le chemin.

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